Baise-Livres
4Mar/120

Au travail!

Posted by Joseph Elfassi

The pleasures and sorrows of work

La chanson acadienne dit que «travailler c'est trop dur, mais voler c'est pas bien», tandis que Richard Desjardins et, plus tard, Dany Laferrière (dans L'Art Presque Perdu de Ne Rien Faire) rappelleront que le terme «travail» vient du latin tripalium, un instrument de torture. Certes, le boulot quotidien a souvent été synonyme d'aliénation et d'oppression: quand Gregor Samsa se réveille en tant qu'insecte géant dans le célèbre ouvrage de Kafka, il se demande comment il pourra faire pour aller travailler. Ceci dit, le philosophe anglais Alain de Botton s'est penché sur la question du travail dans le contexte de la mondialisation.

 Le début du livre est une illustration poétique de cette chaîne de consommation qui nous unit tous: Alain de Botton observe nos biens de consommation arriver par bateau de tous les coins de la Terre, et s'émerveille devant la complexité d'une telle collaboration collective. Il se permet même quelques commentaires tellement simples et beaux qu'ils sont presque kitchs: il donne en exemple un responsable de réception qui ne demande pas à l'équipage d'un bateau comment était le soleil en Malaisie, alors qu'ils le sauraient.

 Ce que Botton fait, tout le long de l'essai, est de s'intéresser au travail, dans sa forme la plus banale, mais dont les détails techniques et les processus peuvent être plus grands que nature. Par exemple, il explore les usines qui fabriquent les friandises pour United Biscuits, une compagnie dont les revenus dépassent toutes les richesses des rois africains réunis depuis la découverte du feu. Il accompagne un équipage d'un petit bateau en Asie tandis qu'ils tuent brutalement le thon que leur gros client exige quotidiennement. Il s'immisce dans une tour de comptables, intègre des réunions d'inventeurs espérant chacun trouver une solution inusitée et rentable à des problèmes qu'eux seuls voient, et passe son temps avec un artiste qui peint le même arbre depuis presque vingt ans.

 Ce qui m'intéresse chez Botton est l'absence de jugements: face aux centaines de comptables rationnels dans cette tour impersonnelle, il constate les effets secondaires d'une politique sévère envers le harcèlement sexuel (dont le résultat est une prolifération de pornographie mis en scène dans des bureaux sur le web). Ensuite, il applaudit la résignation des innombrables comptables dans le monde qui s'affairent d'un dossier à un autre en ayant abandonné pour toujours la possibilité de laisser une trace sur cette terre. Bon, peut-être qu'il juge un peu.

 Le constat reste le même pour tous, le rapport au travail est, finalement, universel. C'est la distraction la plus utile face à la mort inévitable. Comme ces carcasses d'avions dans le désert qu'il visite, il restera peu, sinon rien, de nos tribulations quotidiennes qui nous semblent si importantes lorsque nous sommes en plein dedans: ces rencontres à 10h15, ces pauses cafés, ces deadlines... Travailler. C'est par notre métier que nous nous identifions désormais («Alors, que fais-tu, dans la vie?»), c'est le mal de notre existence, c'est notre gagne-pain, bref, c'est ce qui occupe la plupart de notre vie.

 Alain de Botton jette un coup d'oeil original et moderne sur ce qui fait sonner les cadrans à travers le monde, cause des burn out et permet parfois un épanouissement personnel important: le travail. Un essai qui produit un cliché précis et lucide sur un phénomène global. L'image peut donner le vertige. Et c'est une drôle de lecture pour quelqu'un à la recherche d'un emploi.

YouTube Preview Image