La Châtelaine de Vergy, poème d’amour et bain de sang
La Châtelaine de Vergy se lit en quelques minutes, une heure tout au plus. On passe à travers meurtres, adultères, trahisons, suicides et crimes passionnels en l’espace de quelques pages. C’en est essoufflant. Ce texte du XIIIe siècle compte 958 vers en tout et pour tout. Dans ce court roman ou cette longue nouvelle, le poète anonyme semble agencer les uns aux autres tous les éléments qui constituent généralement la dynamique de l’amour courtois. En quelque sorte, à nos yeux de lecteurs du XXIe siècle, ce texte pourrait sembler être une version réchauffée de tous les motifs qui nous fascinent encore et toujours, pourrait-on dire : malgré nous. En ce sens, en le lisant, je me suis demandée si je n’avais pas simplement été confortée dans mes goûts. Je me suis plongée sans hésitation dans ce livre parce qu’il réitérait, en la transformant, cette dynamique tragique et empreinte de merveilleux qu’est le triangle amoureux de la dame, du seigneur et du chevalier. Un lieu commun que j’adore lire, relire et décortiquer, au travers des infinies modulations que m’offre la littérature médiévale.
La châtelaine de Vergy, l’objet du désir du chevalier, menace de lui échapper s’il dévoile leur amour au grand jour. Cette dame vit dans une tour au cœur d’un idyllique verger. Son nom et son repère, qui semble hors de notre monde, ne font qu’un. Tout au long du récit, ce personnage nous parait dépourvu d’épaisseur, se réduisant au simple fantasme du chevalier qui se meurt d’amour pour elle. Comme il est permis de s’y attendre, cet amour attise la jalousie d’une femme qui aimerait être cet objet de désir, femme, rêve, fantasme et fantôme dans l’esprit du chevalier. Cet homme est lui aussi présenté comme un idéal, une incarnation de toutes les qualités chevaleresques.
Jusqu’ici, rien de nouveau sous le soleil. Or, l’intrigue se clôt sur une action qui s’apparente ni plus ni moins à la violence conjugale, au crime d’honneur. Dans un remarquable tour de force, le poète présente au lecteur ce crime insigne sans le condamner, mais sans l’endosser tout à fait. Cette histoire d’amour prend fin dans un immonde bain de sang. Les protagonistes ne survivent pas à leurs destins tragiques. La déchirure entre leurs idéaux et le réseau de leurs obligations conflictuelles se prolonge dans leurs corps. Les sermons qui les lient les uns aux autres ne trouvent d’issue que dans la mort, ou dans un exil se soldant par une mort certaine, et violente.
En un éclair, ce texte entraine le lecteur dans les méandres d’un amour tragique, l’attire sur la périlleuse pente que dévalent les protagonistes jusqu’au point où se dévoilent leurs destinées : la culmination des amours intrinsèquement liés à la mort, dans un emboîtement lexical que le français moderne ne rend plus, entre « mort » et « amor » : la fin’amor jusque dans la mort.
La Châtelaine de Vergy, traduction de Jean Dufournet et Liliane Dulac, Gallimard, 1994, édition bilingue, 106 pages
Émile Duncan, Henry Chinaski : même combat?
Émile Duncan, narrateur du roman La Solde, est un bougon qui joue du blues et qui écrit. Le vieux hippie pratique un discours à saveur cégépienne qui rejette l’impérialisme américain, les VUS, le fast-food et autres symboles de domination étatsunienne. Il le fait par des jeux de mots douteux, arme privilégiée de ces milliers de poètes dénonciateurs qui considèrent le calembour comme meilleur illustrateur de l’injustice, comme « mystère du revenu » et « ponction publique ». Mais avouons-le : rien ne pourra vraiment dépasser « Gringo, que Dieu te blesse » dans la chanson « Les Yankees » du géant Richard Desjardins.
Le roman d’Éric McComber ne s’arrête pas là, évidemment. Après quelques rejets de maisons d’édition snobs, le personnage d’Émile Duncan publie finalement son roman Groenland, un livre trash, en joual, hyper sexualisé, qui lui vaut la désapprobation de la copine de son père, des critiques dithyrambiques à la radio et à l’écrit, et un nouveau harem d’admiratrices qui cherchent en Émile à la fois la sensibilité de l’écrivain et l’agressivité du pervers retrouvé dans son roman. Roman jugé autobiographique par ses maîtresses et ses nouveaux admirateurs.
Donc, la deuxième partie du roman devient une version québécoise du classique Women de Bukowsky : les femmes entrent et sortent de l’appartement crasseux de l’auteur récemment notoire. Les femmes sont généralement folles : une pseudo artiste complaisante qui ne connaît rien à la musique et à la littérature mais qui se prend pour un génie, une cougar récemment refaite qui couche avec Émile pour un « décrassage » et puis Catherine la Princesse, jolie ébéniste vedette d’une scène particulièrement torride de sexe en état d’ébriété.
Au milieu de tout cela, il y a l’alcoolisme de Duncan, sa dépression, son médecin à l’accent incompréhensible, sa mère lesbienne envahissante le jour de Noël, son père fier de l’accomplissement littéraire de son fils, et le succès que connaît son roman. Émile flotte dans tout ceci. Le roman qu’il a publié semble avoir tout déclenché, il laisse le tout sur pilote automatique et ça s’envole, ça s’écroule, ça survit, ça boit.
( Petite note d’appréciation aux commentaires sur les étapes marquantes de la lecture : à 100 pages, en dessous de la numérotation, on peut lire « Bravo, tu as déjà lu 100 pages ». À 150 : « tu as presque fini un livre entier ». À 199 : « presque 200 pages! Ça suffit! Va jouer dehors! ». Étant quelqu’un qui parle beaucoup de ses lectures, je suis bien content d’être félicité, par l’auteur même, pour ma détermination! J’apprécie, sincèrement! )
Bref, ce petit livre est une réussite : l’alcoolique Duncan est un Henry Chinaski québécois : loser, gros bide, appartement sale et tombeur de ces dames. Il ne fait pas compétition au célèbre tombeur alcoolique de Bukowski, mais l’alter égo québécois est bien agréable à lire!
McComber, Éric, La Solde, publié à La Mèche, en 2011, 219 pages.
Le génie orwellien
Une bonne façon de soulever mon enthousiasme, c'est de tout simplement mentionner 1984: je vais commencer à parler des deux minutes de la haine, de la double pensée, de novlangue, et de tous ces autres concepts que George Orwell a inventé, imaginé ou plutôt nommé: selon moi l'auteur de 1984 a tout simplement mis le doigt sur toutes les tactiques, communicationnelles, militaires et légales utilisées par les pouvoirs en place pour garder le contrôle qui leur est si cher. George Orwell est un génie, et pour moi, 1984 est l'ultime chef d'oeuvre littéraire.
Entrevue avec Nicolas Langelier
J'ai eu le plaisir d'interviewer le journaliste/ chroniqueur / auteur / créateur compulsif de projet, Nicolas Langelier, concernant son livre Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles. À lire.
Le triste univers de Nelly Arcan
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, Nelly Arcan.
Je termine les dernières pages de À ciel ouvert de Nelly Arcan dans une chambre d’hôtel à New York tandis qu’une belle femme se maquille dans les toilettes, se préparant pour notre séance photo sur Times Square. J’utilise l’exemple pseudo-glam uniquement parce que ma perception de la photographie est bien moins sombre et morbide que celle de Nelly Arcan, et de son personnage Charles, photographe professionnel aux tendances sexuelles plutôt marginales, qui sera mené au bord du gouffre par les deux femmes-monstres du roman.
En fait, sous l’objectif particulièrement lucide et amer de Nelly Arcan, la photographie, comme tout autre sujet, prend des allures perverses, sales, marquées par les pires instincts humains. Tout dans ce roman de Nelly Arcan (et dans son œuvre romanesque au complet, je dirai) ressemble à une toile de peinture entièrement noire, avec quelques nuances de gris foncé, aux contours toutefois très bien définis : un enfer invivable, en quelque sorte.
Putain et Folle mentionnent parfois la terrible compétition qui peut exister entre femmes, tandis que’À Ciel Ouvert vient le démontrer : Julie, une documentariste sexy et alcoolique, bronze tranquillement sur un toit, et ainsi arrive Rose, une styliste aux nombreuses chirurgies esthétiques qui vient l’avertir, plus ou moins subtilement, de ne pas s’approcher de son homme, Charles. Le tonnerre gronde, littéralement, puisque ce fruit défendu sera la cause du rapport acerbe, méchant, mesquin et hypocrite qui aura lieu entre les voisines. La guerre froide est lancée, et personne n’en sortira indemne.
Tandis que j’avais commencé le livre à Montréal, il avait perdu beaucoup de son souffle lors des dernières pages, consommées dans la ville insomniaque: le regard critique et lucide sur notre société, puissant dans chaque paragraphe, a laissé place à un crescendo de folie peu crédible vers la fin, tandis que les personnages se campent dans leurs positions finales, plutôt prévisibles.
Il est triste, profondément triste, de voir à quel point la vision de Nelly Arcan sur la vie en général peut être amère et indignée. Son talent était peut-être un piège pour elle-même, puisque les phrases qu’elle construit dans ce roman sont des petites prisons impeccables et étanches : on s’éloigne des longs labyrinthes interminables de Putain et Folle, créateurs de nausées psychologiques, mais cette fois-ci encore, au sein de ses mots, on ne trouve aucun espoir, aucun salut, la vie y est scellée, capturée et laminée, et le portrait est terrible. Pour un lecteur, c’est déjà difficile, je n’ose imaginer ce que cela peut signifier pour son auteure (et je ne commettrai pas la stupidité d’essayer de formuler des théories sur le sujet).
À Ciel Ouvert est un bien triste roman, dans lequel toute relation humaine est basée sur une compétition malsaine, marquée par un désir de domination. Les rapports y sont froids et hostiles et la réconciliation semble impossible, comme si le mal était trop profond. Triste univers, parmi d’autres possibles, il faut se le rappeler.
J’ai lu tout Beigbeder. Bravo, Joseph!
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?
Frédéric Beigbeder peut-il être aussi délicieux que lorsqu’il porte un veston cravate et dénonce le système dans lequel il excelle, en faisant du name-dropping? L’image populaire de cet auteur est un peu figée autour de celle qu’il projetait lors de la publication de 99 francs. Dans ce livre, la pub, la mondanité, la violence, la richesse excessive et le cynisme sont rois. Mais Beigbeder, comme il devient évident pour un lecteur qui s’attaque à sa bibliographie, est capable de bien plus.
J’ai tout lu de Beigbeder et pourtant je ne pourrais pas m’arrêter à une définition précise de l’œuvre ou de l’auteur. J’ai commencé avec 99 francs, dans lequel il nous traite tous de gros cons influencés par la publicité omniprésente: j’ai été séduit par la force du message. Mais Beigbeder va tellement au-delà!
Prenons Marc Maronnier, par exemple. Ce personnage récurrent dans l’auto-fiction de l’auteur, fan des soirées mondaines et des amours impossibles, habitué des raves et des soirées DJ, cet alter ego de l’auteur me fait tellement rire! Quand il met Maronnier en scène, en répétant d’ailleurs mille fois son nom, Beigbeder a recours à un humour résigné à travers lequel il dévoile, avec légèreté, les tristes absurdités de notre société.
Dans son émouvant Windows on the World, Beigbeder m’a complètement ébranlé. Carthew Yorston est au 107ème étage de la Tour Nord du World Trade Center avec ses deux fils. Il prend le déjeuner et un avion s’écrase en dessous d’eux. Les deux prochaines heures du roman se passeront entre les décombres brûlants de l’avion et le toit inaccessible de la tour, c’est-à-dire en Enfer.
Comme s’il savait que la douleur qu’il y décrit est insoutenable, Beigbeder alterne entre la narration de Carthew et la sienne, racontant comment il rédige ce roman dans la Tour Montparnasse, pour tenter de s’imaginer le drame, en sachant bien sûr ne jamais y parvenir totalement. Mais quand Carthew essaie d’égayer ses deux garçons bien conscients de la catastrophe et qu’il s’aperçoit que ses semelles sont en train de fondre, j’ai eu l’impression d’y être, ne serait-ce que pendant une seconde insoutenable. Ce petit détail m’a terrifié, comme mille autres dans ce roman qui raconte la tragédie du 11 septembre 2001, que l’auteur interprète comme la destruction des années 70.
Le retour d’Octave dans Au Secours Pardon est un délicieux mélange entre Lolita et Fight Club : sorti de prison, Octave est à la recherche de la plus belle femme du monde, c’est-à-dire de la plus jolie adolescente russe qui deviendra le nouveau visage de l’Idéal, une compagnie de cosmétiques. Il croisera beaucoup de fillettes sur son passage (il fera plus que les croiser, cependant) avant de rencontrer la bonne, celle qui le rendra (encore plus) fou et lui fera commettre l’irréparable. Au Secours, Pardon, c’est comme quand Wolverine accepte d’entrer dans sa rage berseker : ça fait mal mais ça fait tellement de bien!
Et puis Un Roman Français a eu sur moi le même effet que beaucoup d’œuvres visant l’universalité: il m’a fait penser à moi. Beigbeder le jeune garçon calme et peu stimulé, qui ne se développera que tard, et qui gardera quelques souvenirs épars d’une jeunesse qu’il valorise plus ou moins, m’a vraiment rejoint. Comme avec Roth, et A.J. Jacobs, je me suis vu. En bon narcissique ça m’a fait plaisir même si ça confirme pour la millième fois que je ne suis pas unique.
Pour ce qui est d’une conclusion définitive qui engloberait l’œuvre de Beigbeder, je préfère m’abstenir. L’auteur est doué, capable de diversité, et je l’adore. Bonne lecture!






