Le Sang Rivé
Il y a de ces textes qu’on parcourt sans en décrypter chaque mot. On les perçoit plus qu’on ne les lit. On se laisse frapper de plein fouet par eux, on s’en imprègne et ils vous bercent. Les mots s’amalgament pour former de puissantes images qui, seules, suffisent à vous envoûter. Chaque lecture vous plonge dans une sorte de transe, comme si vous visionniez par mots interposés un film aux couleurs trop vives, à la trame musicale stridente.
Les flambeaux s’accusaient de la couleur noir étang de la nuit
Nos mains solubles nos airs de rapine boiseuses la paille flambée de nos yeux !
Tels sont les vers sur lesquels s’ouvre l’époustouflant recueil de poèmes d’Édouard Glissant, Le Sang Rivé. Quelque chose dans ces mots m’a simplement estomaquée. Je ne pouvais plus arrêter de lire, prise d’une fureur, d’une dévorante envie d’aller au bout de ce livre. Il m’a prise de court.
Tes feuilles le relent des désirs des fenaisons aveugles des bras de mer
Tes feuilles de plaie du Moyen Âge dans le souvenir de mes splendeurs
Malgré l’apparente opacité des vers, je me laissais traverser par les images, sans en mesurer l’impact. Évidemment, pour en saisir ne serait-ce qu’une fraction du sens, il me faudrait les relire maintes et maintes fois. Bref, je conseille la lecture des poèmes de Glissant à quiconque souhaite s’étourdir dans un torrent de mots et s’extraire à sa zone de confort.
Le Sel noir, Le Sang Rivé, Boisés, Édouard Glissant, Gallimard, 1983, 187 p.
Promesses et prouesses poétiques
11 septembre 2001
Les adolescents s’engouffrent par dizaines dans l’autobus. Ce matin, nous ne crions pas des insanités, ne parlons pas de la dernière chanson des Vulgaires Machins ou de Britney… Les mots « avion » et « tours jumelles » fusent de toutes parts. Tout au long du trajet vers l’école, on me réitère cette histoire invraisemblable. La radio, les passagers, le chauffeur ânonnent les mêmes syllabes improbables. Je refuse d’y croire, je suis convaincue qu’il s’agit d’un canular.
11 septembre 2011
Il y a déjà quelques jours que j’ai terminé ma deuxième lecture de L’automne promet d’Abdellatif Laâbi. Je l’avais d’abord lu d’un trait, en août dernier, ne gardant aucune trace écrite de cette lecture. Je ne savais tout simplement pas comment je pourrais narrer, à mon tour, mon trajet à travers l’œuvre.
La première chose qui m’a frappée, c’est le ton employé dans ce livre. Celui-ci est parfois très intime, comme on s’y attend pour de la poésie lyrique, mais au fil des pages, le « je » donne de plus en plus l’illusion d’un « nous ». Non, je n’étais pas en face d’une Odyssée ou d’une Chanson de Roland… cependant, l’écriture de Laâbi aurait pu m’en faire douter à maintes reprises. À l'instar des épopées, ce texte véhicule une parole qui prend son sens dans la sphère collective plutôt qu'individuelle.
Le livre se subdivise par dates, et les poèmes tiennent lieux d’entrées de journal intime ou de carnet de voyage. Son écriture s’échelonne entre novembre 1999 et octobre 2002, entre les villes de Créteil et d’El-Harhoura. La narration est prise en charge par un homme tiraillé entre deux identités, entre la haine des uns et l’incompréhension des autres. On trouve même dans ce livre un passage qui sème le doute en nous :
« Bon sang, nous sommes au XXIe siècle ! Vous l’a-t-on dit ? Marchez ou crevez ! Moi, j’avance, et ce ne sont pas les sloughis de vos caravanes déboussolées qui vont m’arrêter. […] Et je ne veux même pas parler de ce que vous faites subir à vos femmes, tant la cause est entendue. » (p.109)
Qui est donc l’énonciateur de telles paroles ? D’où parle-t-on, lorsqu’on élève la voix pour se prononcer sur les barrières qui séparent les hommes ? Que penser d’un homme arabe qui reconduit les préjugés qui sont le fardeau de son peuple ?
Ne trouvant pas les mots pour rendre compte d’une œuvre aussi puissante, je conclurai avec un souvenir drôle et malaisant qui date de mon premier voyage en Europe, moins d’un an après la catastrophe du 11 septembre. J’avais 14 ans. Les professeurs de mon école avaient sous leur responsabilité une quarantaine d’adolescents excités. Au moment de plier bagage, le directeur a inspecté chacune de nos valises, pour arriver finalement à celle d’un de nos camarades, d’origine égyptienne. C’est autour d’un verre, dix ans plus tard, que nous discutions tout récemment de cette anecdote et les paroles du directeur provoquent encore chez moi une sorte de rire nerveux. Ouvrant la valise de notre ami, il s’était exclamé : « Quoi ! T’es mineur, t’as une gueule d’arabe, on est juste après le 11 septembre et tu rapportes une cargaison industrielle de pétards et une épée… ?!? » Le cliché était simplement trop gros. Or, c’est un peu le sentiment que laisse la fin du livre. Comme si j’avais l’impression que les derniers chapitres n’étaient pas nécessaires, qu’ils allaient de soi, qu’ils participaient en quelque sorte du non-dit. Mais bon, qui suis-je pour proférer un jugement si drastique sur l’œuvre d’un récipiendaire du prix Goncourt ? Bien peu de choses, évidemment, mais je me permets tout de même cette réflexion, faite sur un ton de confidence. Comme Laâbi le dit si bien : « Il faut parfois malmener les mythes. » (p.15)
En complément de l'article, je vous invite à écouter cette entrevue de l'auteur réalisée par Espace Magh et à consulter le site officiel d'Abdellatif Laâbi : Laabi.net .
L’automne promet, Abdellatif Laâbi, Clepsydre/Éditions de la Différence, Paris, 2003, 142 pages
Départ imminent pour l’Onirie
Arborant le titre d’Alchimie de brocante, L’art de Joseph Cornell, le texte de Charles Simic m’a pour le moins laissée pantoise. Lorsqu’on me demandait qui était l’auteur de ce livre, signé Charles Simic, inspiré de l’œuvre de Joseph Cornell, traduit par Daniel Canty, je ne savais pas trop quoi répondre. Comme me l’a appris cette lecture, Joseph Cornell concevait de complexes et hétéroclites objets d’art à partir de trouvailles usagées, récupérées çà et là dans le New York du début du XXe siècle. Pris d’une folle admiration pour ce grand créateur, Charles Simic s’est donné pour quête de « traduire » en mots les images créées par Cornell. Or, comme on vous l’a peut-être ressassé des milliers de fois, je vous dirai : traduire, n’est-ce pas trahir ? Cette idée serait presque hors propos si elle n’était pas corroborée par l’importance centrale qu’elle occupe dans la postface, signée de la main du traducteur.
Je me suis toujours éloignée avec méfiance des cours de mon baccalauréat (en littérature) qui portaient sur l’intermédialité. Je ne voyais pas l’intérêt de me plonger dans la complexité des frontières entre les arts; les piliers qui soutiennent l’édifice de la littérature étant déjà bien assez difficiles à circonscrire. Voilà qu’à mon insu, un libraire du Port de tête m’a poussée sans crier gare dans cette zone grise, désagréable et insolite.
Il y a déjà trois voix qui impriment leurs mots dans ce recueil de textes. Ce n’est, semble-t-il, pas suffisant pour que soit complète l’expérience du lecteur, puisque l’auteur — Charles Simic ? Joseph Cornell ? Daniel Canty ? Chuck Norris ? — y ajoute des photographies des boîtes de Cornell. Que sont ces boîtes ? Elles se composent des objets étranges mis en commun par Cornell, qui produit des écosystèmes oniriques pris au piège dans de minuscules contenants.
Ce recueil m’a fascinée de par l’impudeur avec laquelle il expose aux yeux de tous les coutures grossières qui en relient les composantes. Si j’étais en présence de médiévistes, je dirais : n’est-ce pas là une « molt bele conjointure »* ? Trêve d’inside joke… ou de citations de Chrétien de Troyes… ce livre s’inscrit dans une mouvance qui prône le collage, le patchwork, sans revendiquer une quelconque uniformité pour le tout ainsi formé. La beauté du livre de Simic réside dans son hétérogénéité, dans sa bâtardise affirmée.
Inspiré du courant surréaliste sans s’y affilier complètement, ce texte de Simic est bien ratoureux en ce sens que, malgré un fond éclaté et une impossibilité de définir son appartenance générique, les phrases y sont en grande partie écrites au présent de l’indicatif et ne s’enorgueillissent pas de longues digressions. Simic cherchait-il à alléger son produit artistique ou bien cette simplicité verbale est-elle cœur de sa recherche esthétique ? Difficile à dire. À l’instar de Prochain Épisode d’Hubert Aquin ou du Conte du Graal de Chrétien de Troyes, Alchimie de brocante, L’art de Joseph Cornell, est une de ces œuvres qu’on peut relire encore et encore en y trouvant chaque fois des nouveautés à en dire.
* Erec et Énide, Chrétien de Troyes, éditions Le Livre de poche, 1992
Alchimie de brocante, L'Art de Joseph Cornell, Charles Simic, éditions du Noroît, 2010, 118 pages
Candide détruit son jardin en ricanant
Vous a-t-on déjà débité des banalités toutes faites, dans le genre « aide-toi et le ciel t’aidera », lorsque vous étiez en proie au défaitisme ? Ces formules préfabriquées vous ont-elle agacées, par les évidentes tautologies qui les sous-tendent ? Le long poème Les Occidentales de Maggie Roussel a bien failli s’intituler Pensées négatives, si l’on en croit la postface de Mathieu Arsenault. Justement, ce texte ingénieux amalgame formules positives et ripostes pessimistes à de magnifiques images où perce un surréalisme éclaté. Il y a, semble-t-il, derrière ce texte une volonté de mettre en échec les proverbes que l’on ânonne machinalement en serrant les dents, en espérant que cesse le désespoir.
Des phrases empreintes de banalité telles que « Le lapin chie dans le haut de forme, pas de magie. » (p.15) côtoient des fragments plus solennels, comme « sonner le glas des fureurs enfantines » (p.61) ou « d’infimes échecs / comme des éclats de verre qui se sont logés sous les chairs. » (p.49) Ici, on est loin de Candide qui cultive son jardin. Le désenchantement du « je » poétique est palpable à travers maintes allusions à l’imaginaire de l’enfance et des contes, qui se trouve sans cesse détrôné, remis en cause : « Suis-je le cochon à la maison de briques ? / Me dégonfler pour la énième fois et demeurer bêtement au ras des pâquerettes » (p.36)
Le livre est marqué par un obsédant culte de la performance, toujours échouée par le « je » qui énonce : « L’efficacité requise m’échappe, débilité, tout un monde étranger » (p.57). En lisant « Nos corps surimmunisés, euphoriques, lisses comme des crêpes » (p.57), me sont venues des réminiscences de la pièce Hard Copy d’Isabelle Sorente, à laquelle j’avais assisté lorsque j'étais au cégep.
Cette pièce pose un regard sur des femmes qui se vautrent dans une obsession de la performance qui formate et encadre leur féminité puis les pousse finalement à commettre des violences inouïes. Le texte de Maggie Roussel est par ailleurs plus riche en nuances que celui de Sorente, qui joue malgré tout avec les lieux communs et l’aliénation qu’ils engendrent chez ceux qui se les approprient trop volontiers.
À la toute fin du livre, l’on trouve la postface de Mathieu Arsenault qui explique avec humour et doigté que ce livre se veut l’équivalent littéraire d’un « troll » sur le web, une absurdité grosse comme le bras, un doigt d’honneur à la trivialité de nos conversations. Les Occidentales de Maggie Roussel m'a d'abord plongée dans une étrange perplexité, ne sachant trop sur quel pied danser. Toutefois, plus le texte se déploie, plus l'ironie est palpable. Bref, un poème qui oscille entre lyrisme et humour, sur un ton juste, qui ne tombe pas dans les exagérations braillardes et ne se borne pas non plus à balancer des calembours gros et gras.
Les Occidentales, Maggie Roussel, Le Quartanier, 2010, 75 p.
Tokyo, Québec — Leroy K. May
Lors des initiations du programme de littératures françaises de l’Université de Montréal, mon équipe se nommait À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Mon entrée dans les études littéraires s’est effectuée en découvrant, malgré moi, Marcel Proust et en scandant le titre de l’un des tomes de la Recherche du temps perdu. La vie de cet auteur récipiendaire du Goncourt a chevauché la frontière entre les XIXe et XXe siècles. Il a définitivement marqué l’imaginaire des littéraires, pour le meilleur et pour le pire. Pour certains, cette initiation au grand écrivain se passe tout en douceur. Pour d’autres, il s’agit d’une torture sortie d’un autre temps.
« je serai le martyr guénillou du Bois de Boulogne qui rampera sur ses genoux pour sauver les jeunes chiennes à l’ombre des pommiers liquides en rut sous l’effet du héros gazoline héroïne opium injecté à froid. » Tokyo, Québec — Leroy K. May (p.65)
Avant même d’entamer la lecture de Tokyo, Québec, le lecteur tombe face à cette phrase de la présentation de l’auteur : « Leroy K. May a souffert les Études françaises à l’Université de Montréal ». Après avoir lu le texte, on conçoit bien que ce dernier a pu se faire enfoncer Proust dans la gorge à grands coups de citations pompeuses. Or, Tokyo, Québec semble justement poser la question : peut-on dépasser ce modèle littéraire ? Est-il possible d’écrire un roman anti-proustien ?
« Elle tirait à bout portant sur la foule qui se massait à l’ombre des parapluies en fleurs de cristal doré comme la cible inhumaine qui vocifère au creux des songes en suspens » (p.29)
Tokyo, Québec est une novella — terme d’origine italienne repris en anglais, qui désigne un texte dont la longueur se situe entre celle d’un roman et celle d’une nouvelle. Bien que Tokyo, Québec soit à la fois un hommage et une raillerie envers Proust, il y a bien plus de rebondissements dans ce livre que dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs. L’intrigue repose sur une poursuite entre deux jeunes amoureux qui tentent de se retrouver tant bien que mal, courant à corps perdus à travers un espace urbain. Dans le livre, ils sont tout simplement nommés Il et Elle. Il est un étudiant un peu déprimé. Elle est une adolescente prise au piège dans une famille sordide de drogués incestueux. Égarés aux quatre coins du monde, ou aux confins de leurs imaginations débordantes, Il et Elle finiront-ils par se rejoindre ? Vengeront-ils Elle de son ignoble mère (surnommée la Merde par le narrateur) ? Lors de la lecture de ce texte, on est confronté à un flot continu de mots. Les phrases ne sont généralement pas ponctuées, ou si peu. Le lecteur voit défiler des phrases qui s’enchâssent les unes dans les autres.
« Il klaxonnait d’amour comme un canard dans un saxophone ténor qui hurle et gémit des notes que l’on ne reconnaît pas auxquelles on ne peut pas donner de nom qui s’enchaînent comme des étincelles des firmaments des arcs-en-ciel de béton sonore un mur une couche un raz-de-marée de quadruples croches syncopées et asynchrones; une mélopée une prosopopée une ecchymose sur un bas de nylon chiffonné comme la girafe qui attend au bureau de poste qu’on la malle au plus sacrant. » (p.59)
La prose extrêmement poétique de Leroy K. May séduit ou rebute au premier abord, mais je doute qu’elle laisse indifférent. Que dire de plus ? Personnellement, je me suis régalée de Tokyo, Québec. Je vous le conseille vivement. Il est disponible sur le site des éditions Numériklivres, en format électronique.
À lire si vous avez aimé :
- Prochain épisode d’Hubert Aquin
- À l’ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust
- Illuminations de Rimbaud
- Un ou plusieurs des livres de Frédéric Beigbeder
- Un ou plusieurs des livres d’André Breton









