Baise-Livres
23Apr/120

La tourmente philosophique d’un promeneur de chiens

Posted by Joseph Elfassi

On ne construit pas un ascenseur à l'intérieur d'un immeuble. On construit l'immeuble autour de l'ascenseur. C'est la vérité étonnante que découvre graduellement Paul Sneijder. Paul est marié à Anna, sa seconde épouse ambitieuse, froide et infidèle qui l'empêche de ramener chez eux Marie, sa fille issue de son premier mariage. Il doit la voir à l'extérieur de son propre domicile. Ils passent un dernier moment ensemble dans un ascenseur dont la chute accidentelle et aberrante sera fatale pour sa fille et les autres passagers, mais de laquelle il sortira vivant. Vivant, et complètement détruit.

Le cas Sneijder présente une quête de liberté originale et pleine d'humour noir, un petit mélange entre l'épanouissement tardif de Lester Burnam dans American Beauty et l'insomnie productive et dangereuse de Jack dans Fight Club. La liberté de Paul se résume à accepter l'infidélité ponctuelle de sa seconde épouse, passer du temps avec l'urne de sa fille, démissionner de son poste de négociateur à la SAQ, devenir promeneur de chiens à l'Île des Sœurs, ignorer ses fils jumeaux fiscalistes (qu'il a eus avec Anna) et s'informer, des nuits durant, sur la nature, le fonctionnement et la signification des ascenseurs dans notre société. Il essaie de tout savoir sur ces bêtes au centre de tout fonctionnement social, mais sa connaissance approfondie ne le rapproche pas d'une possible acceptation ou compréhension de l'accident mortel qui lui a volé sa fille devant ses propres yeux, incapables d'oublier le drame.

Le Cas Sneijder est un brillant roman philosophique, une attaque à la modernité, à l'ambition démesurée de certains qui parlent d'eux-mêmes comme des projets chez Bell. C'est également une attaque à la démesure des hommes et des sociétés, qui se façonnent à la verticale et dont les étages de nos nombreuses tours sont synonymes de l'importance de notre place en société. Le roman peut tantôt être très drôle, comme lorsque Paul Sneijder affirme que la vie est un sport individuel qui aurait pu être inventé par un Anglais bipolaire, mais il est généralement très triste: le deuil et la culpabilité sont palpables chez Sneijder et tous ses gestes, irrationels et désespérés, en sont le reflet parfait. Son antipathie envers son épouse et ses deux jumeaux devient rapidement source de confrontation. Leur mépris, à peine masqué par un souci envers son état le détruira.

Il se lie donc d'amitié avec des personnages improbables: un chypriote obsédé par les chiffres qui l'engage, un client psychanalyste ex-vendeur de voitures, et Wagner-Leblond, l'avocat de la compagnie d'ascenseur qui a mené à l'accident mortel, un homme cultivé et poli. Alors que ce dernier pourrait en réalité être son adversaire juridique, il existe entre les deux hommes une complicité telle que les deux iront à l'encontre de leurs intérêts personnels grâce à leur sympathie mutuelle. Et ces chiens, qu'il promène, dont il ramasse les crottes, deviennent les seuls moments de réelle liberté qu'il vit.

Le roman de Jean-Paul Dubois est écrit d'une main de maître: les phrases sont de petits bijoux bruts, capables de faire interrompre une lecture dans le but de s'en laisser imprégner du sens et de la portée. Des phrases courtes, mais pleines de sens, hyper-chargées et honnêtes, des reflets intelligents et effrayants de notre ère et de ses conséquences sur la nature humaine. À lire, absolument.

 Dubois, Jean-Paul, Le Cas Sneijder, Éditions de l'Olivier, 2011, 218 pages.

25Mar/120

Le Vieux qui lisait des romans d’amour ou le bonheur de savoir lire

Posted by Delphine Folliet

Le week-end dernier, confortablement installée dans un fauteuil près du poêle, dans une maison douillette du Vermont, j'ai relu Le Vieux qui lisait des romans d'amour de Luis Sepulveda, un écrivain chilien. J'ai eu toutes les peines du monde à mettre la main dessus, et après avoir fait la tournée des librairies de Montréal qui affichaient « stock épuisé », j'ai renoncé à renouer avec cette lecture qui remontait déjà à une dizaine d'année. C'était sans compter l'aide de mon ami Joseph qui, lors d'une brève conversation m'a annoncé : « Je l'ai dans la bibliothèque. Je ne sais pas où, je ne sais pas à quoi il ressemble, je ne l'ai pas lu. Mais je l'ai. Je te l'apporte la semaine prochaine ».

L'exemplaire de Joseph était jauni et gondolé par un certain dégât des eaux. Ça sentait la librairie d'occasion, mais peu importe sa provenance, le livre était là.

Le vieux qui lisait des romans d'amour

Le vieux qui lisait des romans d'amour de Luis Sepulveda

Le Vieux qui lisait des romans d'amour est empreint d'images et d'odeurs. Et il suffit de parcourir les premières lignes pour être transporté à El Idilio. Un paradis dans la forêt amazonienne? Non, une puanteur aux confins de l'Equateur. Une terre appartenant aux Indiens Shuars, sauvage, dangereuse, inhospitalière pour ceux qui ne savent pas l'apprivoiser. Un royaume où règnent les sauvages, Indiens et animaux. Du moins du point de vue du maire d'El Idilio, obèse stupide, représentant d'une autorité tellement lointaine. L'odeur nauséabonde qui se dégage d'El Idilio est difficilement supportable : je suffoque en lisant. Le maire transpire à grosses gouttes dans la moiteur de la forêt. A cela s'ajoute une scène d'ouverture magistrale. Le dentiste qui se rend à El Idilio deux fois par an se livre aux seuls soins qu'il prodigue à ces colons chercheurs d'or : l'arrachage de dents. On n'en compte plus des bouches aux chicots déracinés. La tenaille extirpe sans pitié.

Et s'enchaîne sans tarder la prochaine agression olfactive : le cadavre d'un homme blanc est découvert dans une pirogue par les Indiens. Outre la puanteur du cadavre, l'odeur d'urine est prégnante. L'homme s'est fait déchiqueter par un félin qui a marqué son territoire : « Ça sent la pisse de chat, dit un badaud. - De chatte, oui. De grosse chatte, précisa le vieux ».

La forêt amazonienne s'imprègne peu à peu en moi. Les images qui est ressortent sont brutales : la peur (des Indiens, des bêtes), la solitude, la menace de tout ce qui vient de la nature. Les plantes gigantesques, le fleuve puissant, la pluie incessante, la boue envahissante... Tout est hostile ici.

Rien de gracieux dans ce livre, me demanderez-vous? Seule la bassesse humaine de ces blancs qui massacrent les petits d'une mère féline qui souffre à en devenir folle? Oui, mais pas que. Parce qu'ici vit le vieux qui lit de romans d'amour. Et comment il les aime ses romans? Avec « des souffrances, des amours désespérées et des fins heureuses ». Et le vieux, il n'aime pas être dérangé dans sa lecture par la bêtise humaine. Antonio José Bolivar Proano découvre qu'il sait lire à un âge déjà avancé. Il faut dire qu'en vivant dans la forêt auprès des Indiens Shuars, la lecture ne faisait pas vraiment partie des activités du quotidien. Mais lorsqu'il se range à El Idilio, il découvre qu'il sait lire. « Ce fut la découverte la plus importante de sa vie ». Et pour le lecteur du Vieux qui lisait des romans d'amour, c'est l'instant magique de la lecture qui est porté à ses nues. Le vieux devient curieux des livres et c'est à un curé de passage à El Idilio qu'il s'en ouvre. Le curé a entre les mains un ouvrage sur Saint-François : « Tous les livres parlent de saints? - Non. Il y a dans le monde des millions et des millions de livres. Dans toutes les langues et sur tous les sujets, y compris certains que les hommes ne devraient pas connaître. […] - De quoi parlent les autres livres? - Je viens de te le dire. D'un tas de choses. D'aventures, de science, de la vie de personnages vertueux, de technique, d'amour... - Ce dernier point l'intéressa ».

Et Antonio José Bolivar lit des histoires d'amour qui se déroulent à Paris, à Genève, à Londres, à Prague, à Barcelone. Venise lui donne du fil à retordre : une ville aux rues inondées dans lesquelles les gens se déplacent en gondole...En gondole... Peut-être une sorte de pirogue... Et on jubile lorsqu'il s'interroge sur ce que peut bien être un baiser « ardent ».

Et on compatit lorsque, à court de lecture, en attendant le prochain bateau qui lui apportera ses romans, il découvre « sa triste condition de lecteur sans livre, se sentant pour la première fois de sa vie assiégé par la bête nommée solitude ». Le plaisir de lire est universel et la lecture est sans frontière, dites-vous. Et bien c'est le vieux qui m'en a fait la plus belle des démonstrations.

Et moi, ce vieux qui lit des romans d'amour, qui connaît la forêt, qui respecte la nature, qui déplore la bêtise des hommes blancs, qu'est-ce que je l'aime!

16Jun/110

Le triste univers de Nelly Arcan

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, Nelly Arcan.


Je termine les dernières pages de À ciel ouvert de Nelly Arcan dans une chambre d’hôtel à New York tandis qu’une belle femme se maquille dans les toilettes, se préparant pour notre séance photo sur Times Square. J’utilise l’exemple pseudo-glam uniquement parce que ma perception de la photographie est bien moins sombre et morbide que celle de Nelly Arcan, et de son personnage Charles, photographe professionnel aux tendances sexuelles plutôt marginales, qui sera mené au bord du gouffre par les deux femmes-monstres du roman.

En fait, sous l’objectif particulièrement lucide et amer de Nelly Arcan, la photographie, comme tout autre sujet, prend des allures perverses, sales, marquées par les pires instincts humains. Tout dans ce roman de Nelly Arcan (et dans son œuvre romanesque au complet, je dirai) ressemble à une toile de peinture entièrement noire, avec quelques nuances de gris foncé, aux contours toutefois très bien définis : un enfer invivable, en quelque sorte.

Black Square de Gillian Carnegie - http://cofccontemporaryissues.blogspot.com/

Putain et Folle mentionnent parfois la terrible compétition qui peut exister entre femmes, tandis que’À Ciel Ouvert vient le démontrer : Julie, une documentariste sexy et alcoolique, bronze tranquillement sur un toit, et ainsi arrive Rose, une styliste aux nombreuses chirurgies esthétiques qui vient l’avertir, plus ou moins subtilement, de ne pas s’approcher de son homme, Charles. Le tonnerre gronde, littéralement, puisque ce fruit défendu sera la cause du rapport acerbe, méchant, mesquin et hypocrite qui aura lieu entre les voisines. La guerre froide est lancée, et personne n’en sortira indemne.

Tandis que j’avais commencé le livre à Montréal, il avait perdu beaucoup de son souffle lors des dernières pages, consommées dans la ville insomniaque: le regard critique et lucide sur notre société, puissant dans chaque paragraphe, a laissé place à un crescendo de folie peu crédible vers la fin, tandis que les personnages se campent dans leurs positions finales, plutôt prévisibles.

Il est triste, profondément triste, de voir à quel point la vision de Nelly Arcan sur la vie en général peut être amère et indignée. Son talent était peut-être un piège pour elle-même, puisque les phrases qu’elle construit dans ce roman sont des petites prisons impeccables et étanches : on s’éloigne des longs labyrinthes interminables de Putain et Folle, créateurs de nausées psychologiques, mais cette fois-ci encore, au sein de ses mots, on ne trouve aucun espoir, aucun salut, la vie y est scellée, capturée et laminée, et le portrait est terrible. Pour un lecteur, c’est déjà difficile, je n’ose imaginer ce que cela peut signifier pour son auteure (et je ne commettrai pas la stupidité d’essayer de formuler des théories sur le sujet).

À Ciel Ouvert est un bien triste roman, dans lequel toute relation humaine est basée sur une compétition malsaine, marquée par un désir de domination.  Les rapports y sont froids et hostiles et la réconciliation semble impossible, comme si le mal était trop profond. Triste univers, parmi d’autres possibles, il faut se le rappeler.

2Mar/110

Little Bee : A bloody good book

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?


Oeuvre sans titre de Gilberte Carrié

Je n’ai pas envie de tomber dans le piège de l’envolée lyrique douteuse pour valoriser un excellent roman. Parfois, le livre est tellement envoûtant qu’on a envie de se surpasser, d’écrire de manière très stylisé pour vanter les mérites du récit, tandis qu’on essaie, dans le fond, d’illustrer ses propres prouesses littéraires. Pas de ça aujourd’hui.

Little Bee, c’est fucking bon. Ce genre de livres, c’est la raison pour laquelle je lis. C’est mon coup de cœur des 34, jusqu’à maintenant, parmi les 11 ou 12 que j’ai lus jusqu’ici.

Ça raconte l’histoire d’une Nigérienne de 14 ans (Little Bee) qui fuit son pays natal après le violent meurtre de sa sœur sur une plage sur laquelle se trouvait également un couple de touristes anglais (l'oeuvre à droite m'a rappelé le rapport entre les deux soeurs nigériennes). Le couple, en quelque sorte, ne survit pas à cet après-midi fatidique et la vie de Sarah, l’épouse, est profondément bouleversée par l’arrivée de Little Bee dans sa vie, deux ans plus tard.

Est-ce que je vous ai dit que c’est fucking bon? Que la double narration, tantôt celle de Little Bee, tantôt celle de Sarah, rend le récit encore plus fort, encore plus poétique, authentique, impressionnant? Que rien n’est si noir ou si blanc dans ce roman? Que le fils de Sarah a quatre ans, s’habille constamment en costume de Batman, et n’accepte pas la mort de son père?

Le style de Chris Cleave est impeccable : on y sourit tristement, on s’enrage avec impuissance, et parfois, souvent, je me suis arrêté de lire dans le métro, juste trois ou quatre secondes, le temps d’absorber la puissance de la phrase que je venais tout juste de lire.

Little Bee, c’est fucking bon.  Je vous implore de le lire, et si vous ne le faites pas, eh bien, tant pis pour vous.

 

 

Cleave, Chris, Little Bee, publié chez Anchor Canada, en 2009, 266 pages.