Lucidité dangereuse en période électorale
La lucidité sert de suite au méga-succès L'aveuglement de José Saramago, livre troublant et génial dans lequel les habitants d'un pays perdent tous la vue. Dans cette suite, au lieu de voir blanc comme ils l'avaient fait précédemment (affliction qui les aveuglait) , les citoyens décident de voter blanc lors des élections nationales.
Le vote blanc se répand comme une épidémie plutôt que par une campagne de propagande traditionnelle. Il n'y a aucun appel au vote blanc, aucun groupe qui souhaite profiter de cette décision apolitique. À la place, il existe une sorte de ras-le-bol collectif, une absence de confiance envers les dirigeants, qui se manifeste par une décision collective, unanime et claire: nous ne choisissons aucun d'entre vous pour nous diriger.
Si L'aveuglement dresse un sombre portrait d'une humanité livrée à elle-même par un aveuglement collectif, La lucidité de Saramago démontre comment nos autorités souhaitent nous aveugler lorsque nous commençons à voir. Ce qu'on y trouve, c'est un simple rejet du système: un rejet pacifique, tranquille, respectant les cadres mêmes du système, qui rencontrera une riposte excessivement violente d'un gouvernement en mal de légitimité.
Face à la décision collective, les dirigeants vont bloquer les frontières, dresser des couvre-feux, allant même jusqu'à simuler des attentats terroristes pour enlever toute crédibilité à un mouvement sans nom qui unit toutes les tranches de la population, qui refuse obstinément de riposter à la violence officielle par la violence populaire, voyant trop bien le piège tendu.
Il y a une triste vérité qui découle de ce roman, moins ambitieux et moins connu que son prédécesseur: le système ne reconnait pas le rejet. Comme nous l'avons vu avec la grève étudiante, déclenchée dans un contexte de révélation de corruption au sein de l'industrie de la construction, il est plus acceptable d'exploiter illégalement le système que de le remettre en question pacifiquement.
Tandis que ces élections ont été déclenchées après une ridicule attente de l'annonce du Premier ministre Jean Charest, les lucides de Saramago (à ne pas confondre avec nos propres Lucides) nous démontrent qu'il est possible de faire atrocement peur à nos dirigeants: il suffit de voir et de montrer qu'on peut choisir.
Choisir blanc, choisir rouge, choisir bleu, choisir vert, mais choisir. Il suffit de rencontrer massivement nos dirigeants à ce rendez-vous ponctuel et incomplet auquel ils nous invitent plus ou moins honnêtement: aller aux urnes, une des nombreuses manifestations d'une vraie démocratie.
Saramago, José, La lucidité, Éditions du Seuil, 354 pages




