Baise-Livres
23Mar/110

Jouliks – Matricide, parricide et candeur

Jouliks de Marie-Christine Lê-Huu est un monstre de pièce de théâtre, une œuvre déstabilisante qui fait passer le lecteur — ou le spectateur — à travers une réelle catharsis. Ce dernier ressort de sa lecture chamboulé, remué, ému et troublé. J’ai d’abord vu la pièce lors de sa création en 2005 au Théâtre d’Aujourd’hui. Depuis mes tendres — ou pas si tendres — années du cégep, je cherche sur le net et chez les libraires une édition papier de ce texte bouleversant. Voilà que j’ai finalement trouvé. J’ai lu le texte, me demandant s’il m’émouvra autant à 23 ans qu’à 17 ans. Pour toute réponse, je vous avoue que j’avais les yeux bizarrement humides à la fin de ma lecture, ce qui ne m’est arrivé qu’une seule autre fois : lorsque je fus le témoin textuel de la mort de Porthos, qui succombe, écrasé sous un éboulis, dans le dernier tome du Vicomte de Bragelonne. — D’accord, j’avoue que j’ai pleuré un peu aussi à la fin du Miroir d’Ambre.

L’intrigue de Jouliks s’amorce avec le récit d’une petite fille de sept ans — « La Petite », qui n’est jamais nommée —  qui annonce au public une tragédie, et ce, de manière on ne peut plus ingénue :

 

« [Mes grands-parents] étaient ici pour m’annoncer un désastre, le genre que les enfants seront pas des normaux après l’avoir su, à supposer qu’avant de le savoir, ils aient été des normaux. […] Ils étaient ici pour m’annoncer la mort de mes parents, mais je la savais déjà la mort de mes parents vu que c’est moi qui l’ai faite. Faudrait quand même pas me prendre pour une criminelle, vu que c’est une histoire d’amour… »

 
Imaginez Jouliks comme la narration juvénile et candide d’une scène où culminent toutes les tensions accumulées entre quatre personnages : Véra et Zak, les parents de la Petite, qui sont follement amoureux, ainsi que La Mé et Le Papé, les grands-parents maternels. La Petite raconte comment, un beau jour, ses grands-parents, qu’elle n’avait jamais rencontrés vu leur brouille avec Véra, débarquent chez eux et décident de sortir tous les squelettes du placard, un à un, lentement.  Ils en ont bien le temps, vu qu’ils attendent Zak, qui n’est pas encore rentré d’une de ses mystérieuses escapades s’étalant sur plusieurs jours… Il s’établit alors un dialogue tendu, à bâtons rompus, entre une mère et sa fille, avec, en sourdine, le grand-père et la petite fille qui tentent de faire connaissance. La bienveillance de la conversation entre Le Papé et La Petite contraste avec la rancœur qui entache chaque phrase qu’échangent Véra et La Mé. Les sous-entendus sur l’absence de Zak, sur la déception de La Mé face à sa fille alimentent la rage de Véra et de sa mère. Zak entre finalement comme un coup de vent, en faisant fi de toutes les politesses d’usage. La digue est rompue, les fiels se déversent : ça ne sera plus beau à voir.

Ce qui s'ensuit relève un peu du lieu commun. Véra et Zak se quittent. Il part pour ne plus revenir. Elle succombe aux avances d’un de ses soupirants et cette famille déjà morcelée n’est plus que ruines… jusqu’à ce que Zak décide de revenir, qu’il offre ses excuses à Véra et que les deux amoureux aillent « se pardonner » dans la cave…

 

« C’est dans la nuit que c’est arrivé. Au beau milieu de la nuit. J’ai pensé à mon Zak, à la pluie qui lui faisait ses mauvais souvenirs. J’ai couru jusqu’au fond du jardin et puis j’ai mis le verrou sur le caveau […] Ils étaient tout morts quand ils les ont sortis. »

 

Le texte est écrit dans un style naïvement poétique, qui sied très bien à la narratrice de sept ans, mais qui impressionne tout de même le lecteur par sa justesse. Les personnages font rêver : Véra, la femme si belle et si libre et Zak, l’ancien bohémien, le voyou, le jouliks, comme on le dit dans sa langue maternelle. La narration candide de La Petite allège l’atmosphère créée par le texte, qui évite habilement l’écueil du mélodramatique. J’espère sincèrement que cette pièce sera jouée à nouveau dans un futur rapproché.

 

Jouliks, éditions Lansman, 2005, 59 p.