Baise-Livres
26Jun/120

12 hommes 12 livres: Marc et Farenheit 451

Posted by Joseph Elfassi

J'ai demandé à 12 hommes de me recommander des livres importants pour eux. Mon but final est de réévaluer mon rapport avec eux et avec les hommes en général. Quelques semaines avant la mort de Ray Bradbury, je rencontre Marc, ami, avocat, qui m'avait recommandé Farenheit 451 du célèbre auteur de science-fiction.

Lorsque j'ai appris que Ray Bradbury est décédé, j’ai d'abord été surpris : j'ignorais que l'auteur, dont j'avais fini la deuxième lecture de Farenheit 451 la veille, était encore vivant. Son décès à changé mes plans initiaux pour la vidéo : moi qui comptais brûler le roman (geste discutable même en lien avec la nature du récit dans lequel des hommes brûlent tous les livres sur leur chemin dans un avenir dystopique), je décide, à la place, de distribuer ses œuvres à des quidams. Geste, d'ailleurs, qui se rapproche plus du Marc d'aujourd'hui.

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« Quand j'ai lu ce livre pour la première fois, je devais avoir seize, dix-sept ans », m'explique-t-il. Le jeune Marc est dans une librairie, découvre le livre, se met à le lire et l'achève pratiquement en une seule soirée, sur les lieux. Il l'achète et brûle les coins de la première page, comme un hommage à Bradbury.

À cet âge, Marc s'identifie avec Montag, ce pompier (le terme anglophone original est « fireman », plus approprié selon moi) qui gagne sa vie à brûler des livres sans réfléchir, pour ensuite se vouer à leur protection avec une ardeur quasi-fanatique. « Il y a une phase de ma vie, que je regrette d'ailleurs, dans laquelle j'essayais de faire souffrir les autres », explique-t-il. : Je n’ai pas connu Marc alors qu’il était dans cette période, même si je le côtoie depuis 2004. Ensuite, il a ajouté un certain aspect spirituel à son existence, et tentait de rallier un maximum de gens à son point de vue, à la manière de Montag lorsqu’il adhère à la cause des livres.

Je n'ai connu aucune de ces versions de Marc. C'est d'ailleurs plutôt lui qui m'a rencontré lors de ma phase « Montag le brûleur ». Nous avons toujours été un peu décalés dans nos personnalités : quand je l'ai rencontré, je vivais encore une sorte de post-adolescence aigrie, et si j'ai atteint une certaine maturité, je suis loin de son niveau de vie : marié, avocat, heureux.

Quand nous nous rencontrons pour parler du livre et de notre relation, je n'ai pas grand chose à dire, ou à demander : en bon pédagogue et philosophe, Marc avait déjà une suite d'idées qu'il souhaitait me partager. Mais j'étais, d'un coté, préoccupé par la grève, et de l'autre, je constatais que cette amitié n'était pas à redéfinir, à réfléchir : c'est, après une période d'instabilité, une des relations les plus confortables et enrichissantes que j’entretiens. Nous étions sur la même longueur d'ondes : la lecture est une partie importante de la vie et ce roman prédit avec justesse les dangers d'une culture populaire qui pourrait écraser le potentiel de la littérature sur la vie des gens.

Cette journée-là, Marc et moi nous sommes assis pour discuter. Mais il n'y avait aucun doute que ce simple rituel allait se répéter ad infinitum pendant le cours de nos vies respectives. Enfin, je l'espère.

9Jun/110

Le Guin, ce n’est pas Barjavel !

Avant de retourner tout récemment à la librairie Mona Lisait, j’en gardais un souvenir très vif : l’idée que la femme slave entre deux âges qui tient cette librairie savait lire en vous vos goûts les plus pointus et vous conseiller exactement le livre que vous désiriez. J’en suis ressortie avec L’autre côté du rêve d’Ursula K. Le Guin, un best-seller de science-fiction paru dans les années 1970, revêtu d’une couverture légèrement ridicule, jaunie et abimée.

 

A priori, j’ai un penchant pour la science-fiction. Cependant, si j’ai volontiers relu La nuit des temps de Barjavel, je ne me fais aucune illusion quant à la qualité littéraire de Prisonniers du temps de Crichton (de la science-fiction médiévale!) ou de Mégalodon de Steve Alten (l’histoire d’un requin préhistorique qui refait surface). J’avais tout de même espoir que L’autre côté du rêve me transporte dans un autre univers, me dépayse et m’enchante. Or, je ne m’apprête pas exactement à encenser ce livre.

 

Les bases de l’intrigue avaient tout pour me charmer : George Orr, un jeune homme vivant dans les années 2000, est convaincu que ses rêves sont « effectifs », en ce sens que ceux-ci changent le cours du réel, de la manière la plus concrète. Il se rend compte qu’au réveil, des individus qui l’agacent ont disparu, qu’il possède des immeubles qui n’existaient que dans son imaginaire et ce constat le rend fou, au point qu’il se gave de drogues pour supprimer ses rêves.  À force d’abuser des stupéfiants, il est coincé par les autorités gouvernementales alors qu’il est au bord de l’overdose. Il doit dès lors se plier à un « traitement psychiatrique volontaire » avec le Dr William Haber, sans quoi il sera confiné à un hôpital pour un « traitement psychiatrique obligatoire ». Au début, le psy qui lui est assigné croit qu’il a affaire à un simple schizophrène. Il le branche à un appareil qui détecte, analyse et amplifie les ondes cérébrales. L’homme de science découvre peu à peu que son patient est loin d’être fou et qu’il est possible de lui suggérer le contenu de ses rêves par hypnose… Haber peut donc changer le cours des choses à l’aide des rêves d’Orr !

 

On prévoit déjà que ces initiatives du Dr. Haber provoqueront les désastres les plus insolites, mais le récit des premiers chapitres ne tombe pas directement dans le piège des clichés de la science-fiction. La trame se gâche toutefois au fil des pages. La lecture est entravée par des perles de traduction telles que « L’effet Greenhouse » (Le greenhouse effect, ou effet de serre, n’a pas été découvert par un certain Dr. Greenhouse, greenhouse signifie simplement serre en anglais), de multiples citations obscures ou impertinentes mises en exergue de chaque chapitre, notamment des traductions anglaises de Victor Hugo retraduites en français. De plus, l'auteure s'éparpille en métaphores douteuses telles que : « elle but à petits coups son café au brandy — un mélange à faire pousser des poils sur un chihuahua. » (p.104)

 

Je n’ai rien de particulier à ajouter à propos du dénouement de l’intrigue, tant ses fondements narratifs sont minces et la chute est prévisible. S’il était possible pour un auteur d’ajuster sa narration en mode « pilote automatique », il aurait écrit à peu de choses près la même fin bâclée et imprécise que celle de L’autre côté du rêve.

 

En bref, je ne déconseille pas tout à fait la lecture de ce livre, mais je vous recommande de le lire en version originale anglaise. Je suis sûre que vous aurez de ce fait plus de plaisir de lecture que moi, qui maudissait la traduction d’Henry-Luc Planchat à toutes les deux pages.

 

L'autre côté du rêve, Ursula K. Le Guin, éditions des Presses de Marabout, Verviers, 1975, 184 p.

 

À lire si vous avez aimé

- Inception de Christopher Nolan
- Les thrillers de science-fiction de René Barjavel

23May/111

La nuit des temps

L’intrigue de La nuit des temps de Barjavel éclate en mille étincelles aveuglantes qui s’écartent puis se rejoignent pour consolider la trame du roman. Celui-ci est à la fois un des plus prenants thriller de science-fiction que j’aie lus et l’une des plus émouvantes histoires d’amour que l’on m’ait racontées. Barjavel situe les personnages de son roman sur une base scientifique en Antarctique, où des savants de tous acabits étudient la calotte glacière, qui n’offre, semble-t-il, aucune aspérité particulière, un désert de glace, toujours le même… jusqu’à ce que – vous l’aurez deviné – un signal insolite apparaisse sur le radar des instruments.

 

Un ultra-son d’une régularité effarante, un battement, semblable à celui d’un cœur, fait imperceptiblement vibrer la glace sous leurs pieds. Au départ, personne n’y croit, il doit y avoir erreur. Les puissances mondiales envoient leurs instruments de fine pointe pour démystifier cette incroyable ligne droite, ce signal parfait, géométrique, qui bouleverse toutes leurs spéculations. La technologie la plus avancée confirme les résultats des machines plus rudimentaires… il y a sous la glace une construction artificielle qui émet un ultra-son à une fréquence implacablement régulière.

 

Les scientifiques d’une multitude de nations s’affaireront à pénétrer cette structure, et y découvriront un abri à l’épreuve de tout, une sorte d’œuf ayant traversé les âges, qui contient deux humains, préservés du temps par une incompréhensible technologie qui maintient leurs corps au zéro absolu, empêchant toute dégradation de leurs tissus. Dans la narration omnisciente sont intercalées les interventions de Simon, un médecin qui tombe éperdument amoureux d’Éléa, la jeune femme conservée dans l’œuf mordoré. Sa beauté et celle de l’homme à ses côtés deviendra l’obsession des médias et d’une population mondiale qui se sentira, en tant qu’humanité, comme une vieille femme flétrie qui contemple une adolescente sublime : jalouse et honteuse.

 

L’œuf n’abrite pas qu’un couple d’humains : ses parois sont gravées d’étranges symboles qu’une traductrice électronique finira par déchiffrer : ce sont des équations mathématiques complètement révolutionnaires. L’abri contient également les effets personnels des deux survivants, notamment une arme. Les services secrets, les organisations véreuses, les nations belliqueuses intrigueront frénétiquement, tenteront désespérément de s’emparer de l’arme et des connaissances scientifiques que recèle l’œuf. Or, pendant ce temps, Éléa s’essouffle et se chagrine, se morfond et se lasse de cet univers étranger qui la considère comme un animal de foire. Elle se laisse dépérir, le regard vide. Les médecins peinent à réanimer l’homme, sa santé ayant été beaucoup plus entamée par son séjour dans l’abri que celle d’Éléa… Je cesse ici de vous relater les événements de ce livre, car la chute est trop belle, vous n’aurez droit à aucun spoiler.

 

Ce roman ne remettra pas en question votre conception de la vie et de la mort, il n’est pas travaillé par deux-cent couches de sens. Il s’agit d’une lecture d’été, mais d’une fascinante et magnifique lecture d’été. La nuit des temps se lit comme une Utopie[1] moderne, un Roméo et Juliette contemporain, écrit d’une main de maître.

 

La nuit des temps, René Barjavel, Presses de la Cité, Paris, 1968, 381 p.


[1]Utopie, Thomas More, 1516