Baise-Livres
12Feb/110

Les porcs contrattaquent

Je n’aurais jamais pensé un jour me prendre d’affection pour un policier alcoolique et débauché qui ne s’occupe pas de sa fille. Dieuswalwé Azémar, vieux porc accroc aux putes et au tranpe (1), être souillé dans une ville peuplée de loques humaines et de monstres, est un personnage créé de toute pièce par l’écrivain Gary Victor, dont les romans ne pourraient être mieux décrits que par ce passage de L’énigme du retour, de Dany Laferrière :

 

« Mon vieux complice Gary Victor avec son visage lunaire me fait penser au gentil Jasmin Joseph, celui qui ne peignait que des lapins. Gary Victor sort chaque fois de son chapeau un roman plein de diables, de voleurs, de zombies, d’esprits moqueurs et de bandes carnavalesques aux couleurs riantes d’un tableau naïf. Mais si chargé d’obsessions qu’à la fin ça devient aussi noir qu’un cauchemar d’adolescent. » (2)

Je ne savais rien de Gary Victor jusqu’au jour où il débarqua dans mon cours de littérature des Caraïbes pour donner une conférence, il y a de cela deux ans. L’impression qu’il fit sur moi fut si forte que dès la fin du cours, je me suis procuré Saison de Porcs, qui était alors le plus récent roman de l’écrivain le plus lu de Port-au-Prince.

Dans Saison de Porcs (3), chaque personnage est à la fois un porc et un saint, et on ne sait jamais de quel côté chacun peut basculer. Plongé dans un univers sali autant moralement que physiquement, l’inspecteur Dieuswalwé tentera de résoudre une panoplie de crimes incroyables dont les différentes ficelles finiront par tisser une toile très claire dans l’esprit de Dieuswalwé, qui n’aura que quelques heures pour empêcher l’aboutissement d’impardonnables machinations.

 

Gary Victor maîtrise son style à merveille, alternant poursuites haletantes et descriptions colorées qui font plonger le lecteur tête première dans un univers rocambolesque et déstabilisant. Comme avant-goût, voici les premières phrases de cet excellent polar :

« Le soleil, comme des perles de plomb, déversait une lourde chaleur dans le mitan de son crâne, visant avec précision sa calvitie. Il crut entendre une pluie de feu sur la savane brûlée par les vapeurs de soufre qui aspiraient la sève de cette végétation qu’on eut dit calcinée. » (3)

 

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1. Le tranpe est une boisson composée d’alcool de canne et d’ingrédients divers (feuilles, racines, écorces, épices...).

2. L’énigme du retour, LAFERRIÈRE, Dany, éditions Boréal, 2009, p. 135

3. Saison de Porcs, VICTOR, Gary, éditions Mémoire d’encrier, 2009, p. 9