Baise-Livres
3Apr/120

Peurs enfantines diffractées

De Wajdi Mouawad, on connaît principalement les pièces, sans mentionner la controverse dont il a fait l'objet en 2011. Je ne suis pas ici pour vous réitérer ce que vous avez pu lire vous-même dans les journaux. Néanmoins, malgré toute l’attention médiatique, ou peut-être plutôt à cause de cette attention soutenue, j’ai rangé Mouawad dans la liste mentale où se trouvent Salinger, Sand, Borgès, Joyce : ces auteurs dit incontournables qu’il faudrait que je lise un jour. Dans un élan de bonne volonté littéraire, j’ai donc voulu m’attaquer aux pièces de Mouawad. Pas de chance, chez Olivieri, ne restait plus qu’un roman : Visage retrouvé, publié en 2002.

Le narrateur du roman a 14 ans, il se nomme Wahab. Le jour de son anniversaire, il rentre de l’école puis ne reconnaît plus les visages de sa mère et de sa sœur. De cette perte de repère terrible naît le besoin de fuir. Wahab fera une fugue. Contrairement à tout ce que j’avais prévu en lisant, après seulement quelques jours loin de chez lui, Wahab est forcé de revenir : des policiers le ramènent au domicile familial. Qui plus est, il ne discutera jamais de cette fugue avec ses parents. Le jeune adolescent adoptera dès lors un comportement irréprochable. Son entourage dira que cette fugue « l’a calmé ».

À partir du moment où Wahab rentre chez lui, l’intensité, la rapidité avec lesquelles s’enchaînent les péripéties semblent prendre un temps d’arrêt. Puis, saut dans le temps : Wahab a 19 ans. Dès lors, le récit retrouve son rythme. Se dessine alors, de manière diffuse puis très clairement, la quête de Wahab qui cherche à peindre en une série d'images tous les visages qu’a pris sa mère au fil des âges.

La narration oscille entre le « je » et le « il ». Cette hésitation de la voix qui raconte se fait l’écho de l’ambivalence de Wahab, qui voudrait percevoir sa vie comme celle d’un « il » et pas d’un « je », pour mieux s’en éloigner, pour la regarder de haut et ne plus en subir les chocs. À mon avis, la force de ce livre réside dans le dénouement en deux temps de la quête de Wahab, qui ne trouve aucune issue dans l’errance. C’est parce que Wahab se tient droit pour affronter les écueils du réel qu’il survit à sa quête et qu’il en décrypte le sens. La liberté, le héros ne la trouve pas dans une fuite vers l'avant, mais dans une prise de conscience, dans une réparation de la scission qui séparait ses multiples « moi » discordants...

Visage retrouvé, Leméac / Actes Sud, 2002 - nouvelle édition Babel Littérature, février 2010

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Consultez le site web du Théâtre du Nouveau Monde pour en savoir plus sur la trilogie Des Femmes de Sophocle, que Wajdi Mouawad y présentera très bientôt.

Pour des infos sur le parcours de l’auteur, metteur en scène et comédien, visitez son site ici : wajdimouawad.fr.

20Mar/110

Quand je vais être grande, j’aimerais bien être Perrine Leblanc

« Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », a affirmé le poète Mallarmé, dans un de ses plus célèbres vers. Du hasard, dans l’écriture de Perrine Leblanc, qui a publié cet automne L’homme blanc, au Quartanier, il y en a très peu. Rencontrée ce mois-ci lors d’une table ronde à l’Université Concordia où je m’étais immiscée, elle a confirmé  ce qui m’a semblé être la qualité la plus frappante de son roman : un souci impressionnant du détail, « maniaque », a-t-elle affirmé en souriant.

L’homme blanc du titre, c’est Kolia, dont on suivra la vie de 1932 à 1995. Le roman raconte son destin d’homme né au goulag, au milieu des privations physiques, et qui doit sans doute sa survie à un homme qui l’a pris sous son aile, Ioussif, disparu un jour sans laisser de trace.

De fil en aiguille, après sa sortie du goulag, il deviendra un clown auguste, très respecté : il fait rire les foules et finira par s’assurer une retraire confortable. Détrompez-vous : ce n’est pas le récit d’un American dream version bortsch, ni celle d’une ascension sociale à la Balzac. L’homme blanc est plutôt un récit de violence, d’âpreté, et celui d’une quête, puisque jamais Kolia, peu importent les aléas de sa vie, ne renoncera à retrouver Ioussif. Au travers de cette mission entrecoupée de rencontres, jamais la vie ne semblera être autre chose qu’un étourdissant manège dont on sort aussi rempli de vacuités qu’en y entrant.

Petite, Perrine Leblanc se voyait d’abord flûtiste : c’est ce goût pour la musique qui l’a sans doute menée à créer des phrases aussi justes, aux accords soufflants. De la toute relative hauteur de mes vingt-deux ans, je ne crois pas avoir rencontré très souvent une telle maîtrise de la langue, et encore moins dans un premier ouvrage publié : une cohérence excessivement impressionnante en découle. Ainsi, Perrine Leblanc a tout ce tout qu’il faut pour marcher dans la cour des grands. Après la publication de son livre, il y a eu deux mois de flottement : personne dans les médias n’en avait fait la moindre critique, ce qui l’avait à prime abord déstabilisée. Puisque, avouons-le, nous sommes tous un peu avides de reconnaissance, se googler est devenu un réflexe comme un autre. Ainsi, imaginez à quel rythme on peut le faire lorsqu’on a sorti un roman qui se perd dans les méandres médiatiques… Puis, il y a eu la consécration du Grand Prix du Livre de Montréal, dont elle a remporté le premier prix, devant, entre autres, Élise Turcotte et Marie-Claire Blais. Comme cette dernière et quelques autres très rares écrivains québécois, nous avons appris cette semaine qu’elle sera publiée dans la plus-que-prestigieuse collection Blanche de Gallimard…et on ne peut que s’incliner bien bas.

L’homme blanc, Perrine Leblanc
Collection Polygraphe, Le Quartanier, 175 pages