Candide détruit son jardin en ricanant
Vous a-t-on déjà débité des banalités toutes faites, dans le genre « aide-toi et le ciel t’aidera », lorsque vous étiez en proie au défaitisme ? Ces formules préfabriquées vous ont-elle agacées, par les évidentes tautologies qui les sous-tendent ? Le long poème Les Occidentales de Maggie Roussel a bien failli s’intituler Pensées négatives, si l’on en croit la postface de Mathieu Arsenault. Justement, ce texte ingénieux amalgame formules positives et ripostes pessimistes à de magnifiques images où perce un surréalisme éclaté. Il y a, semble-t-il, derrière ce texte une volonté de mettre en échec les proverbes que l’on ânonne machinalement en serrant les dents, en espérant que cesse le désespoir.
Des phrases empreintes de banalité telles que « Le lapin chie dans le haut de forme, pas de magie. » (p.15) côtoient des fragments plus solennels, comme « sonner le glas des fureurs enfantines » (p.61) ou « d’infimes échecs / comme des éclats de verre qui se sont logés sous les chairs. » (p.49) Ici, on est loin de Candide qui cultive son jardin. Le désenchantement du « je » poétique est palpable à travers maintes allusions à l’imaginaire de l’enfance et des contes, qui se trouve sans cesse détrôné, remis en cause : « Suis-je le cochon à la maison de briques ? / Me dégonfler pour la énième fois et demeurer bêtement au ras des pâquerettes » (p.36)
Le livre est marqué par un obsédant culte de la performance, toujours échouée par le « je » qui énonce : « L’efficacité requise m’échappe, débilité, tout un monde étranger » (p.57). En lisant « Nos corps surimmunisés, euphoriques, lisses comme des crêpes » (p.57), me sont venues des réminiscences de la pièce Hard Copy d’Isabelle Sorente, à laquelle j’avais assisté lorsque j'étais au cégep.
Cette pièce pose un regard sur des femmes qui se vautrent dans une obsession de la performance qui formate et encadre leur féminité puis les pousse finalement à commettre des violences inouïes. Le texte de Maggie Roussel est par ailleurs plus riche en nuances que celui de Sorente, qui joue malgré tout avec les lieux communs et l’aliénation qu’ils engendrent chez ceux qui se les approprient trop volontiers.
À la toute fin du livre, l’on trouve la postface de Mathieu Arsenault qui explique avec humour et doigté que ce livre se veut l’équivalent littéraire d’un « troll » sur le web, une absurdité grosse comme le bras, un doigt d’honneur à la trivialité de nos conversations. Les Occidentales de Maggie Roussel m'a d'abord plongée dans une étrange perplexité, ne sachant trop sur quel pied danser. Toutefois, plus le texte se déploie, plus l'ironie est palpable. Bref, un poème qui oscille entre lyrisme et humour, sur un ton juste, qui ne tombe pas dans les exagérations braillardes et ne se borne pas non plus à balancer des calembours gros et gras.
Les Occidentales, Maggie Roussel, Le Quartanier, 2010, 75 p.
Tentative d’épuisement de la banlieue : Vu d’ici, de Mathieu Arsenault
La banlieue. Brossard, Beaconsfield, Saint-Basile. Des clichés viennent presqu’immédiatement en tête : les filles y voueraient un culte aux manucures françaises et à la Smirnoff Ice tandis que les garçons nourriraient à eux seuls la douce retraite d’Ed Hardy, dont ils adorent arborer les inventives créations à même leurs biceps gonflés de protéines. La banlieue, c’est aussi un album de The Arcade Fire, dont Spike Jonze avait réalisé le chouette clip, présenté ci-bas. C’est également un lieu exploité avec inventivité par une nouvelle vague de cinéastes québécois : pensons notamment à l’excellent En terrains connus, de Stéphane Lafleur, ou à Jo pour Jonathan, de Maxime Giroux, tous deux lancés cette année, où une photo léchée côtoie une certaine économie narrative.
Ces cinéastes ne sont d’ailleurs pas les seuls, dans la production artistique québécoise actuelle, à travailler autour du thème de la banlieue : Mathieu Arsenault a fait de même dans Vu d’ici, publié en 2008 chez Triptyque. Ce livre est composé de très courts fragments, rédigés sans ponctuation. Une seule voix est présente, celle d’un narrateur scotché à son poste de télévision, quelque part en périphérie de la ville. Son identité ? Difficile à circonscrire, puisque sa personnalité se dissout parmi celles de tous ses voisins, également trop occupés à suivre leurs quizz favoris pour se préoccuper de d’autres choses que de la poussière qui s’accumule au creux de leurs nombrils : « j’ai ce corps commun ce corps d’emmitouflé qui a peur de geler je suis trop vedge végétal affalé comme un million de gens dans un million de salons qui ont envie de vivre sans tenir de drapeau et qui pensent à leur sécurité en zappant la poudrerie des nouvelles internationales » (p.60).
C’est toute l’identité québécoise qui en prend un coup, au travers de la loupe scrutatrice de ce Mathieu esseulé. Et aux lendemains de la fête nationale qui exposait l’indécence d’un peuple qui n’est peuple qu’une fois par année, qu’il est bon de lire les fleurons de notre patrimoine culturel détournés au profit de la logique marchande : « speak white il est si beau de vous entendre parler du x-box 360 ou de l’augmentation de votre pouvoir d’achat speak white best buy and loud qu’on vous entende de boucherville à beauport pour enterrer le bruit de tous les os qui craquent quand me passe dessus le rouleau compresseur des privatisations » (p.63). Vous l’aurez sans doute compris, Arsenault tortille la langue au possible en secouant les limites du politiquement correct. Et si son narrateur s’insurge sans cesse contre ce monde où les seules valeurs disponibles s’achètent soit comptant soit par carte de crédit, il reste néanmoins incapable de se révolter proprement, « assis devant la télé pourrissant dans [s]on jus comme les autres » (p.64).
Pourtant, le narrateur, parce qu’il est lucide face à la réalité qui l’entoure, ne participe pas totalement à l’aliénation qui le prend à la gorge. Cette même lucidité le met également à ban de cette société qui s’autocongratule sans cesse, contente de ses pelouses bien tondues, de ses enfants pourtant ignares qu’elle envoie à l’école privée et des rabais de la semaine découpés dans la circulaire. Et si c’est l’amour qui viendra en quelque sorte « sauver » le narrateur, un amour basé sur une communication qui ne passe pas au travers d’un écran cathodique, il souhaite tout de même qu’il dure plus longtemps que « l’actualité complète de [leurs] corps » (p.97). Une lecture acide, sans complaisance, qui se joue des habitudes bien-pensantes d’une certaine petite bourgeoisie qui carbure aux émissions disponibles sur les postes câblées et au PFK.
Vu d'ici, Mathieu Arsenault, Triptyque, 2008, 97 pages.
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