Baise-Livres
25Apr/110

Le vieil ami Roth

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, le premier Roth!

Le tableau commence à noircir!

La vie a frappé un peu et je n’ai pas lu pendant deux jours. Après un sprint de lecture pour un café littéraire que je co-animais, j’ai pris une petite pause de littérature, trouvant que ma vie me fournissait suffisamment de quêtes, conflits et réflexions importantes sur l’existence sans avoir à en trouver dans les livres. Après ce bref hiatus (négligeable, quand on y pense) j’ai retrouvé mon ami, Philip Roth.

Je suis conscient de la connotation étrange que le mot ami puisse évoquer lorsque je parle d’un auteur américain, hyper célébré, que je ne rencontrerai jamais et avec qui l’échange est purement commercial et unidirectionnel (j’achète ses livres et je les lis, point). Mais je décide de faire fi des définitions classiques qui régissent notre monde, et je me rappelle de Dany Laferrière racontant comment, lors de soirées de lecture, il criait son désaccord à l’auteur, qu’il soit Borges ou un autre, réagissant violemment aux textes de celui-ci.

Dany Laferrière ne voit pas la littérature comme un échange unidirectionnel et statique, et j’ai réalisé que je me rapprochais de sa perception lorsque j’ai ouvert Goodbye Columbus de Philip Roth et qu’un grand calme a traversé mon esprit. Malgré les aléas de la vie, j’avais devant moi un vieux compagnon de route, qui sera toujours là, qui me comprend trop bien, mieux que beaucoup de personnes que je fréquente, même si je ne l’ai jamais rencontré.

C’est peut-être kitch, je sais, de considérer un auteur, ou encore pire, un livre, comme une source d’amitié. Et pourtant, lisant l’histoire de l’été amoureux de Neil Klugman, j’avais l’impression de retourner auprès d’un ami qui me racontait des histoires me rappelant un peu les miennes.

Un jeune garçon un peu pauvre (Neil) développe une relation amoureuse avec Brenda, une riche fille qui lui apprend l’amour, la passion et la perte dans un contexte de classes sociales incompatibles, dans les années cinquante. Ce n’est pas le meilleur exemple de la prose de Roth c’est sa première œuvre publiée. Mais dans l’état sensible dans lequel je me trouvais, aurais-je survécu à la lecture de American Pastoral?

À la suite de Goodbye Columbus se trouvent cinq brèves histoires de Philip Roth. Toutes traitent du rapport entre Juifs dans la diaspora américaine. J’ai particulièrement été marqué par deux histoires : dans Epstein, un général juif est graduellement tenté par la camaraderie insistante d’un soldat mythomane dont les motifs se révèlent finalement beaucoup moins nobles qu’ils ne paraissent, et dans Eli, the Fanatic, un jeune avocat névrosé est complètement dépassé par l’aménagement d’une Yeshiva (une école religieuse juive) dans sa communauté séculaire, et va simplement péter les plombs. Les deux récits sont épiques, bien rythmés, et m’ont procuré un plus grand plaisir littéraire que la novella Goodbye Columbus.

Une petite étape vient d’être franchie dans ma quête des 34 sur ce blog. Pour la quinzaine de livres qu’il reste, il n’y aura plus de Roth, mais cette lecture a confirmé, pour une énième fois, que cet auteur fera partie de ma vie, comme mes courriels avec une Anglaise en Finlande, comme mes soirées au bar Auprès de ma blonde et comme ma famille, imparfaite et changeante, mais essentielle et adorable.

1Feb/110

Philip Roth : la graduelle découverte d’un génie incontesté

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but ? Qui sait ?


Durant mon ravage au Chapters, je n’ai pas acheté tous les livres de Philip Roth d’un seul coup, et ce, pour la seule et unique raison que je souhaitais de la diversité dans mon petit délire de consommation. Dans la vie, j’ai quelques certitudes : aucune séance photo n’ira comme prévue, je continuerai à manger des burgers au bar Auprès de ma blonde, et je lirai tous les romans de Philip Roth. Donc, je ne suis pas pressé. L’ayant découvert l’année passée, je suis tombé sous le charme de cet auteur mille fois primé, lauréat du Prix Pulitzer pour son puissant roman American Pastoral.

Malgré toutes les louanges que je pourrai faire de l’auteur de Portnoy’s Complaint (le manifeste chialeur d’un jeune Juif américain névrosé), je n’ai pas du tout raffolé de son court roman The Breast, clin d’œil à La métamorphose de Kafka dans lequel M. Kepesh, un professeur de littérature, se transforme en sein de la taille d’un homme. Le livre publié en 1974 dénote une maîtrise stylistique évidente, un humour un peu acerbe et un goût pour l’absurde mais, c’est du m’as-tu-vu. Il semble dire : « Regardez mes pouvoirs, je peux faire n’importe quoi. Tiens, un homme se transforme en sein. »

Ceci dit, j’ai été bien plus comblé par The Humbling, son plus récent roman. La prémisse est plutôt simple : Simon Axler, comédien de théâtre expérimenté et de grand renom, est soudainement incapable de jouer sur scène. Il est devenu mauvais. S’ensuit une dépression et, plus tard, une aventure amoureuse avec une lesbienne quarantenaire qui décide de faire une parenthèse masculine dans sa vie sexuelle.

En passant, y a-t-il un équivalent français pour humbling ? Non pas « qui humilie » (humiliant) mais « qui rend humble » ? La différence est majeure et pourtant le français ne semble pas offrir cette nuance… Justement, je venais de vivre un certain humbling moi-même avant d’aborder le livre : une étrangère dans un bar, après quelques échanges brefs, me coince rapidement dans le rôle du douchebag imbécile à la quête de l’adulation des autres. Et ça me met dans un fol état de rage et de questionnement : est-ce que je cherche, en tout temps, l’approbation des autres en faisant de l’improvisation, de la vidéo, de la photo?

Comme si j’avais été neutralisé rapidement pendant une partie d’échecs et mats, les remarques de la fille me figent et je me retrouve, peu de temps après, dans la lecture de The Humbling, auquel je m’identifie : le personnage passe sa vie à plaire à des étrangers, et lorsqu’il n’y arrive soudainement plus, il implose. Il se retrouve ensuite dans une relation charnelle où il est, clairement, le moins puissant des deux amants. Le récit est fort et confirme, encore et encore, le statut de Roth en tant que maître vivant de la littérature américaine.

Quelques scènes sont géniales, notamment lorsqu’Axler pointe un fusil sur une ex de sa nouvelle maîtresse, furieuse, qui s’est illégalement infiltrée dans la demeure du comédien retraité, par pure jalousie. La confrontation, entre deux intellectuels épris émotionnellement d’une femme de quarante ans plutôt immature, est délicieuse.

Le roman, comme la plupart des réussites de Roth, semble nous dévoiler des vérités simples, fortes et universelles, dans le contexte d’un récit original mais sobre. Du bon Roth!
À suivre : Goodbye Columbus est sur ma tablette, et la lecture de ce livre approche à grands pas!