A.J. Jacobs me fait penser à moi
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?
Adolescent, je me suis mis au défi de ne pas me masturber pendant le plus longtemps possible (je me suis abstenu 52 jours). Récemment, je voulais avoir fait l’amour avec vingt femmes avant le 1er janvier 2011 (mission non accomplie). Je compte le nombre de livres que j’ai lus (345 à la rédaction de cet article).
Je vous révèle tout ça parce que ces petits objectifs futiles, trahissant une personnalité obsessive, m’ont toujours donné l’impression d’être unique, voire seul. Impression obsolète depuis la lecture de « The Know it All » et « The Year of Living Biblically » de A.J Jacobs. Dans le premier, il tente de lire l’Encyclopédie Britannique au complet et dans le second, il essaie de vivre selon la tradition biblique la plus stricte.
Outre ces missions absurdes (qui me rappellent ma mission sans but précis de lire le plus rapidement possible les 34 livres que j’ai acheté le 31 décembre), l’écriture de l’auteur se révèle à moi comme un miroir presque fidèle : je dois commencer mes questions d’examen à partir de la dernière jusqu’à la première, lui ne peut pas éteindre la radio avant d’y avoir entendu un nom propre. Nos vies sont ponctuées d’objectifs que nous nous imposons pour aucune raison valable et desquelles nous ne pouvons nous défaire.
Nous partageons aussi la même peur de mourir dans un accident d’ascenseur dont les câbles lâcheraient malencontreusement (même si, selon un ami ingénieur, il n’est jamais arrivé de tel accident). Nos enfances étaient marquées par la nette impression que nos camarades de classe pouvaient voir absolument tout ce que nous faisions dans notre quotidien privé (lui ignore l’origine de cette paranoïa, moi je sais que c’est à cause d’un épisode d’une émission canadienne destinée aux jeunes, dans laquelle deux geeks téléchargent une femme avec tous les pouvoirs d’Internet, et que celle-ci rend leurs vies privées publiques à tous leurs amis, par magie, dans un épisode).
De plus, nos appartenances religieuses se ressemblent : nés dans une famille juive plutôt séculaire, nous sommes à peu près au même niveau d’agnosticisme, même si sa mission biblique a ajouté une couche spirituelle à son identité urbaine et individualiste. Pour ma part, je critique de moins en moins la religion, et peux respecter la nature pieuse de certains pratiquants, même après la lecture des essais antireligieux de Richard Dawkins et de Michel Onfray.
En fait, A.J. Jacobs, ne fait pas que me ressembler. Il nous ressemble tous. Au début de sa quête encyclopédique, c’est un jeune éditeur à Esquire, urbain, cynique, drôle, accro à ses courriels, ses cafés et son individualisme. Mais ses deux projets lui apportent une humilité avec laquelle nous pouvons tous nous identifier, parce que nous partons du même point de départ : nous partageons un train de vie similaire, ponctué à la fois de cynisme et de transports en commun. À la seule différence que lui écrit des livres qui se classent selon les meilleurs vendeurs du palmarès du New York Times.
A.J. Jacobs transforme des idées farfelues en projets concrets qui le poussent à passer des mois devant des tomes encyclopédiques ou à se laisser pousser la barbe et porter des toges en plein New York. Il rencontre des gens religieux, intelligents, odieux, populaires, bizarres dont la sagesse, ou le manque de celle-ci, le dirige vers une destination insuffisamment visitée : l’humilité. Non pas cette honte dont je parlais dans l’article de Roth, mais simplement la possibilité d’accepter que, malgré notre intelligence, malgré notre modernité, notre progrès technologique, nous avons quelque chose à apprendre, que la source de ce savoir soit l’Encyclopédie, la Bible ou une voisine timide.
Comme le demande le policier croyant dans « Le Piège d’Issoudun », de Micheline Lanctôt, « C’est si naïf, de croire qu’il y a quelque chose de plus grand que soi-même? ».
Philip Roth : la graduelle découverte d’un génie incontesté
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but ? Qui sait ?

Durant mon ravage au Chapters, je n’ai pas acheté tous les livres de Philip Roth d’un seul coup, et ce, pour la seule et unique raison que je souhaitais de la diversité dans mon petit délire de consommation. Dans la vie, j’ai quelques certitudes : aucune séance photo n’ira comme prévue, je continuerai à manger des burgers au bar Auprès de ma blonde, et je lirai tous les romans de Philip Roth. Donc, je ne suis pas pressé. L’ayant découvert l’année passée, je suis tombé sous le charme de cet auteur mille fois primé, lauréat du Prix Pulitzer pour son puissant roman American Pastoral.
Malgré toutes les louanges que je pourrai faire de l’auteur de Portnoy’s Complaint (le manifeste chialeur d’un jeune Juif américain névrosé), je n’ai pas du tout raffolé de son court roman The Breast, clin d’œil à La métamorphose de Kafka dans lequel M. Kepesh, un professeur de littérature, se transforme en sein de la taille d’un homme. Le livre publié en 1974 dénote une maîtrise stylistique évidente, un humour un peu acerbe et un goût pour l’absurde mais, c’est du m’as-tu-vu. Il semble dire : « Regardez mes pouvoirs, je peux faire n’importe quoi. Tiens, un homme se transforme en sein. »
Ceci dit, j’ai été bien plus comblé par The Humbling, son plus récent roman. La prémisse est plutôt simple : Simon Axler, comédien de théâtre expérimenté et de grand renom, est soudainement incapable de jouer sur scène. Il est devenu mauvais. S’ensuit une dépression et, plus tard, une aventure amoureuse avec une lesbienne quarantenaire qui décide de faire une parenthèse masculine dans sa vie sexuelle.
En passant, y a-t-il un équivalent français pour humbling ? Non pas « qui humilie » (humiliant) mais « qui rend humble » ? La différence est majeure et pourtant le français ne semble pas offrir cette nuance… Justement, je venais de vivre un certain humbling moi-même avant d’aborder le livre : une étrangère dans un bar, après quelques échanges brefs, me coince rapidement dans le rôle du douchebag imbécile à la quête de l’adulation des autres. Et ça me met dans un fol état de rage et de questionnement : est-ce que je cherche, en tout temps, l’approbation des autres en faisant de l’improvisation, de la vidéo, de la photo?
Comme si j’avais été neutralisé rapidement pendant une partie d’échecs et mats, les remarques de la fille me figent et je me retrouve, peu de temps après, dans la lecture de The Humbling, auquel je m’identifie : le personnage passe sa vie à plaire à des étrangers, et lorsqu’il n’y arrive soudainement plus, il implose. Il se retrouve ensuite dans une relation charnelle où il est, clairement, le moins puissant des deux amants. Le récit est fort et confirme, encore et encore, le statut de Roth en tant que maître vivant de la littérature américaine.
Quelques scènes sont géniales, notamment lorsqu’Axler pointe un fusil sur une ex de sa nouvelle maîtresse, furieuse, qui s’est illégalement infiltrée dans la demeure du comédien retraité, par pure jalousie. La confrontation, entre deux intellectuels épris émotionnellement d’une femme de quarante ans plutôt immature, est délicieuse.
Le roman, comme la plupart des réussites de Roth, semble nous dévoiler des vérités simples, fortes et universelles, dans le contexte d’un récit original mais sobre. Du bon Roth!
À suivre : Goodbye Columbus est sur ma tablette, et la lecture de ce livre approche à grands pas!




