Baise-Livres
6Jan/120

La fausse Guenièvre : de jolies mains griffues plantées dans de puissants cœurs

Arthur, Guenièvre, Lancelot, Gauvain… à force de lire leurs aventures qui se poursuivent de livres en livres, sans début ni fin marquée, je me prends à croire que tout un chacun les connaît, qu’ils surnagent à la surface de l’imaginaire collectif de l’Occident, qu’ils n’ont pas coulé encore, que leurs images restent pour tous aussi vives que celle de Blanche-Neige, de Belle… ou même de Batman. Or, je me rends compte qu’il n’en est rien : dans un dîner de famille, il me faut expliquer qu’Arthur et Merlin sont deux personnages distincts… je me vois mal donner pareille explication au sujet de Harry et de Ron, de Bilbo et de Gollum. Des remarques d’autrui me font souvent réaliser à quel point je creuse au fond des âges en lisant ces aventures datées.

Le mannequin Guinevere van Seenus, photographiée par Jeff Burton dans le cadre d'une séance photo d'inspiration arthurienne

Bien souvent, lorsqu’on lit de la littérature médiévale, on ne peut en lire un seul livre, car presqu’aucun n’a d’existence indépendante. Commencer par tel ou tel roman arthurien équivaudrait à débuter la série des Harry Potter ou d’À la croisée des mondes par le deuxième ou le dernier. Dans tous les cas, on arrive alors que les personnages ont déjà été introduits : nombre d’entre eux ont fait connaissance dans un autre livre, on ne sait où, et nulle explication ne nous viendra en aide. Le cycle du Lancelot-Graalne risque pas de vous causer de tels tracas. On y rapporte les aventures des chevaliers de la table ronde dans les plus menus détails, de l’enfance de Lancelot jusqu’à la mort d’Arthur. Rien n’est omis. Si on surmonte l’écrasant constat que ce cycle compte une dizaine de volumes, on a devant soi une lecture formidable. Il est évidemment possible de se perdre un peu dans ce dédale narratif, mais il m’a semblé que le risque en valait la chandelle.

Ce long préambule nous emmène donc dans le tome III du Lancelot en prose, c’est-à-dire La fausse Guenièvre[1]. Le roi Arthur y est confronté à une nouvelle venue à la cour, qui prétend être la vraie et l’unique Guenièvre, l’autre n’étant qu’une opportuniste s’étant substituée à l’épousée quelques instants avant la nuit de noces… Cette révélation scandaleuse mettra les chevaliers de la table ronde dans tous leurs états. Les barons de Carmélide, la terre où sont nées les deux Guenièvre, tenteront de tirer leur épingle du jeu en appuyant les dires de la nouvelle Guenièvre. La volonté d’Arthur est mise à rude épreuve, il tombe sous le charme de cette dernière. Lancelot s’oppose à son roi et s’exile. Bien que le titre nous porte à croire que les Guenièvre sont au cœur du récit, il n’en est rien. Tout se joue dans les cœurs de Lancelot et d’Arthur, qui sont déchirés entre leurs désirs et leurs devoirs, leurs propres décisions et celles imposées par leurs dames. À travers les mots qu’emploient les personnages pour se désigner les uns les autres, dans la rancœur, l’envie, le désir et l’ambition de chacun, on aperçoit la fragilité de la cohésion de la cour royale. Nombre de ses membres devront se faire violence pour le bien du groupe, chaque individu perdra beaucoup, seule la communauté persistera. Bref, ce roman est tout sauf prévisible. Bien que des œuvres iconiques de la culture pop et du roman arthurien nous aient déjà apprêté ces personnages à toutes les sauces, cette lecture m’a imperceptiblement sortie de ma zone de confort.

***

Note sur la langue :
Depuis l’automne dernier, je m’applique, non sans quelques jurons, à lire les textes médiévaux directement en ancien français. Lorsque ceux-ci sont écrits en dialectes issus de régions un tant soit peu éloignées de l’Île-de-France, la lecture peut se montrer assez ardue. Toutefois, il se peut que vous tombiez sur un texte dont les nombreux manuscrits qui nous sont parvenus ont permis aux éditeurs d’en choisir un dont la langue est moindrement éloignée du français actuel. La lecture en ancien français est alors étonnamment aisée. C’est heureusement le cas du Lancelot en prose. Si vous souhaitez le lire, je vous invite à le faire dans une édition bilingue, mais de lire la partie originale, quitte à osciller entre les deux versions. Les traductions tendent à aplanir le texte, ou à lui prêter des reliefs qui sont loin d’être siens.

 


[1] Il s'agit du titre du livre paru dans la collection Lettres gothiques des éditions Le Livre de Poche, présenté, édité et traduit par François Mosès.

5Oct/110

Brethren before wenches

Bros before hoes

Un "meme" qui a pas mal circulé : la traduction médiévale de "Bros before hoes"

Ce que j’aime dans les romans médiévaux, c’est l’excès : cette absence totale de limites sociales, qui permet aux chevaliers de faire appliquer leurs propres lois, et aux dames de pousser ceux-ci à mener des quêtes inimaginables. D’ailleurs, on perçoit souvent la figure du chevalier comme un modèle de courage et de virilité. Cette image a été cent fois parodiée, mais qu’en est-il dans les romans médiévaux ? Personnellement, je ne m’attends pas toujours à ce que ces derniers jouent avec leurs propres codes. Est-il admissible pour nous, lecteurs, que Lancelot pleure comme un veau et que sa cotte de maille en soit trempée jusqu’aux genoux ? Dans le tome II du Lancelot en prose, le héros se permet toutes les violences, mais dispense ses larmes par litres, embrasse ses amis-pas-de-e sur la bouche et partage sans gêne leurs lits. En lisant ces passages très ambigus, j’avais d’abord cru qu’il s’agissait d’un choc culturel dû à mon appartenance à une époque où les codes régissant la sexualité diffèrent de ceux ayant cours au Moyen Âge. Or, après avoir risqué un : « Il me semble que Lancelot et Galehaut sont très proches… ne trouvez-vous pas ? » à mon directeur de maîtrise, je me suis rendue à l’évidence : entre Lancelot et Galehaut, c’est un peu plus qu’une bromance. Bref, le deuxième volet du Lancelot présente la sexualité des chevaliers de la table ronde sous un jour assez surprenant.

Ainsi, Gauvain, personnage lubrique s’il en est, occupe justement une place centrale dans cette partie du Lancelot. Pour des raisons nébuleuses, Lancelot s’est éloigné de la cour du roi Arthur et voyage incognito en changeant constamment ses armes pour ne jamais être reconnu. La trame se concentre donc sur les chevaliers de la table ronde dont la quête consiste à débusquer Lancelot. Gauvain profite de cette occasion de parcourir la Bretagne pour y multiplier les conquêtes amoureuses. Un passage étrange du livre nous présente même une jeune pucelle qui refuse de se marier avec quiconque tant qu’elle n’aura pas offert sa virginité à Gauvain… Contrairement à ce que j’ai lu dans le Haut Livre, Gauvain est ici au zénith de sa puissance.

Qui plus est, le deuxième volet du Lancelot surprend parce qu’on y voit le roi Arthur sauter la clôture. Il n’est plus tout à fait représenté comme une victime qui pleure du matin au soir parce que rien ne va plus au royaume de Logres. Comme par hasard, le soir où Guenièvre invite Lancelot à partager son lit est celui qu’Arthur choisit pour aller fricoter avec une jeune demoiselle du camp ennemi. Voilà un timing bien hollywoodien ! Les incartades conjugales sont au centre de ce livre, qui prête aux chevaliers de la table ronde une sexualité tantôt muselée, tantôt débridée, mais qui ne trouve jamais place au sein du mariage.

Ma quête personnelle du Lancelot-Graal va donc bon train et j’espère vous faire part sous peu de ma lecture du tome III de ce cycle romanesque riche en rebondissements insolites. À l’instar des bestsellers d’aujourd’hui, les succès du XIIIe siècle regorgent d’intrigues tirées par les cheveux, composées d’un noyau sulfureux recouvert de multiples couches de glaçage kitch. Or, quelle ironie que les romans pop bonbon du XIIIe siècle trouvent aujourd’hui place dans la bibliothèque de la Pléiade ! Petit sondage : pensez-vous que dans 800 ans le Da Vinci Code sera édité dans une collection prestigieuse ?

 

Lancelot du Lac II, éditions Le livre de poche, 1993, 685 pages, édition bilingue (ancien français et français moderne)

14Apr/110

Le Lancelot sal

On ne parle que trop rarement des origines aquatiques de Lancelot du Lac. Parfois, Chrétien de Troyes y fait un petit clin d’œil en mentionnant le frère de Lancelot, qui se nommerait Hector des Mares. Le pauvre, même son nom de famille est moins glorieux que celui de son frère. Outre cette petite blague moyenâgeuse, dans les romans arthuriens que j’ai parcourus jusqu’à ce jour, on n’explique pas pourquoi Lancelot a été élevé par la mystérieuse Dame du Lac. Voilà l’intérêt du Lancelot propre [1] : on apprend tout des nébuleuses origines de Lancelot.

Dans ce premier livre, les personnages de la Dame du Lac, de Lancelot et de Guenièvre ne sont pas exactement blancs comme neige. En effet, la Dame du Lac n’a pas recueilli un jeune Lancelot abandonné… elle l'a kidnappé ! Sa mère a perdu, en une même journée, son enfant et son mari. Elle finit ses jours dans un couvent et le narrateur ne la mentionne plus par la suite, si ce n'est pour nous expliquer que, malgré son désespoir, elle ne sombre pas (complètement) dans la folie. Lancelot est alors élevé à la cour de la Dame du Lac, qui est entourée des demoiselles du Lac et de leurs nombreux amants. La mère croira son fils noyé, car le château de la Dame du Lac est caché par enchantement sous les apparences d’un lac.

YouTube Preview Image

Lorsqu’il touche à la fin de l’adolescence, Lancelot désire évidemment être adoubé par le roi Arthur. Une fois chevalier, la première quête qu’il entreprend est pour le moins saugrenue et sanglante : il s'engage à venger un chevalier qui le requiert de tuer tous les hommes qui affirment être des amis de son ennemi. Au final, Lancelot tue la moitié des chevaliers qu’il rencontre. Souvent, il est hébergé et nourri chez ces derniers et ce n'est qu'après s'être rempli la panse qu’il leur révèle sa mission vengeresse.

Par la suite, il doit passer par l’inévitable quête du nom. Ce type de quête revient dans d'innombrables romans de chevalerie, mais son occurrence me surprend toujours. Lancelot a été baptisé Galaad de Benoïc par ses parents, mais c’est lors d’une de ses quêtes qu’il découvrira le nom auquel il répondra toute sa vie. Le nom de celui qui réussira à conquérir le château de la Douloureuse Garde est inscrit sous une trappe en pierre, que seul Lancelot peut soulever : c’est ainsi qu’il apprend son nom. En tant que lectrice contemporaine, ce type d’aventure me fait un peu rire, bien que la quête du nom soit en fait une allégorie (grosse comme le bras, j’en conviens) de la quête identitaire.

Lancelot fait ensuite la connaissance de la suave Guenièvre. Les futurs amants échangent de nombreux regards enflammés dignes des meilleurs romans savons, ou de cette scène fantastiquement cheesy (et lourde de sous-entendus) de First Knight, où Lancelot est joué par Richard Gere :

YouTube Preview Image

Ce premier livre se termine sur une manigance de Guenièvre qui m'a étrangement rappelé Quatre filles et un jeans ou je ne sais quel roman pour adolescentes... Pleine de bienveillance, elle promet l'amour de sa meilleure amie, la dame de Malehaut, à Galehaut, le meilleur ami de Lancelot. Elle orchestre de multiples double dates où « la matière de leurs entretiens ne fut qu’embrassements et baisers, dont ils avaient le plus ardent désir. » De plus, il est étonnant de constater que Lancelot est toujours à un cheveu de commettre une trahison, mais qu’il use suffisamment de stratégie pour que, bien qu’il ait combattu dans le camp de son ennemi puis baisé sa femme, le roi Arthur le considère toujours comme le meilleur chevalier qui soit. Merci Lancelot pour cette leçon de fourberie médiévale ! Depuis la parution de Don Quichotte, on ne peut plus lire les romans de chevalerie d'un œil naïf, ils nous font immanquablement sourire d'un air un peu moqueur. Bref, ce roman m'a généralement plu, malgré quelques passages on ne peut plus clichés.

 

Lancelot du Lac – Tome I, éditions Le Livre de poche, collection Lettres gothiques, 924 pp. [2], édition bilingue


[1] Le titre de ce cycle romanesque ne réfère pas à l’hygiène du chevalier mais il désigne la version officielle, en propre, de l’histoire de Lancelot, celle qui circulait le plus largement à partir du 13e siècle. Étant donné que le Lancelot propre est édité en cinq tomes qui comptent plusieurs centaines de pages, je rédigerai un article pour chaque tome.

[2] Comme 'il s'agit d'une édition bilingue (français moderne et ancien français), on lit en réalité 400 pages.