Baise-Livres
11Jul/112

Humbert Humbert, charmant pédophile

Où trace-t-on la ligne entre le monstre et l'humain ? Entre l'obsession et le crime ? En me plongeant dans Lolita de Nabokov, j'ai été happée par la dangereuse fascination du narrateur pour les jeunes nymphettes, demoiselles de 9 à 11 ans à la frontière entre l'enfance et l'adolescence. Le roman nous les montre à travers les yeux de Humbert Humbert, qui se meurt d'amour pour la petite Lolita, en qui s'allient une fraîcheur toute puérile et une étrange lubricité...

La langue maîtrisée et les effets parfaitement calculés de Nabokov tissent une dentelle de mots en laquelle il est presque impossible de voir percer le mal. Chez ce génie, le charme des mots a préséance sur la laideur des actes, qui s'estompe au contact de ses phrases d'une beauté sans faille.

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8May/110

Le ciel mauve dans la peau

Posted by Valérie Lebrun

« Je n’aime pas la littérature gratuite ou formelle. Je me sers de la littérature comme d’une arme, car la menace me paraît trop grande. » Ce sont les mots de Charlotte Delbo qui m’ont menée à penser la poésie du langage dans les écrits de femmes qui font mal.

Mais, avant de scalper le sujet du jour, j’aimerais préciser que si mon intransigeance semble provoquer des réactions conservatrices et légèrement retardées, dignes de notre nouveau gouvernement, j’en suis plus que fière. La littérature des femmes (et des autres) ne saurait être incendiaire si elle n’avait pas la force d’attirer les foudres, ou même l’attention de simples pyromanes souffrant de leur propre vacuité.

Revenons à Delbo, ou plutôt à cette langue qui se la joue douce et cruelle. Il y a dans ce pouvoir de faire de la douleur un monument de beauté le secret d’une autre violence, d’une souffrance qui en appelle toujours une autre. Cette souffrance, je la retrouve presque partout dans ces livres ui me font pleurer ou crier, mais elle m’est apparue de façon assez sauvage[1] chez Nina Bouraoui. Les mots de cette auteure « à la gueule d’ange » ont ce je-ne-sais-quoi qui transmet à son œuvre une force vertigineuse, un élan tragique qui vit de ses propres implosions.

J’ai choisi son roman Nos baisers sont des adieux paru chez Stock en 2010, parce qu’il me semble qu’il forme à lui seul le kaléidoscope de tout ce qu’elle a publié depuis La voyeuse interdite en 1991. Elle y parle de désir, de mort, de la quête d’Amour, de son impossibilité, du deuil de ces amours impossibles qui ont quand même la force d’inventer l’identité, celle d’une femme qui en aime d’autres, mais qui apprend à travers elles un abandon qui ne se noie jamais dans les eaux du désespoir affectif. Les narratrices chez Bouraoui ne semblent former qu’une seule et même identité, fragmentée soit, mais toujours douce dans son intensité. Elles disent avoir « un désir de pardon puis un désir de vengeance [et que leur] tristesse ne répond à aucune logique », elles parlent d’une excitation « animale et mélancolique », de ces désirs « se propageant comme une maladie », de « la certitude que le désir, dans notre cas, constituait une sorte de destin ». Ces voix parlent à partir d’une certaine déchirure, celle d’un silence de soi, de cette volonté de « me sentir vivre à l’intérieur de moi, que cela explose et surgisse, que cela me lave comme un torrent de boue, que cela emporte tout ce que je savais de moi, tout ce que je connaissais jusqu’ici, que cela me dévaste pour enfin devenir une autre ».

Toute cette question de l’altérité hante les récits de Nina Bouraoui qui parvient à transcender les simples constats de ce que nous connaissons déjà en termes de différence sexuelle. L’Autre, c’est surtout elle. Un peu comme Angot, Bouraoui s’élève ainsi de façon dérangeante au-delà d’une certaine convention des « récits de soi ». Elle nous fait croire en ces mots de Charlotte Delbo qui écrivait dans Le Monde en 1981 que « écrire est un acte qui engage tout l’être. C’est un acte grave, dangereux. Il y faut du courage. On y risque parfois sa vie et sa liberté, toujours sa réputation, son nom, sa conviction, sa tranquillité, quelques fois sa situation, parfois ses amitiés. On met en jeu sa sensibilité, ce qu’il y a de plus profond en soi. On s’arrache la peau. On se met à vif. »

Nos baisers sont des adieux est un roman moins dark que certains autres de Nina Bouraoui, mais qui réussit néanmoins à écorcher celui ou celle qui en accepte le pari. Il propose un parcours du temps, au-delà du temps, qui se situe à la fois sous la lueur mélancolique du « ciel mauve » et dans la jouissance ardente de l’instant.

 


* À lire absolument, ne serait-ce que pour le risque de tomber en amour avec Marie, la narratrice, ou Diane sa plus dangereuse obsession: La Vie heureuse, de Nina Bouraoui paru chez Stock en 2002.

[1] Le nouveau roman de Nina Bouraoui à paraître chez Stock le 11 mai 2011 s’intitule Sauvage.

15Feb/110

A.J. Jacobs me fait penser à moi

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?


Adolescent, je me suis mis au défi de ne pas me masturber pendant le plus longtemps possible (je me suis abstenu 52 jours). Récemment, je voulais avoir fait l’amour avec vingt femmes avant le 1er janvier 2011 (mission non accomplie). Je compte le nombre de livres que j’ai lus (345 à la rédaction de cet article).

Je vous révèle tout ça parce que ces petits objectifs futiles, trahissant une personnalité obsessive, m’ont toujours donné l’impression d’être unique, voire seul. Impression obsolète depuis la lecture de « The Know it All » et « The Year of Living Biblically » de A.J Jacobs. Dans le premier, il tente de lire l’Encyclopédie Britannique au complet et dans le second, il essaie de vivre selon la tradition biblique la plus stricte.

Outre ces missions absurdes (qui me rappellent ma mission sans but précis de lire le plus rapidement possible les 34 livres que j’ai acheté le 31 décembre), l’écriture de l’auteur se révèle à moi comme un miroir presque fidèle : je dois commencer mes questions d’examen à partir de la dernière jusqu’à la première, lui ne peut pas éteindre la radio avant d’y avoir entendu un nom propre. Nos vies sont ponctuées d’objectifs que nous nous imposons pour aucune raison valable et desquelles nous ne pouvons nous défaire.

Nous partageons aussi la même peur de mourir dans un accident d’ascenseur dont les câbles lâcheraient malencontreusement (même si, selon un ami ingénieur, il n’est jamais arrivé de tel accident). Nos enfances étaient marquées par la nette impression que nos camarades de classe pouvaient voir absolument tout ce que nous faisions dans notre quotidien privé (lui ignore l’origine de cette paranoïa, moi je sais que c’est à cause d’un épisode d’une émission canadienne destinée aux jeunes, dans laquelle deux geeks téléchargent une femme avec tous les pouvoirs d’Internet, et que celle-ci rend leurs vies privées publiques à tous leurs amis, par magie, dans un épisode).

De plus, nos appartenances religieuses se ressemblent : nés dans une famille juive plutôt séculaire, nous sommes à peu près au même niveau d’agnosticisme, même si sa mission biblique a ajouté une couche spirituelle à son identité urbaine et individualiste. Pour ma part, je critique de moins en moins la religion, et peux respecter la nature pieuse de certains pratiquants, même après la lecture des essais antireligieux de Richard Dawkins et de Michel Onfray.

En fait, A.J. Jacobs, ne fait pas que me ressembler. Il nous ressemble tous. Au début de sa quête encyclopédique, c’est un jeune éditeur à Esquire, urbain, cynique, drôle, accro à ses courriels, ses cafés et son individualisme. Mais ses deux projets lui apportent une humilité avec laquelle nous pouvons tous nous identifier, parce que nous partons du même point de départ : nous partageons un train de vie similaire, ponctué à  la fois de cynisme et de transports en commun. À la seule différence que lui écrit des livres qui se classent selon les meilleurs vendeurs du palmarès du New York Times.

A.J. Jacobs transforme des idées farfelues en projets concrets qui le poussent à passer des mois devant des tomes encyclopédiques ou à se laisser pousser la barbe et porter des toges en plein New York. Il rencontre des gens religieux, intelligents, odieux, populaires, bizarres dont la sagesse, ou le manque de celle-ci, le dirige vers une destination insuffisamment visitée : l’humilité. Non pas cette honte dont je parlais dans l’article de Roth, mais simplement la possibilité d’accepter que, malgré notre intelligence, malgré notre modernité, notre progrès technologique, nous avons quelque chose à apprendre, que la source de ce savoir soit l’Encyclopédie, la Bible ou une voisine timide.

Comme le demande le policier croyant dans « Le Piège d’Issoudun », de Micheline Lanctôt, « C’est si naïf, de croire qu’il y a quelque chose de plus grand que soi-même? ».