Baise-Livres
3May/120

12 hommes 12 livres: Xavier et Pour qui sonne le glas

Posted by Joseph Elfassi

J'ai demandé à 12 hommes de me recommander des livres importants pour eux. Mon but final est de réévaluer mon rapport avec eux et avec les hommes en général. Juste avant de rejoindre la fameuse manifestation du 26 avril, je rencontre Xavier, professeur d'histoire au secondaire et ami de longue date, pour parler du très puissant roman « Pour qui sonne le glas » d'Ernest Hemingway.

Robert Jordan est un professeur d'espagnol, un américain qui participe activement à la guerre civile d'Espagne en tant que dynamiteur pour les communistes. Sa mission spécifique est de faire exploser un pont. C'est un ordre précis, venant d'autorités supérieures, auquel il ne peut absolument pas déroger. Et comme c'est souvent le cas dans la vie, rien ne va comme prévu, malgré la détermination obsessive du révolutionnaire.

Xavier m'a recommandé ce livre avant le début du conflit étudiant: ma lecture d'un pays en guerre civile, aux affrontements violents, décrivait pour moi une réalité très éloignée. Je ne parlerai pas de printemps érable (je trouve le terme insultant pour les luttes populaires au Moyen-Orient), mais dans le contexte de la grève étudiante, il est certain que notre interprétation du livre était modifiée, influencée par les manifestations souvent réprimées dans la violence ainsi que le clivage net entre différentes factions idéologiques.

«Je n'ai pas connu la violence, on est plusieurs à ne pas avoir connu la violence dans notre société », explique-t-il. « De voir écrit comment ça pourrait s'installer, comment c'est possible que ça s'installe, jusqu'où l'humain peut aller, c'est fascinant, ce bout-là se lit tout seul », dit-il. Le passage dont il est question est celui où des communistes espagnols d'un petit village encerclent un camp fasciste. Ils exécutent violemment, cruellement et publiquement des voisins fascistes. Les dérives autoritaires d'un groupe certain de sa justification morale, ça provoque de tels abus.

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Nous ne sommes pas rendus à jeter des jeunes grévistes en bas d'une falaise ou à monter une guérilla clandestine contre les forces policières. Pour qui sonne le glas est un outil précieux pour relativiser notre colère et détecter les abus, dans le but de ne jamais se rendre là. Je l'accorde, il n'y a pas grand parallèle à faire entre la grève étudiante et la guerre civile espagnole (tant mieux!) mais notre paix sociale en est évidemment affectée et la violence a fait son entrée de jeu officielle dans les rues.

Le livre est aussi un éloge surprenant du moment présent. Les quatre journées fatidiques du groupe guerrier se déroulent en quatre-cents pages denses et intenses. À plusieurs reprises, Robert Jordan constate que sa vie se limite au cadre de ces quatre journées-là. Rien d'autre ne compte. Seul le moment présent existe. Le moment présent, c'est l'amour passionnel de Maria, l'amitié complexe de Pilar et une mission explosive. Il n'y a rien d'autre.

Pour qui sonne le glas est un roman marquant sur les compromis tragiques de toute guerre. La force de la plume d'Hemingway confirme toutes les idées reçues sur la férocité de l'auteur misogyne qui était également boxeur. Jamais une mission n'aura semblé aussi importante que la destruction de ce maudit pont par un dynamiteur qui souhaite obéir à des ordres précis mais qui est confronté à l'amour, la trahison, la mort et le doute.

16Mar/120

Baise-Livres interviewe Mathieu Bock-Coté

Posted by Joseph Elfassi

Dans le cadre de ma co-animation matinale aux Oranges Pressées à CIBL, je souhaite faire une série d'entrevues avec des auteurs d'essais portant sur la politique et la société québécoises. Mathieu Bock-Coté, chroniqueur au Journal de Montréal et chargé de cours à l'UQÀM, a récemment lancé son essai "Fin de cycle - À l'origine du malaise politique québécois". Je l'ai donc interviewé concernant certains points importants de son livre, notamment le paradoxe du Bloc Québécois, le futur du Parti Québécois et la nature de son conservatisme. N'hésitez pas à commenter si vous avez des questions ou des réactions.

 

Au moment où ces lignes sont publiées, j'aurai interviewé, par téléphone, Françoise David, présidente de Québec Solidaire, concernant son essai "De colère et d'espoir". J'essaie de retransmettre cette entrevue téléphonique sur le blog!

 

3Dec/110

Émile Duncan, Henry Chinaski : même combat?

Posted by Joseph Elfassi

Émile Duncan, narrateur du roman La Solde, est un bougon qui joue du blues et qui écrit. Le vieux hippie pratique un discours à saveur cégépienne qui rejette l’impérialisme américain, les VUS, le fast-food et autres symboles de domination étatsunienne. Il le fait par des jeux de mots douteux, arme privilégiée de ces milliers de poètes dénonciateurs qui considèrent le calembour comme meilleur illustrateur de l’injustice, comme « mystère du revenu » et « ponction publique ». Mais avouons-le : rien ne pourra vraiment dépasser « Gringo, que Dieu te blesse » dans la chanson « Les Yankees » du géant Richard Desjardins.

Le roman d’Éric McComber ne s’arrête pas là, évidemment. Après quelques rejets de maisons d’édition snobs, le personnage d’Émile Duncan publie finalement son roman Groenland, un livre trash, en joual, hyper sexualisé, qui lui vaut la désapprobation de la copine de son père, des critiques dithyrambiques à la radio et à l’écrit, et un nouveau harem d’admiratrices qui cherchent en Émile à la fois la sensibilité de l’écrivain et l’agressivité du pervers retrouvé dans son roman. Roman jugé autobiographique par ses maîtresses et ses nouveaux admirateurs.

Donc, la deuxième partie du roman devient une version québécoise du classique Women de Bukowsky : les femmes entrent et sortent de l’appartement crasseux de l’auteur récemment notoire. Les femmes sont généralement folles : une pseudo artiste complaisante qui ne connaît rien à la musique et à la littérature mais qui se prend pour un génie, une cougar récemment refaite qui couche avec Émile pour un « décrassage » et puis Catherine la Princesse, jolie ébéniste vedette d’une scène particulièrement torride de sexe en état d’ébriété.

Au milieu de tout cela, il y a l’alcoolisme de Duncan, sa dépression, son médecin à l’accent incompréhensible, sa mère lesbienne envahissante le jour de Noël, son père fier de l’accomplissement littéraire de son fils, et le succès que connaît son roman. Émile flotte dans tout ceci. Le roman qu’il a publié semble avoir tout déclenché, il laisse le tout sur pilote automatique et ça s’envole, ça s’écroule, ça survit, ça boit.

( Petite note d’appréciation aux commentaires sur les étapes marquantes de la lecture : à 100 pages, en dessous de la numérotation, on peut lire « Bravo, tu as déjà lu 100 pages ». À 150 : « tu as presque fini un livre entier ».  À 199 : « presque 200 pages! Ça suffit! Va jouer dehors! ». Étant quelqu’un qui parle beaucoup de ses lectures, je suis bien content d’être félicité, par l’auteur même, pour ma détermination! J’apprécie, sincèrement! )

Bref, ce petit livre est une réussite : l’alcoolique Duncan est un Henry Chinaski québécois : loser, gros bide, appartement sale et tombeur de ces dames. Il ne fait pas compétition au célèbre tombeur alcoolique de Bukowski, mais l’alter égo québécois est bien agréable à lire!

McComber, Éric, La Solde, publié à La Mèche, en 2011, 219 pages.

22May/110

John Ralston Saul, mon penseur préféré

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, le penseur canadien John Ralston Saul!


Pendant la période électorale, je lisais un essai de John Ralston Saul publié en 1997. Le livre se veut, en grosse partie, une réaction au referendum de 1995. Malgré la lourdeur du sujet, il me faisait plaisir de retourner à ce penseur. Suite à l’élection de Harper, mon mur Facebook était parsemé d’appels à la souveraineté plus ou moins gracieux, plus ou moins convaincants, et je craignais la mort du débat, situation probablement souhaitée par les Conservateurs. John Ralston Saul était ma lanterne de rationalité parmi ce torrent émotif marqué par l’amertume.

Ceci dit, ce n’est pas uniquement la rationalité qui peut nous sauver, comme Ralston Saul l’a laissé comprendre au travers de ses essais. Il en fait un redoutable procès de 700 pages dans Voltaire’s Bastards, expliquant entre autres comment la rationalité bureaucratique a permis à des colonels d’agir en comptables pendant la Seconde Guerre Mondiale et d’ainsi causer une de plus grandes boucheries de l’humanité* . La rationalité, selon Saul dans On Equilibrium, fait partie de six qualités humaines très importantes, dont le bon sens, l’éthique, l’imagination, l’intuition, la mémoire et la susmentionnée raison. Individuellement, ces traits peuvent être érigés en dogmes dangereux. Leur interaction peut permettre une société harmonieuse, voire même un individu sain.

Ceci dit, John Ralston Saul n’est pas uniquement un penseur, c’est un penseur canadien, c’est-à-dire qu’il pense le Canada. Ainsi, un de ses plus récents ouvrages, A Fair Country, explore le mythe canadien. L’auteur affirme que nous sommes un pays aux triples influences : anglaise et française, comme nous l’avons toujours prétendu, mais aussi amérindienne (aboriginal, en anglais, ou aborigène), et que ces trois facettes nous ont formé politiquement, socialement, culturellement, etc. Une pensée de colonisés nous empêche d’apprécier pleinement l’influence amérindienne sur notre vie quotidienne, mais celle-ci est là, résultat d’une coexistence (aussi tumultueuse et imparfaite soit-elle) qui date de plusieurs centaines d’années.

En fait, selon l’auteur, le Canada est une des plus vieilles démocraties et sa particularité réside dans le fait que ceui-ci est une idée d’un pays infiniment perfectible, non pas statique et accompli comme prétendent l’être d’autres nations (faussement, d’ailleurs). Bref, le Canada est surtout une idée, comme le répète l’auteur dans A Fait Country et comme il l’avait fait auparavant dans Reflections of a Siamese Twin. Dans ce dernier, il fait une critique virulente du mouvement souverainiste qui, malgré sa lourdeur (après 300 pages, on comprend), soulève quelques points intéressants, notamment sur tous ces monstres sacrés de l’Histoire québécoise officielle.

Il y fait mention de ces noms intouchables, éternellement laminés dans leur rôles historiques, comme Parizeau, Lévesque, Crise d’Octobre, Trudeau, l’accord du lac Meech, Mulroney, et ose poser la question : et si on les voyait autrement? Que révèle une histoire statique, sinon un pays en crise profonde? Le but n’est pas de sanctifier les démons ou de diaboliser les martyrs, mais plutôt de permettre le débat et la discussion quant à notre histoire commune.

Ce qui me saisit chez Saul, c’est sa capacité à rester calme mais cohérent dans la tempête, de ne pas se laisser aller aux réponses faciles, au populisme ou à la piste romantique et confortable. Tandis que mes concitoyens se réfugiaient dans un camp ou dans l’autre, caricaturant l’ennemi à outrance, John Ralston Saul était un compagnon de route intellectuel inestimable, me rappelant quotidiennement qu’il était possible de penser autrement, et de ne pas céder aux nationalismes négatifs qui me sont présentés, d’un coté ou de l’autre.

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* Voir un article intéressant de Foglia sur cette rationalité ordinaire et destructrice

 

3Apr/110

J’existais en 1979

Posted by Joseph Elfassi

Dans le cadre d’un café littéraire que je co-animerai le 7 avril, j’ai lu L’Amer Atlantique, entre autres, m’éloignant pour un bref moment de ma quête des 34.

Je ne m’y attendais pas. En ouvrant L’Amer Atlantique, dont je déteste le titre et dont je méprise avec snobisme la police d’écriture (comic sans ms, imaginez), je ne m’attendais pas à lire, finalement, mon reflet. Je ne connais pas les détails techniques de la réincarnation, mais je crois que j’existais en 1979. J’habitais à Montréal, j’étais traducteur et je voulais publier un livre avec des photos. J’étais déjà un triste romantique trouvant dans la tournure des phrases le seul moyen d’exprimer mes petites douleurs confortables.

Le soir du Nouvel An, le correspondant romantique, qui est identifié uniquement par un « moi » en signature, vit une soirée de passion avec une française nommée Agnes qui le quittera le lendemain pour trouver son mari en France. Cette soirée le marque et il passera l’année à lui écrire, maudissant l’Atlantique qui les sépare, sachant très bien que c’est aussi l’Atlantique qui donne force à son mal chéri.  De plus, de manière un peu obsessive et malsaine, il prendra continuellement en photo le coin de rue témoin de leur idylle.

J’ai eu les larmes aux yeux, la chair de poule a traversé mon corps, mon cœur s’est alourdi, je me suis vu dans presque chacune des lignes écrites sous le couvert de ce « moi ». Ce n’est pas un grand écrivain, mais il a le sens de la formule et il est bien conscient que cet amour est impossible. Cet amour est impossible à cause de la distance, et me rappelle la distance dévastatrice qui me sépare de la jeune fille de Cruzy-le-Chatel, de la Parisienne, de la fille en Russie, de l’ancienne amie à Rouyn-Noranda… tant d’amours impossibles dans ma vie, tandis que des maîtresses à proximité ne m’ouvrent plus leurs portes. Combien de courriels ai-je échangés avec des filles que j’ai embrassées, que j’ai voulu embrasser, que j’ai aimées, ne serait-ce qu’une semaine, ou qu’un soir, comme le « moi » du roman l’a fait?

Évidemment, ce roman épistolaire n’est pas pour tout le monde. Le triste romantisme de « moi » peut sonner mélodramatique et kitch pour certains, mais bon, je suis dans une telle passe. J’ai renoncé à l’idée d’être cool, je suis ennuyeux et je retrouve la joie surtout dans le sourire complice des filles intéressées. Et je me suis identifié, encore, comme je le fais tout le temps, à cet homme qui continue de vivre malgré un cœur brisé à cause d’un amour impossible.

Beaudry, Jean, L’Amer Atlantique, Éditions Tryptique, 2011, 103 pages.

1Apr/111

Le Roi Camé

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Leroy K. May préfère qu'on prononce son nom d'auteur à l'anglaise. Je n'ai rien contre, malgré qu'il ait fallu reprendre au moins cinq fois la finale de l'entrevue où je prononce son nom. Une fois que l'on offre son nom au public, ce dernier est bien libre d'en faire ce qu'il veut. Alors, je prononcerai désormais Leroy K. May comme "Le Roi Camé", tel que ça me vient naturellement. Chacun peut recevoir une œuvre comme il l'entend. Une fois apposé sur la couverture du livre, le nom fait partie de la matière offerte au lecteur.

Je cesse mon bavardage pour laisser place aux paroles de Leroy K. May, qui m'a étonné par son calme étant donné la logorrhée véhémente qui caractérise la narration de sa novella.

Pour lire ma critique de Tokyo, Québec, cliquez ici, et pour vous procurer le livre, c'est ici.