« On ne peut pas tout avoir, mais on peut tout donner » : Geneviève Desrosiers
L’année passée, en 2011 soit, la très belle maison d’édition L’Oie de Cravan a procédé à la troisième réédition d’un recueil de poésie. Ce recueil circule, depuis 1999, grâce à un bouche-à-oreille aussi confidentiel qu’intarissable. En effet, dès qu’on a lu Nombreux seront nos ennemis de Geneviève Desrosiers, on ne peut s’empêcher d’avoir une irrémédiable envie de le filer aux copains, en leur disant, « oui, il faut que tu lises cela, absolument ». D’entrée de jeu, la présentation du livre, rédigée par Benoît Chaput, abonde dans le même sens, statuant qu’ « une légende s’est créée autour de ce livre, comme une piste de poudre d’or à peine visible, que l’on ne détecte que sous certaines lumières favorables[1] ».
Lorsque vos copains vous demanderont de quoi « ça parle », il vous suffira de répondre que Nombreux seront nos ennemis ne fait que cela, parler. En effet, une voix y émerge, d’une élégance indiscutable, une voix forte, dysphonique, drôle et terrible, ludique, qui fait bégayer des expressions figées dans la langue pour mieux les détourner : « Passe vite, vite, cannelle, et étouffe-toi d’un pruneau qu’on puisse s’épanouir en paix, tout en jetant une vague condescendante sur ton écume à peine esquissée, très vite oubliée »
Ici, on recycle tout : le politique, les ritournelles de l’enfance, le bonheur comme la mélancolie puisque l’un et l’autre s’interpénètrent sans que l’on arrive à décider lequel des deux sentiments triomphe : « Tes festins et tes fêtes auront tous le même goût, le même fade./Plus rien ne te résistera. / Même pas la tristesse. / Tu ne connaîtras plus jamais l’ennui ». Chez Geneviève Desrosiers, les images surgissent à une vitesse folle et sont associées entres elles avec des procédés qui rappellent le surréalisme, voire l’enfance. Pourtant, nulle naïveté par ici. Bien au contraire. Il y a une ironie latente qui sous-tend des passages comme « Nombreux serons nos ennemis / Tu verras comme nous serons heureux » ou encore « Devenir frénétiques et tout à la fois d’un calme de splendeur / Car nous sommes tous des splendeurs », caractéristiques, oserais-je dire, d’un certain mode de vie d’une certaine jeunesse. Les voix de son recueil vont un peu trop souvent au Parc Laurier, enchaînent les amants, tournent tout au ridicule « posez-lui une question, elle vous kunderisera, vous rilkerisera, vous ridiculisera ». Un peu comme mes copains, oui, ceux à qui, si vous suivez un peu, je prêterais assurément ce livre.
Pourtant, ce livre a été rédigé en 1995, par une toute jeune Desrosiers qui mourra l’année suivante : était-elle voyante, dis-je avec un peu de facilité rimbaldienne ? Peut-être bien que oui, ou alors a-t-elle saisi l’essence de quelque chose qui ne meurt jamais. Car ce livre est aussi celui de ce drame, annoncé, comme le souligne Étienne Lalonde dans son billet de la revue Estuaire[2]. Pourtant, nul plaisir de voyeurisme face à ce décès d’une infinie tristesse, à la lecture de ces pages. Si elles sont habitées par une mort spectrale, elles n’en dévoilent pas moins une extraordinaire vitalité, voire une grâce, que d’aucuns ont déjà souligné par le passé[3]. « Ce qui force la vie, c’est que la lumière est indélébile », et effectivement, ce livre trace en nous des chemins qui ne s’effaceront pas.
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Geneviève Desrosiers, Nombreux seront nos ennemis, L’Oie de Cravan ( 1999, 2006) 2011.
[1]
En matière de bouche à oreille, il faut aussi souligner que Mathieu Arsenault, en 2010, lors de son Gala de la vie littéraire au tournant du siècle, a délivré un prix à Geneviève Desrosiers, soulignant son apport à la poésie québécoise en quelques mots bien tournés.
[2]
Étienne Lalonde, Estuaire, n®101, mai 2000, pp.80-81. Billet repris en guise de postface dans la seconde édition de Nombreux seront nos ennemis.
[3]
Je pense ici à Pierre Landry, entre autres.
Candide détruit son jardin en ricanant
Vous a-t-on déjà débité des banalités toutes faites, dans le genre « aide-toi et le ciel t’aidera », lorsque vous étiez en proie au défaitisme ? Ces formules préfabriquées vous ont-elle agacées, par les évidentes tautologies qui les sous-tendent ? Le long poème Les Occidentales de Maggie Roussel a bien failli s’intituler Pensées négatives, si l’on en croit la postface de Mathieu Arsenault. Justement, ce texte ingénieux amalgame formules positives et ripostes pessimistes à de magnifiques images où perce un surréalisme éclaté. Il y a, semble-t-il, derrière ce texte une volonté de mettre en échec les proverbes que l’on ânonne machinalement en serrant les dents, en espérant que cesse le désespoir.
Des phrases empreintes de banalité telles que « Le lapin chie dans le haut de forme, pas de magie. » (p.15) côtoient des fragments plus solennels, comme « sonner le glas des fureurs enfantines » (p.61) ou « d’infimes échecs / comme des éclats de verre qui se sont logés sous les chairs. » (p.49) Ici, on est loin de Candide qui cultive son jardin. Le désenchantement du « je » poétique est palpable à travers maintes allusions à l’imaginaire de l’enfance et des contes, qui se trouve sans cesse détrôné, remis en cause : « Suis-je le cochon à la maison de briques ? / Me dégonfler pour la énième fois et demeurer bêtement au ras des pâquerettes » (p.36)
Le livre est marqué par un obsédant culte de la performance, toujours échouée par le « je » qui énonce : « L’efficacité requise m’échappe, débilité, tout un monde étranger » (p.57). En lisant « Nos corps surimmunisés, euphoriques, lisses comme des crêpes » (p.57), me sont venues des réminiscences de la pièce Hard Copy d’Isabelle Sorente, à laquelle j’avais assisté lorsque j'étais au cégep.
Cette pièce pose un regard sur des femmes qui se vautrent dans une obsession de la performance qui formate et encadre leur féminité puis les pousse finalement à commettre des violences inouïes. Le texte de Maggie Roussel est par ailleurs plus riche en nuances que celui de Sorente, qui joue malgré tout avec les lieux communs et l’aliénation qu’ils engendrent chez ceux qui se les approprient trop volontiers.
À la toute fin du livre, l’on trouve la postface de Mathieu Arsenault qui explique avec humour et doigté que ce livre se veut l’équivalent littéraire d’un « troll » sur le web, une absurdité grosse comme le bras, un doigt d’honneur à la trivialité de nos conversations. Les Occidentales de Maggie Roussel m'a d'abord plongée dans une étrange perplexité, ne sachant trop sur quel pied danser. Toutefois, plus le texte se déploie, plus l'ironie est palpable. Bref, un poème qui oscille entre lyrisme et humour, sur un ton juste, qui ne tombe pas dans les exagérations braillardes et ne se borne pas non plus à balancer des calembours gros et gras.
Les Occidentales, Maggie Roussel, Le Quartanier, 2010, 75 p.
Conjugaisons au temps humain
Parfois, il y a des lectures qui tombent parfaitement bien, pile poil au bon moment, où l’on retrouve des mots qui prennent soin de notre humanité. Des livres talismans, qu’on portera toujours à même notre épiderme ; des lectures qui canalisent ces lambeaux épars qu’on traîne à l’intérieur de nous, sans arriver ni à les nommer ni à les réunir. J’ai l’impression que c’est une chance très rare dans une vie que de trouver ainsi une œuvre sœur, une œuvre alliée. 
Des livres auxquels je reviens constamment, dont les titres font partie de mon vocabulaire essentiel, il y en a peu : les œuvres complètes de Marie Uguay et The Bell Jar de Sylvia Plath. Depuis cette semaine, il faut compter aussi parmi cette nomenclature très succincte Les verbes majeurs, de Pierre Nepveu, le dernier recueil de poésie de cet immense poète, romancier, traducteur et professeur, auteur de L’écologie du réel ou encore de Lignes Aériennes. Je l’ai lu trois fois en six jours, et j’ai tellement corné les pages et souligné de passages que j’envisage l’achat d’un deuxième exemplaire. C’est tout dire, déjà, ou presque.
Les verbes majeurs propose un parcours, au travers de quatre suites poétiques, écrites dans un vocabulaire organique et limpide. La première partie du recueil, sans doute la plus narrative, suit une femme dans le métro, vue au travers du prisme du narrateur, un « je » qui traversera tout le livre. La deuxième est la mise en scène d’une rupture amoureuse, la troisième, du deuil des parents. Finalement, dans la quatrième partie se retrouvent, tricotés ensemble, les éléments thématiques qui constituaient les trois séquences précédentes : comment trouver un sens à la vie, quand on est un être humain, c’est-à-dire un individu, fondamentalement astreint à la solitude et à l’éphémère ? La solution, nous apprend la voix du texte, se trouve peut-être dans la certitude de faire partie d’une histoire en marche, infiniment vaste, d’être un maillon de la chaîne de tous les évènements passés et à venir : « nous qui ne sommes / rien sinon le creux où babille monde, / le foyer infiniment petit qui contient tout » (p.99). Cette contextualisation du soi devient ainsi « l’hypothèse d’une prière pour mieux vivre » (p.27), mais une prière exempte du dogme de la religion. Une prière d’humain à humain, où «nous portons nos morts et nos vivants » (p.97).
Ainsi, Les verbes majeurs donne à voir le sens de la vie, ou plutôt, une proposition de celui-ci, parce que jamais la narration n’est démagogique : c’est une vérité parmi tant d’autres qui est exposée, qui apparaît comme le résultat d’un apprentissage, de la promenade d’un homme au milieu de ces « verbes majeurs », « naître, grandir, aimer / penser, croire, mourir » qui donnent leurs noms au livre. Et ce qui en reste au final, à l’intérieur du lecteur, c’est l’empreinte presque vertigineuse laissée par une très grande beauté aux accents universels.
Les Verbes Majeurs, Pierre Nepveu, Le Noroît, 2009
Luminosité en temps d’arrêt
J’avoue avoir un préjugé positif à l’égard des livres publiés chez Le Quartanier. Pour tout un tas de raisons, défendables ou pas : le design sobre et graphique des pages couvertures, le grain texturé du papier, le format, entre l’album et le livre de poche, leur logo, un adorable petit sanglier qui galope. Parce que je ne suis pas complètement obnubilée par l’objet livre, je les aime aussi pour leurs chouettes choix éditoriaux. Chez Le Quartanier, on publie à la fois de l’essai, de la poésie, du roman, des auteurs issus de l’autre solitude, méconnus du public francophone (comme Jacob Wren, dont j’ai parlé dans cette capsule) comme d’autres, au talent plus plébiscité (tel Hervé Bouchard le splendide) : des écritures à la fois abordables et exigeantes. Un tour de force, en somme. 
Trêve de flagorneries : c’est donc avec empressement que j’ai ouvert Soleils Suspendus, premier recueil de poésie de François Rioux, publié l’année passée, au Quartanier, justement.
Ainsi, ce recueil met en scène le quotidien dans ces dysphonies, ces petits craquellements à la fois banals et sordides. Rioux nous parle avec des mots simples et précis mais qui créent des images qui restent : « s’alléger des mois de fonte / dans l’oubli du temps qu’il fait / et des vanités / revoir les bicyclettes élégantes / frôler les roses moirées avenue De Lorimier / le vent soulève nos mains comme des cheveux » (Marées, p.27). Si le thème central du recueil, outre le train-train quotidien des jours qui passent, reste sans doute le couple, il détourne l’aspect un peu stéréotypé de l’image du jeune poète qui écrit des poèmes d’amour avec habileté. « L’amour se rote comme du pain à l’ail », apprend-on. D’ailleurs, un des poèmes s’intitule un autre cliché : il y a de quoi faire sourire, et on sourit, par ici, très souvent, mais le plus souvent avec amertume, puisque Rioux verse souvent dans l’ironie.
Le choix du titre prend d’ailleurs tout son sens à la lecture : Soleils suspendus est effectivement empli de luminosité, mais on l’observe en temps d’arrêt. Tant mieux pour nous, j’ai envie de dire, puisque cela nous laisse plus de temps pour l’observer, cette beauté à la fois amère et frappante.
« Les rêves ne s’ajustent pas / le lundi on les porte au chemin / ou encore / on les laisse dans une dompe sauvage / derrière les noisetiers / prendre les couleurs des feuilles mortes. » (Saison des noisettes, p. 57)
Soleils Suspendus de François Rioux, Le Quartanier, 2010, 97 pages.
ERRATUM 18-04-11 : Dans une version antérieure de l'article, plusieurs erreurs se sont glissées, que l'auteur m'a gentiment fait remarquer, et qui sont dorénavant corrigées. Il fallait lire « Saison des noisettes » et non pas « La Saisons des noisettes ». Je précisais également que François Rioux affirmait, en entrevue, aimer Raymond Carver, que je connais bien, alors qu’il aurait fallu que je cite plutôt Frank O’Hara, dont je n’ai jamais rien lu : mon esprit a fait ici un curieux amalgame, je suis désolée, et j’ai préféré supprimer cette mention.
Partout, la poésie

Camille Allard, l'instigatrice du projet[1]
La poésie est partout, croit Camille Allard. Dans les livres, évidemment, chez Miron, évidemment, mais on peut aussi la capter, croit-elle, dans le quotidien. Dans chaque moment, il y a matière à découvrir de la beauté, des atmosphères particulières. La poésie se retrouve dans les bibliothèques et les librairies, mais aussi dans le béton, dans la musique, dans les disputes à trois heures du matin avec les amis, dans les ongles rongés, dans l’angoisse et dans l’exaltation, dans le vol des oiseaux et dans la pinte de lait achetée à quatre heure de l’aprem, coin Hochelaga et Joliette. Partout.

C’est de cette idée qu’ont émergé les célébrations qu’organise mademoiselle Allard, nommées N’oublie pas ta poésie. Dans l’étroitesse somme toute conviviale du Touski, n’importe qui peut lire, chanter, danser à micro-ouvert. C’est dissipé, un peu brouillon, mais tout fonctionne : la poésie est là, et le public, bigarré, aussi. Nombreux sont ceux qui se sont déplacés le 25 février pour assister aux mises en textes des jeunes participants, qui ont lu autant de poèmes personnels que d’autres, empruntés pour la bonne cause. Des instants comme autant de rappels à ne jamais oublier de saisir l'ineffable des choses. Cela fonctionne, cela nous transporte et nous atteint juste là où il faut et nous donne envie de dire, « à la prochaine fois, Camille ».

Une partie du public
N’oublie pas ta poésie, chaque mois, au Touski, 1361, Ontario Est.
Dates des prochaines soirées à venir.
[1] Toutes les photos de ce billet ont été prises par Joseph Elfassi et ne peuvent être reproduites qu’avec sa permission.
Benoit Jutras et les jeux de lumière
« Il t’arrive souvent de lancer tes chaussures aux oiseaux, comme autant d’insultes poussées au large, des ordres magiques, des folies d’amour. Tu te réfugies alors loin devant toi, dans l’odeur d’une pensée, d’une patience, annonçant tout bas, presque en t’endormant, la révolution des anges, expliquée aux enfants ».
Benoit Jutras est l’un des plus importants poètes québécois contemporains, récipiendaire d’une pléiade de prix. « Benoit qui ? », me demanderez-vous peut-être. La poésie au Québec se meurt et les soubresauts de son agonie ne semblent pas émouvoir grand monde. Peut-être sommes-nous en train d’user notre mémoire collective à mesure qu’elle se constitue, en ne prêtant pas attention à ce qui se fait, en matière de poésie.
Dans L’année de la mule, son dernier recueil publié à ce jour, Jutras crée ce qu’il fait le mieux : des atmosphères lourdes à l’aide d’images d’une beauté à la fois vertigineuse et déchirante, dans ce qui se lit comme un journal des saisons. Ainsi, semaine après semaine, dans un monde qui s’autodétruit au fur et à mesure, un protagoniste essaie de s’accrocher à des lambeaux de réel, dans une quête sans Graal. La voix de la narration est au « tu », comme si le lecteur lui-même faisait partie de ces instances d’autorité qui contraignent le personnage à plusieurs exercices : « choisis ta vie / torrent ou adagio », lui demande-t-on, dès les toutes premières pages.
Amis du spleen, bonsoir, si vous cherchez de quoi vous remonter le moral, ce livre ne sera pas la panacée idéale. Pourtant, choisir de ne pas fricoter avec l’exigeante écriture de Jutras, dans les abîmes de la noirceur, vous ferait perdre beaucoup. Chez lui, tout se décline en nuances et en contrastes. Aussi noir est le monde dans lequel le personnage principal évolue, aussi puissante et dévastatrice est sa solitude, aussi fulgurantes sont sa volonté et les éclairs de lumières qui surgissent, ici et là, comme autant d’étincelles à conserver comme des signes d’un monde meilleur possible et à venir.
À lire si vous aimez :
- The road, de Cormac McCarthy
- Les films d’Amos Kollek
- Les livres d’Antoine Volodine
- L’apocalypse et l’espoir en général, genre.




