Baise-Livres
15Feb/110

A.J. Jacobs me fait penser à moi

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?


Adolescent, je me suis mis au défi de ne pas me masturber pendant le plus longtemps possible (je me suis abstenu 52 jours). Récemment, je voulais avoir fait l’amour avec vingt femmes avant le 1er janvier 2011 (mission non accomplie). Je compte le nombre de livres que j’ai lus (345 à la rédaction de cet article).

Je vous révèle tout ça parce que ces petits objectifs futiles, trahissant une personnalité obsessive, m’ont toujours donné l’impression d’être unique, voire seul. Impression obsolète depuis la lecture de « The Know it All » et « The Year of Living Biblically » de A.J Jacobs. Dans le premier, il tente de lire l’Encyclopédie Britannique au complet et dans le second, il essaie de vivre selon la tradition biblique la plus stricte.

Outre ces missions absurdes (qui me rappellent ma mission sans but précis de lire le plus rapidement possible les 34 livres que j’ai acheté le 31 décembre), l’écriture de l’auteur se révèle à moi comme un miroir presque fidèle : je dois commencer mes questions d’examen à partir de la dernière jusqu’à la première, lui ne peut pas éteindre la radio avant d’y avoir entendu un nom propre. Nos vies sont ponctuées d’objectifs que nous nous imposons pour aucune raison valable et desquelles nous ne pouvons nous défaire.

Nous partageons aussi la même peur de mourir dans un accident d’ascenseur dont les câbles lâcheraient malencontreusement (même si, selon un ami ingénieur, il n’est jamais arrivé de tel accident). Nos enfances étaient marquées par la nette impression que nos camarades de classe pouvaient voir absolument tout ce que nous faisions dans notre quotidien privé (lui ignore l’origine de cette paranoïa, moi je sais que c’est à cause d’un épisode d’une émission canadienne destinée aux jeunes, dans laquelle deux geeks téléchargent une femme avec tous les pouvoirs d’Internet, et que celle-ci rend leurs vies privées publiques à tous leurs amis, par magie, dans un épisode).

De plus, nos appartenances religieuses se ressemblent : nés dans une famille juive plutôt séculaire, nous sommes à peu près au même niveau d’agnosticisme, même si sa mission biblique a ajouté une couche spirituelle à son identité urbaine et individualiste. Pour ma part, je critique de moins en moins la religion, et peux respecter la nature pieuse de certains pratiquants, même après la lecture des essais antireligieux de Richard Dawkins et de Michel Onfray.

En fait, A.J. Jacobs, ne fait pas que me ressembler. Il nous ressemble tous. Au début de sa quête encyclopédique, c’est un jeune éditeur à Esquire, urbain, cynique, drôle, accro à ses courriels, ses cafés et son individualisme. Mais ses deux projets lui apportent une humilité avec laquelle nous pouvons tous nous identifier, parce que nous partons du même point de départ : nous partageons un train de vie similaire, ponctué à  la fois de cynisme et de transports en commun. À la seule différence que lui écrit des livres qui se classent selon les meilleurs vendeurs du palmarès du New York Times.

A.J. Jacobs transforme des idées farfelues en projets concrets qui le poussent à passer des mois devant des tomes encyclopédiques ou à se laisser pousser la barbe et porter des toges en plein New York. Il rencontre des gens religieux, intelligents, odieux, populaires, bizarres dont la sagesse, ou le manque de celle-ci, le dirige vers une destination insuffisamment visitée : l’humilité. Non pas cette honte dont je parlais dans l’article de Roth, mais simplement la possibilité d’accepter que, malgré notre intelligence, malgré notre modernité, notre progrès technologique, nous avons quelque chose à apprendre, que la source de ce savoir soit l’Encyclopédie, la Bible ou une voisine timide.

Comme le demande le policier croyant dans « Le Piège d’Issoudun », de Micheline Lanctôt, « C’est si naïf, de croire qu’il y a quelque chose de plus grand que soi-même? ».