Le Lancelot sal
On ne parle que trop rarement des origines aquatiques de Lancelot du Lac. Parfois, Chrétien de Troyes y fait un petit clin d’œil en mentionnant le frère de Lancelot, qui se nommerait Hector des Mares. Le pauvre, même son nom de famille est moins glorieux que celui de son frère. Outre cette petite blague moyenâgeuse, dans les romans arthuriens que j’ai parcourus jusqu’à ce jour, on n’explique pas pourquoi Lancelot a été élevé par la mystérieuse Dame du Lac. Voilà l’intérêt du Lancelot propre [1] : on apprend tout des nébuleuses origines de Lancelot.
Dans ce premier livre, les personnages de la Dame du Lac, de Lancelot et de Guenièvre ne sont pas exactement blancs comme neige. En effet, la Dame du Lac n’a pas recueilli un jeune Lancelot abandonné… elle l'a kidnappé ! Sa mère a perdu, en une même journée, son enfant et son mari. Elle finit ses jours dans un couvent et le narrateur ne la mentionne plus par la suite, si ce n'est pour nous expliquer que, malgré son désespoir, elle ne sombre pas (complètement) dans la folie. Lancelot est alors élevé à la cour de la Dame du Lac, qui est entourée des demoiselles du Lac et de leurs nombreux amants. La mère croira son fils noyé, car le château de la Dame du Lac est caché par enchantement sous les apparences d’un lac.
Lorsqu’il touche à la fin de l’adolescence, Lancelot désire évidemment être adoubé par le roi Arthur. Une fois chevalier, la première quête qu’il entreprend est pour le moins saugrenue et sanglante : il s'engage à venger un chevalier qui le requiert de tuer tous les hommes qui affirment être des amis de son ennemi. Au final, Lancelot tue la moitié des chevaliers qu’il rencontre. Souvent, il est hébergé et nourri chez ces derniers et ce n'est qu'après s'être rempli la panse qu’il leur révèle sa mission vengeresse.
Par la suite, il doit passer par l’inévitable quête du nom. Ce type de quête revient dans d'innombrables romans de chevalerie, mais son occurrence me surprend toujours. Lancelot a été baptisé Galaad de Benoïc par ses parents, mais c’est lors d’une de ses quêtes qu’il découvrira le nom auquel il répondra toute sa vie. Le nom de celui qui réussira à conquérir le château de la Douloureuse Garde est inscrit sous une trappe en pierre, que seul Lancelot peut soulever : c’est ainsi qu’il apprend son nom. En tant que lectrice contemporaine, ce type d’aventure me fait un peu rire, bien que la quête du nom soit en fait une allégorie (grosse comme le bras, j’en conviens) de la quête identitaire.
Lancelot fait ensuite la connaissance de la suave Guenièvre. Les futurs amants échangent de nombreux regards enflammés dignes des meilleurs romans savons, ou de cette scène fantastiquement cheesy (et lourde de sous-entendus) de First Knight, où Lancelot est joué par Richard Gere :
Ce premier livre se termine sur une manigance de Guenièvre qui m'a étrangement rappelé Quatre filles et un jeans ou je ne sais quel roman pour adolescentes... Pleine de bienveillance, elle promet l'amour de sa meilleure amie, la dame de Malehaut, à Galehaut, le meilleur ami de Lancelot. Elle orchestre de multiples double dates où « la matière de leurs entretiens ne fut qu’embrassements et baisers, dont ils avaient le plus ardent désir. » De plus, il est étonnant de constater que Lancelot est toujours à un cheveu de commettre une trahison, mais qu’il use suffisamment de stratégie pour que, bien qu’il ait combattu dans le camp de son ennemi puis baisé sa femme, le roi Arthur le considère toujours comme le meilleur chevalier qui soit. Merci Lancelot pour cette leçon de fourberie médiévale ! Depuis la parution de Don Quichotte, on ne peut plus lire les romans de chevalerie d'un œil naïf, ils nous font immanquablement sourire d'un air un peu moqueur. Bref, ce roman m'a généralement plu, malgré quelques passages on ne peut plus clichés.
Lancelot du Lac – Tome I, éditions Le Livre de poche, collection Lettres gothiques, 924 pp. [2], édition bilingue
[1] Le titre de ce cycle romanesque ne réfère pas à l’hygiène du chevalier mais il désigne la version officielle, en propre, de l’histoire de Lancelot, celle qui circulait le plus largement à partir du 13e siècle. Étant donné que le Lancelot propre est édité en cinq tomes qui comptent plusieurs centaines de pages, je rédigerai un article pour chaque tome.
[2] Comme 'il s'agit d'une édition bilingue (français moderne et ancien français), on lit en réalité 400 pages.
Le Haut Livre du Graal, conte fantastique
Avez-vous déjà écouté Kaamelott ou The Monty Python and the Holy Grail ? Cette série et ce film sont hilarants, peu importe que l’on connaisse les personnages à l’avance ou non. Toutefois, vous êtes-vous déjà demandé d’où venaient toutes ces blagues qui, outre leur caractère comique, sont aussi des clins d’œil à des personnages qui prennent leur origine dans les premiers balbutiements de la littérature française ? En écoutant Kaamelott pour la première fois, je ne comprenais pas pourquoi Perceval n’était pas capable d’énoncer clairement une idée et que personne ne saisissait jamais ce qu’il voulait dire. Et, le Lancelot de Monty Python, comment se fait-il qu’il soit à ce point sanguinaire et que le Gauvain de Kaamelott soit une sorte d’adolescent écervelé ?
Prenons par exemple cet épisode de Kaamelott :
et ce passage du Conte du graal de Chrétien de Troyes :
«
— Jeune homme, […] je t’en pris, apprends-moi de quel nom je t’appellerai.
— Seigneur, je vais vous le dire : je m’appelle Cher Fils.
— Cher Fils, c’est ton nom ? Je suis persuadé que tu as aussi un autre nom.
— Seigneur, par ma foi, je m’appelle Cher Frère.
— Oui, oui, je te crois, mais si tu acceptes de me dire la vérité, c’est ton vrai nom que je veux savoir.
— Seigneur, je peux bien vous dire que mon vrai nom est Cher Seigneur.
— Grand dieu ! Voilà un beau nom ! En as-tu un autre ?
[…]
Aussitôt, le chevalier partit au galop : il était fort impatient ».
Puis, cet extrait de The Monty Python and the Holy Grail :
et ce passage du Haut Livre du Graal :
« Lancelot ne put s’empêcher de les attaquer, l’épée tirée, et ils lui coururent sus de toutes parts, mais lui, il se défendit vigoureusement, tranchant les tisons enflammés, si bien que les charbons ardents en volaient partout, et les frappa de l’épée en plein visage. »
Tous ces personnages ont un passé inscrit dans les livres et vous verrez que ces derniers, loin d’être cérémonieux, montraient déjà les chevaliers de la Table Ronde dans tous leurs états, aussi ridicules puissent-ils être !
Je vous propose donc la lecture du Haut Livre du Graal, une œuvre majeure (ainsi qu’anonyme) du Moyen Âge français. Ce livre se présente comme une réécriture et une continuation du Conte du graal de Chrétien de Troyes, que ce dernier n’a pas pu terminer, probablement parce qu’il s’est éteint avant. Le Haut Livre du Graal reprend tous les motifs typiques de l’œuvre originale mais en accentuant l’aspect fantastique et monstrueux de tous les personnages. Imaginez un livre qui créerait une atmosphère qui rappelle à la fois celles des films de Tarantino et des longs métrages d’Aronofsky. Comme le dit si bien Armand Strubel dans l’introduction du Haut Livre : « le vertige de la violence semble constamment mis en balance avec l’appel du sens. La violence n’est pas seulement un moyen, elle est comme une ivresse ».
La scène d’ouverture montre un roi Arthur en pleine torpeur et une reine Guenièvre qui sanglote parce que la cour du roi est totalement vide. Tous les chevaliers ont déserté ce roi sans volonté ni courage, qui ne poursuit plus aucune aventure. Le roi décide donc de se rendre à une chapelle merveilleuse qui est censée redonner aux hommes le cœur d’accomplir des faits d’armes et des actions honorables. Juste avant le départ, un de ses écuyers reçoit une blessure en rêve et meurt en se réveillant tout ensanglanté.
Le ton est immédiatement donné. Tout au long du roman, les personnages font face à d’incroyables aventures et ne savent qu’en penser. Tiraillés entre stupeur, folie et rêve éveillé, Perlesvaus (il s’agit du personnage de Perceval, dont le nom a été légèrement modifié), Lancelot, Gauvain et Arthur partent à la recherche du Graal.
Perlesvaus réussit à entrer au château du Graal et, afin que se résorbe la malédiction qui s’abat sur le royaume de Logres, il doit s’enquérir à propos de l’usage qu’on fait du Graal. Cependant, chaque fois que Perlesvaus voit passer le Graal, il est tellement impressionné qu’aucun mot ne sort de sa bouche.
Lancelot tente à son tour d’entrer au château du Graal et de poser les bonnes questions, mais le Graal ne sera pas montré en sa présence, parce qu’il n’est pas assez pur, étant donné sa liaison passionnée et adultère avec la reine Guenièvre.
Gauvain aussi prétend au titre de héros du Graal. Il voudrait se rendre au château du Graal, cependant il sera entravé dans sa quête par des demoiselles très entreprenantes, des nains mesquins, des maris jaloux et des dames sanguinaires. Et, lui non plus, ne pourra pas voir le Graal, en sa qualité de séducteur libidineux et, de ce fait, impur.
Les personnages sont donc montrés dans toutes leurs contradictions et sont sans cesse mis à l’épreuve par des opposants polymorphes et insaisissables. Leurs réputations les précèdent et on leur impute des intentions qu’ils n’ont parfois pas. Ils voyagent à travers des contrées où des chevaliers enflammés et maudits s’enfuient au simple son d’une cloche et où des demoiselles belles et charmantes tenteront de leur couper la tête. Rien n’est jamais acquis et les apparences cachent toujours un secret insoupçonné. Les ennemis sont barbares, sanguinaires et parfois même cannibales.
Au fil des aventures, un des chevaliers finit pas conquérir le Graal et tout semble rentrer dans l’ordre… jusqu’au jour où un des personnages clés de la Table Ronde assassine l’héritier du trône. S’ensuivent alors batailles d’égos et quiproquos où les chevaliers s’entredéchirent sans relâche.
Bref, je vous conseille ce livre si vous avez envie de lire une histoire du Graal où toutes les certitudes sont renversées et où la réalité est toujours en tension avec le rêve, la folie ou l’illusion : un des premiers romans fantastiques de l’histoire de la littérature française ! Maupassant et son Horla peuvent aller se rhabiller.
Le Haut Livre du Graal, (anonyme), éditions Le livre de poche, 2007, 1053 pages, édition bilingue
À lire si vous avez aimé
- Le Horla de Maupassant et le fantastique en général
- Le film The Monty Python and the Holy Grail
- La série Kaamelott
- Les films Reservoir Dogs et Natural Born Killers de Quentin Tarantino
- Les films Requiem for a dream et Black Swan de Darren Aronofsky
Petit conseil : Pour apprécier au maximum la lecture du Haut Livre du Graal, je vous recommande de lire d’abord le Conte du graal de Chrétien de Troyes, qui est très court : il compte environ 160 pages. Vous serez alors à même de savoir quels passages sont des parodies et quels enjeux de l’intrigue ont été inventés de toutes pièces par l’auteur.






