Baise-Livres
11Apr/120

Que sonnent ces voix

Dans le dernier roman de Catherine Mavrikakis publié par Héliotrope, Les derniers jours de Smokey Nelson, se déploient les voix de trois personnages en marche vers leur propre fin. On rencontre ainsi, se croyant né sous le signe de la réincarnation de Jimi Hendrix, le personnage de Sydney Blanchard, dans un pèlerinage vers la terre des origines, une Louisiane mutilée par Katrina. Le voyage de cet Afro-Américain parlant sans cesse à sa chienne se fait l’écho du retour, auprès de sa fille Tamara, du personnage de Pearl Watanabe, elle-même hantée par une rencontre marquante avec Smokey Nelson, des années auparavant. La fresque serait incomplète sans le personnage de Ray Ryan, élu destinataire du Dieu tout puissant, porte-voix d’une génération extrémiste en quête d’une violente pureté de droite. C’est que les personnages esquissés portent en eux et évoluent dans les États-Unis de la télévision. Chez Mavrikakis, le ridicule et le tragique se frôlent toujours : c’est l’Amérique de CNN et des films cultes, le pays du kitsch, de l’incarcération et des armes, de Katrina et des Noirs. On arguera que le personnage éponyme, Smokey Nelson, est condamné à mort et que ce sont ses dernières heures qui sont mises en scène. Mais la puissance du roman de Mavrikakis est ailleurs, dans ses personnages desquels transpirent les pulsions — qu’elles soient de vie ou de mort — d’un pays blessé. Il n’est d’ailleurs pas anodin de ne rencontrer le personnage du condamné qu’aux dernières pages, dans la banalité de son dernier repas et sans héroïsme.

Les voix sont multiples et alternées, les adresses gravitant toutes autour des répercussions du crime commis par Smokey Nelson. Le texte polyphonique que propose le roman présente ainsi brillamment trois discours ravagés par la violence, où la quête de sens est évacuée au profit des existences avortées de ses personnages : « La vie n’avait décidément pas grand sens. On peut tenter de la baliser par les mots qui donnent une certaine prise, mais quand ceux-ci nous découvrent leur face bien ridicule, tout fout le camp, s’effiloche et il ne reste du tragique de l’existence qu’un immense éclat de rire. » Or, il en va plutôt de l’impossibilité de se survivre et des mémoires qui prennent à bras le corps ceux qui, devant la mort annoncée de Nelson, sont happés par le passé. Et c’est le tour de force des différentes narrations que de faire entendre ces petites gens. Un débit de parole s’organise d’abord selon la pensée du personnage, puis il prend la forme de véritables mots d’un Dieu s’adressant au mortel. Ailleurs il se mue en alternance entre le dire de la mère et de sa fille.

La mise à mort, au plus près des pratiques dépersonnalisantes d’aujourd’hui, s’imprime ici fortement à l’esprit du lecteur, et ce, cependant par d’incessants et menus attentats à l’existence. Si la recherche de sens prend forme de croyances, de rites ou de lubies pour les personnages, le lecteur, lui, ne peut qu’entendre ces voix retentir dans la danse macabre qu’apelle le roman de Catherine Mavrikakis.

Les derniers jours de Smokey Nelson, Catherine Mavrikakis, Héliotrope, 2011

3Apr/120

Peurs enfantines diffractées

De Wajdi Mouawad, on connaît principalement les pièces, sans mentionner la controverse dont il a fait l'objet en 2011. Je ne suis pas ici pour vous réitérer ce que vous avez pu lire vous-même dans les journaux. Néanmoins, malgré toute l’attention médiatique, ou peut-être plutôt à cause de cette attention soutenue, j’ai rangé Mouawad dans la liste mentale où se trouvent Salinger, Sand, Borgès, Joyce : ces auteurs dit incontournables qu’il faudrait que je lise un jour. Dans un élan de bonne volonté littéraire, j’ai donc voulu m’attaquer aux pièces de Mouawad. Pas de chance, chez Olivieri, ne restait plus qu’un roman : Visage retrouvé, publié en 2002.

Le narrateur du roman a 14 ans, il se nomme Wahab. Le jour de son anniversaire, il rentre de l’école puis ne reconnaît plus les visages de sa mère et de sa sœur. De cette perte de repère terrible naît le besoin de fuir. Wahab fera une fugue. Contrairement à tout ce que j’avais prévu en lisant, après seulement quelques jours loin de chez lui, Wahab est forcé de revenir : des policiers le ramènent au domicile familial. Qui plus est, il ne discutera jamais de cette fugue avec ses parents. Le jeune adolescent adoptera dès lors un comportement irréprochable. Son entourage dira que cette fugue « l’a calmé ».

À partir du moment où Wahab rentre chez lui, l’intensité, la rapidité avec lesquelles s’enchaînent les péripéties semblent prendre un temps d’arrêt. Puis, saut dans le temps : Wahab a 19 ans. Dès lors, le récit retrouve son rythme. Se dessine alors, de manière diffuse puis très clairement, la quête de Wahab qui cherche à peindre en une série d'images tous les visages qu’a pris sa mère au fil des âges.

La narration oscille entre le « je » et le « il ». Cette hésitation de la voix qui raconte se fait l’écho de l’ambivalence de Wahab, qui voudrait percevoir sa vie comme celle d’un « il » et pas d’un « je », pour mieux s’en éloigner, pour la regarder de haut et ne plus en subir les chocs. À mon avis, la force de ce livre réside dans le dénouement en deux temps de la quête de Wahab, qui ne trouve aucune issue dans l’errance. C’est parce que Wahab se tient droit pour affronter les écueils du réel qu’il survit à sa quête et qu’il en décrypte le sens. La liberté, le héros ne la trouve pas dans une fuite vers l'avant, mais dans une prise de conscience, dans une réparation de la scission qui séparait ses multiples « moi » discordants...

Visage retrouvé, Leméac / Actes Sud, 2002 - nouvelle édition Babel Littérature, février 2010

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Consultez le site web du Théâtre du Nouveau Monde pour en savoir plus sur la trilogie Des Femmes de Sophocle, que Wajdi Mouawad y présentera très bientôt.

Pour des infos sur le parcours de l’auteur, metteur en scène et comédien, visitez son site ici : wajdimouawad.fr.

17Mar/122

Gala de l’académie de la vie littéraire au tournant du 21ième siècle

Posted by Laurie Bédard

C'est le temps de l'année où les diverses institutions font valoir le mérite des artistes, et remettent des prix. Les dimanches soirs sont donc souvent occupés à ces fameux galas qui nous font manquer Tout le monde en parle et qui suscitent toujours beaucoup de tweets à caractère «ergotage de critique officielle» au sujet de telle décision de l'académie (ou pire, du public), des nominations et des gagnants. Tous s'entendent à peu près toujours pour dire que «si on est pas contents, on a juste à pas l'écouter parce que de toute façon c'est une industrie comme toutes les autres, bla ble bli blo blu.». Alors que dimanche dernier, plusieurs comptaient les carrés rouges aux Jutras, je me suis rendue au Lambi pour assister à la troisième édition du Gala de l'académie de la vie littéraire au tournant du 21ième siècle, pour avoir la chance d'échapper à la foulée culturelle de masse, et le bonheur de faire des belles découvertes. La soirée s'est déroulée dans une ambiance légère et festive, sans faste ni suspense (les noms des récipiendaires étant donnés à l'avance) et fournissait l'occasion de récompenser des auteurs, artistes ou blogueurs trop peu couronnés selon l'académie, dont le jury est constitué de trois personnes. Au final, le but, c'était juste de donner des prix à des gens qui en méritent sans trop se prendre au sérieux. On y récompensait comme promis plusieurs œuvres ayant des qualités littéraires indéniables (comme les excellents noms de prix tels que mon préféré, Catherine Mavrikickass), autant francophones qu'anglophones, publiés sous toutes sortes de formats; blogs, fanzine, un personnage facebook s'est même vu officiellement consacré, ce qui n'est pas peu dire. En plus de se voir décerné une des fameuses cartes d'écrivains de Mathieu Arsenault (à collectionner, elles sont en vente à la librairie Le port de tête), les gagnants recevaient un trophée confectionné et surtout remis en personne par Vickie Gendreau. Voici la liste des vainqueurs: Roger Des Roches, Le nouveau temps du verbe être; Gillian Sze, The Anatomy of Clay; Mark Ambrose Harris, Beautiful Books; Caro Caron et Christine Redfern, Qui est Ana Mendieta; La collection "Inauditus", représentée par John Prosac; Naomi Fontaine, Kuessipan; Julie Brisebois, Pit Boilard, personnage de réseaux sociaux; Makenzy Orcel, Les Latrines; Alison McCreesh, Alison a fini l'école, blogue; Patrick Brisebois, Chant pour enfants morts, la réédition; Kayou Lepage, Le jour des vidanges, blogue; Jean-Philippe Tremblay, Carnavals divers; Daniel Canty, Wigrum et  Alexandre Dostie et Pierre Brouillette-Hamelin - Duo Camaro. La remise des prix s'accompagnait de lectures des textes consacrés et était ponctuée de courtes performances musicales du groupe Propofol, suivi de Duo Camaro.

Étant donné qu'Herby Moreau ne se présente pas à ce type de soirées, j'ai quand même décidé de souligner quelques faits vestimentaires à faire rougir les tapis. Quand l'animateur/fondateur de la soirée effectue un changement de costume, tu ne peux plus douter du sérieux de la démarche, surtout si c'est pour troquer un veston queue de pie pour un chest orné d'un manteau de poil.  Les lauréates de tous galas confondus n'avaient non plus rien à envier à la robe de Vickie Gendreau, qui, malgré les prouesses de remises de prix auxquelles elle s'est adonnée, a su garder ce qu’il fallait caché, même avec un décolleté qui défiait toutes lois de la gravité.

J'ai eu la chance de m'entretenir avec Mathieu Arsenault (entre deux changements de costumes), à propos des raisons pour lesquelles il a décidé d'inaugurer, il y a trois ans, le premier gala de l'académie de la vie littéraire au tournant du 21ième siècle (on éprouve beaucoup de plaisir à dire le titre au complet). Voici ce qu'il avait à me confier: après n'avoir pas remporté le prix des libraires auquel il était finaliste en 2009 pour son roman Vu d'ici, et considérant qu'il avait peu de chances de le remporter, il s'est tout simplement dit : « J'va me donner un prix, à tout va ». Évidemment, le tout est conçu avec un ton ironique, mais Mathieu se défend bien de remettre des prix futiles. «On ne se prend pas au sérieux, mais on fait des choses sérieuses». Si l'auteur, critique et essayiste écrit dans un article du tout Nouveau Projet qu'«il faut bien se l'avouer, l'underground à proprement parler n'existe pas à notre époque. [...] Mais il y a tout de même, en marge de la culture de masse, en marge de l'industrie culturelle, en marge même de notre époque, des artistes, des organisateurs d'évènements, des intellectuels, tout un réseau de gens qui font de leur isolement une force», il fait résolument partie de ces gens qui éclairent les racoins culturels et font valoir le mérite de ce qu'ils y trouvent. Comme Jean-Phillipe Tremblay le déclarait: «S'il existait pas, il faudrait l'inventer, sans quoi le milieu littéraire québécois grouillerait vraiment moins.»

Pour en savoir plus, on vous invite à consulter le compte-rendu de l'événement sur le blogue Poème Sale.