Baise-Livres
11Mar/120

Bright Eyes et l’apocalypse

La critique en a beaucoup parlé : de Dominic Tardif en passant par Ma mère était hipster – j’en passe moult –   on nous a dit à tort et à travers que Charlotte Before Christ, le premier roman d’Alexandre Soublière, était celui d’une génération – c’est-à-dire la mienne, celle des 18-30 ans, qui se fiche de bien des choses, mais pas de son nombril et de ceux de ses copains. Celle qui traîne un peu trop au Salon Officiel et qui a plus bu de Pabst Blue Ribbon que de lait maternel.

D’entrée de jeu, par souci de transparence, il faut souligner que j’ai déjà fait pipi dans la salle de bain d’Alexandre Soublière, dit Ali, sous l’hospitalité peu probante d’une photo du pape Benoit quelque chose et de son faciès diabolique. Je connais Alexandre mais pas tant ; je ne sais pas si avant de l’inviter dans ma cuisine du Mile End pour qu’il me parle de son livre, nous avions discuté plus de dix minutes consécutives. On se connait sans se connaitre, depuis quatre ou cinq ans, à force de friends in common sur Facebook, grâce ou – à cause de –  Laurie et Laurence, aux verres que je lui quémande quand j’ai épuisé ma réserve de Captain Morgan Spiced dans certaines fêtes.

Charlotte Before Christ, c’est d’abord l’histoire de Sacha qui aime Charlotte. Un amour haut en jalousie, en autodestruction, un amour presque trop fort que Sacha voudrait vivre comme s’il était au cinéma : « j’en connais plein de gens qui sont comme ça dans la vraie vie, qui essaient de vivre leurs histoires d’amour comme si c’était des films et je me demande ce qui vient avant, si c’est l’inspiration des livres ou la vraie vie », dit Alexandre, en ajoutant que « c’est une histoire d’amour qu’ils voudraient grandiose, mais c’est impossible, parce que la vraie vie est banale ».

Parce que Sacha est comme beaucoup d’entre nous : maladivement obsédé par son apparence, par ce que les autres pensent de lui. Cela passe bien entendu par la mise en scène du soi au travers des médias sociaux, mais aussi par la comparaison constante avec des personnages issus de la fiction : « Je veux être un personnage de Sacher-Masoch. Je veux qu’elle soit Wanda. Je suis Séverin ». Parfois, il est « Dracula », parfois, lui et Cha sont « Roméo et Juliette » ou « Pete Doherty et Kate Moss». Même quand ils baisent, remarque Ali, « ils sont incapables de rester dans leur propre intimité ». Là aussi, ils doivent se mettre en scène, faire des vidéos de pornographie maison.

Loin des protagonistes masculins un peu mous et losers qu’on rencontre à tout va dans notre littérature, Sacha est un whiz kid, cultivé, arrogant, fils à papa, qui associe telle atmosphère à un « shooting de Richard Kern ». Ainsi, s’il arrive à parfois canaliser ses connaissances, elles deviennent quelques fois hors de contrôle : la narration s’interrompt à plusieurs reprises pour glisser des phrases telle que « Name drop : Michel Houellebecq ». « J’ai un peu fait un hymne à Internet», affirme Ali, à notre génération Wikipédia qui s’inonde d’informations et qui parfois fait des références qu’elle ne comprend pas vraiment.

« Notre génération fuit le mainstream, on est des fourmis, des coquerelles qui trouvent des places où s’exprimer en dehors des médias conventionnels, dans l’underground. », dit Alexandre, qui salut du même coup le courage dont a fait preuve une grosse maison d’édition comme Boréal en acceptant de publier un livre pareil, avec un mélange de français et d’anglais, beaucoup de références au cul et des tas de blagues hilarantes un peu autoréférencielles, comme celle-ci : « Je me lève sur le divan avec le torse bombé et chante Jean Leloup qui chante Nelligan : Ah ! comme la dèche a déché ! Ma verge est un jardin de grive ».  « J’ai juste voulu écrire comme mon entourage parlait, faire un vrai portrait », précise Alexandre. Ainsi, on flirte parfois avec la poésie, avec une invention langagière qui fait de la dentelle au revolver, avec des perles comme « je prie, je crie, je chain-smoke».

Ali se défend d’être « sociologue ». Et de toute façon, dans notre monde où, comme on se le fait répéter ad nauseam, tout va si vite, il est bien difficile de cadrer un portrait exact d’une période, de surfer avec exactitude sur l’instant présent. Si maintenant, grâce à aux iphone et autres ipad, on peut documenter notre vie en temps réel  via les médias sociaux, on ne peut pas encore tout à fait faire de même avec la littérature, me semble-t-il. Ainsi, Charlotte Before Christ, dit Ali, est un roman « emo ». Il la compare à « une toune de Bright Eyes », chanteur qui a eu une apogée vers 2004, et non aux Bon Iver ou The Weeknd en vogue aujourd’hui. Myspace est mort, comme vous le dirait à peu près n’importe qui, mais il en est question à de nombreuses reprises, plutôt que de Bandcamp ou de Viméo, qui font pourtant la pluie et le beau temps. Ainsi, Charlotte Before Christ vient se placer comme un artefact du contemporain, d’un moment proche mais déjà révolu, qui nous montre « d’où on vient », affirme Ali.

Il y a quelque chose de proche de la fin du monde, dans Charlotte Before Christ, dans ces personnages qui squattent des maisons pour les détruire, dans cette méchanceté consciente, dans ce terrorisme sans autre revendication que de se faire un peu de fun, de se sentir vivant pour quelques secondes : « la maison est aseptisée et nous on y apporte notre pourriture », dit Sacha, lui qui pourrit d’ailleurs littéralement de l’intérieur, atteint d’une maladie rare. À tout moment, on s’attend à voir surgir des zombis et la mort, le meurtre planent, menaçants. Ainsi, si Charlotte Before Christ est le portait de ma génération, est-ce qu’il y a un peu d’espoir ? Qu’est-ce qui va nous arriver ? En refermant le livre, je me suis sentie comme lorsque je pars d’un bar toute seule vers quatre heures du matin après une soirée avec autant d’épiphanies que de déceptions, quand on se sent à la fois vide et saturé de tout ce qui nous entoure. Et bien, il va falloir apprendre à vivre avec tout ça, croit Ali, la culture ambiante qui nous étouffe, celle qu’on construit à l’ombre de La Presse et de Radio-Can, les amours réels et ceux qu’on espère vivre et peut-être, qui sait, au travers de tout ça, devenir juste un tout petit peu adulte.

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Pour en savoir plus :

- Alexandre est également le « chef spirituel », dixit son Twitter, d'un groupe appelé Montoire qui fait de la bien bonne musique.

- Il blogue également sur Scène 1425, où il a signé il y a peu un billet sur les influences musicales derrière son roman. Ça m'a rendu nostalgique, encore.

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Photo : Mathieu Fortin