Tentative d’épuisement d’une rupture
Une femme a aimé passionnément un homme qui le lui a mal rendu et se sert de l'écriture comme catharsis. Canevas universel ? Voire un peu cliché ? Précisément. Dans son troisième roman, Les cascadeurs de l'amour n'ont pas droit au doublage, Martine Delvaux flirte avec la norme, se sert des lieux communs. Différents lieux et espace-temps sont ainsi invoqués pour conjurer une rupture que l'auteure ne finit plus de disséquer, jusqu'à plus soif, jusqu'à saturation, jusqu'au haut-le-cœur.
Le roman s'adresse directement à celui qu'elle a aimé, au travers d'un « tu » qui tient davantage d’une condamnation que d’un appel. Lui, c'est un Tchèque qui a tout quitté pour venir s'installer chez elle, dans un petit appartement de la rue Coloniale. Il lui a fait cher payer cet exil dans une Amérique qu'il déteste, une terre trop neuve, qui n'a pas d'histoire, considère-t-il. Aussitôt arrivé à Montréal, son caractère se modifie, il devient capricieux, colérique. Alors qu'ils étaient ensemble, « il lui avait interdit d'écrire sur [lui], comme si l'écriture pouvait [lui] voler quelque chose». Écrire devient ainsi une désobéissance, une trahison face aux impératifs de cet homme mais également une manière de déroger à l’amour qu'elle s'en veut d'éprouver encore. Du même coup, l'espace littéraire permet de déployer tout l'amour que cette femme devait contenir alors qu'ils étaient ensemble. Elle entreprend ainsi un exercice de liquidation pour se défaire de l'amour qu'elle ressent pour lui, jusqu'à son « usure complète ».
Pour rédiger cette histoire, plutôt qu'une terre vierge, dénuée d'affect, elle choisit de prendre l'avion jusqu'à un lieu hanté : Rome, là où ils ont fait connaissance. Là-bas, elle convoque César, Cléopâtre, St-Augustin, mais également ses contemporains, des anonymes, qui, comme elle, ont aimé et souffert. Ces récits secondaires agissent davantage qu'à titre de seules comparaisons : ils viennent noyer l'histoire de la protagoniste parmi d’autres. Cette histoire perd ainsi de sa singularité, et du même coup, de son importance. Comme si d'innombrables voix lui murmuraient « ce n'est pas grave, nous sommes tous déjà passé par là, et nous avons survécu ».

« Tu es venu me rejoindre ici, à contrecœur, me rejoindre dans mon pays. En échange, tu m'as demandé une immigration intérieure », dit-elle à son amour perdu. Les cascadeurs de l'amour n'ont pas droit au doublage est d’abord le parcours d'une femme qui se récupère à tâtons. C'est l'histoire d'une saignée, d'une purgation : celle de l'autre qui lui avait toujours échappé, qu'elle circonscrit enfin grâce aux mots. C'est un meurtre douloureux, celui d’une « silhouette d'un grand amour mis à mort par la haine », celui d’un « amour qui était devenu un syndrome de Stockholm ». Si l'écriture parvient au final à la défaire son aliénation, elle n'efface pas les stigmates de la douleur. L'écriture ne peut que changer la matérialité de la figure de l'aimé qui se mute en spectre au fil de la narration. Il hantera la protagoniste pour le reste de sa vie, elle le sait. L'essentiel est qu'elle l'ait forcé à devenir fiction : il est devenu récit au même titre que les histoires qui s'entremêlent à la sienne de page en page. C'est dans ce revirement de situation que réside sa victoire : de victime, elle est devenue souveraine.
Martine Delvaux, Les cascadeurs de l'amour n'ont pas droit au doublage, Héliotrope, 2012, 170 pages.
Photo : Jan Saudek, Agnes, 1973.



