Arvida ou quand le conte vise dans le mille
Je me suis longtemps sentie complètement étrangère à l’univers de Fred Pellerin et à celui des conteurs québécois en vogue depuis quelques années. Rien ne m’appelait dans ces histoires qui se passaient à mille lieux de mon univers, dans les terres raboteuses d’une campagne qu’on faisait rimer avec des entourloupes de la langue qui m’ennuyaient plutôt. Oui, je ne suis pas complètement bécasse, je comprenais quelle poésie les gens entendaient, seulement, elle ne me touchait pas. Et basta.
Cela, c’était avant Arvida de Samuel Archibald. En cours de lecture, j’ai senti le vent tourner et j’ai ravalé tout cru ces préconceptions. L’auteur, natif de la ville du même nom au Saguenay, a puisé dans ses souvenirs et dans les histoires de son entourage pour construire ce recueil : il dilate ainsi les parois de la véracité pour créer une œuvre qui tient de la mythologie, aux ramifications profondes. Dans celle-ci, on se tient autant du côté de la noirceur que de celui des lumières. Ainsi, lorsqu’on le compare à Pellerin, Archibald précise que chez lui « Babine s'automutile et que les Hells débarquent »[1] : des histoires de voleurs, d’inceste, d’alcoolos et de fantômes peuplent ce recueil porté par une prose extrêmement fluide. « L’homme n’était pas la seule créature intelligente mais la seule qui pouvait utiliser son intelligence pour ne plus ressentir et ne plus être une bête » ( p.131) : des ours, des chiens, des « gros chats » s’ajoutent au portrait mais ne viennent pas le compléter. En effet, j’ai eu l’impression qu’ Arvida était l’un de ces précieux livres inépuisables, où un certain mystère vient empêcher le lecteur de résoudre complètement le puzzle. Et c’est tant mieux.
Si certaines nouvelles voyagent jusqu’en Asie ou à Paris, c’est ce drôle de village qui reste le centre des histoires. Ou est-ce la notion même de village qu’Arvida circonscrit, où la famille, centrale, crée des liens parfois tendres, parfois terribles, où le non-dit règne ? Dans Arvida, on vit, on meurt, et surtout, on se souvient de tout ce qui s’est passé entre ces deux moments on-ne-peut plus cruciaux. En ce sens, la forme du livre, le recueil, cueille avec pertinence tout le caractère éphémère de la vie, en autant d’instantanés qui rendent le microcosme du village extrêmement vivant.
Il faut également souligner que dans Arvida, les rêves, tout comme les lieux, sont souvent prégnants et ont une place centrale. La jeune fille de l’Animal se sert de son imagination et de ses rêves pour ne pas devenir folle alors qu’on abuse d’elle. Dans Cryptozoologie, également, on peut lire : «[i]ls parlaient toujours de cette manière-là, comme si les rêves n’en étaient pas, comme si chacun vivait la nuit puis le jour deux vies emboîtées dont l’une, mais jamais la même, semblait plus étrange que l’autre » (p.44). Ce n’est pas de manière fortuite que les dernières pages mettent en scène un petit garçon qui reprend une machine à écrire presqu’ancestrale et commence à rédiger des histoires glanées ici et là : Arvida est un hommage au travail qui se module entre réalité et imagination, où le « ici maintenant » et le « ici avant » deviennent matières à la fiction comme à la transmission. Samuel Archibald fait vivre un monde baroque, luxuriant, créant des personnages aussi terribles que pathétiques, aussi malotrus que séduisants. Ainsi, on se souviendra longtemps de ses histoires qui enveloppent comme un songe étrange et fascinant, de ceux dont les éclats atteignent le cours des jours pour en changer la forme. Un parti pris pour une réalité altérée dont on redemanderait inlassablement.
Samuel Archibald, Arvida, Le Quartanier, 2011.
Pour un savoir plus
Une entrevue de Samuel Archibald
Un extrait du roman publié sur le site de l'Actualité
Pour la chronique La ville de la semaine du magazine Urbania, Archibald reprend certaines des particularités de sa ville d’origine
[1] Lapointe, Josée, Samuel Archibald : il était une fois à Arvida, Cyberpresse, [ En ligne ] http://www.cyberpresse.ca/arts/livres/201109/03/01-4431367-samuel-archibald-il-etait-une-fois-a-arvida.php
Luminosité en temps d’arrêt
J’avoue avoir un préjugé positif à l’égard des livres publiés chez Le Quartanier. Pour tout un tas de raisons, défendables ou pas : le design sobre et graphique des pages couvertures, le grain texturé du papier, le format, entre l’album et le livre de poche, leur logo, un adorable petit sanglier qui galope. Parce que je ne suis pas complètement obnubilée par l’objet livre, je les aime aussi pour leurs chouettes choix éditoriaux. Chez Le Quartanier, on publie à la fois de l’essai, de la poésie, du roman, des auteurs issus de l’autre solitude, méconnus du public francophone (comme Jacob Wren, dont j’ai parlé dans cette capsule) comme d’autres, au talent plus plébiscité (tel Hervé Bouchard le splendide) : des écritures à la fois abordables et exigeantes. Un tour de force, en somme. 
Trêve de flagorneries : c’est donc avec empressement que j’ai ouvert Soleils Suspendus, premier recueil de poésie de François Rioux, publié l’année passée, au Quartanier, justement.
Ainsi, ce recueil met en scène le quotidien dans ces dysphonies, ces petits craquellements à la fois banals et sordides. Rioux nous parle avec des mots simples et précis mais qui créent des images qui restent : « s’alléger des mois de fonte / dans l’oubli du temps qu’il fait / et des vanités / revoir les bicyclettes élégantes / frôler les roses moirées avenue De Lorimier / le vent soulève nos mains comme des cheveux » (Marées, p.27). Si le thème central du recueil, outre le train-train quotidien des jours qui passent, reste sans doute le couple, il détourne l’aspect un peu stéréotypé de l’image du jeune poète qui écrit des poèmes d’amour avec habileté. « L’amour se rote comme du pain à l’ail », apprend-on. D’ailleurs, un des poèmes s’intitule un autre cliché : il y a de quoi faire sourire, et on sourit, par ici, très souvent, mais le plus souvent avec amertume, puisque Rioux verse souvent dans l’ironie.
Le choix du titre prend d’ailleurs tout son sens à la lecture : Soleils suspendus est effectivement empli de luminosité, mais on l’observe en temps d’arrêt. Tant mieux pour nous, j’ai envie de dire, puisque cela nous laisse plus de temps pour l’observer, cette beauté à la fois amère et frappante.
« Les rêves ne s’ajustent pas / le lundi on les porte au chemin / ou encore / on les laisse dans une dompe sauvage / derrière les noisetiers / prendre les couleurs des feuilles mortes. » (Saison des noisettes, p. 57)
Soleils Suspendus de François Rioux, Le Quartanier, 2010, 97 pages.
ERRATUM 18-04-11 : Dans une version antérieure de l'article, plusieurs erreurs se sont glissées, que l'auteur m'a gentiment fait remarquer, et qui sont dorénavant corrigées. Il fallait lire « Saison des noisettes » et non pas « La Saisons des noisettes ». Je précisais également que François Rioux affirmait, en entrevue, aimer Raymond Carver, que je connais bien, alors qu’il aurait fallu que je cite plutôt Frank O’Hara, dont je n’ai jamais rien lu : mon esprit a fait ici un curieux amalgame, je suis désolée, et j’ai préféré supprimer cette mention.



