Baise-Livres
15May/120

Étreintes tentaculaires

« Mais aujourd’hui ces bijoux rompent le fragile équilibre de l’innocence maintenu jusque là. Ils me parlent directement, m’interpellent, ils cherchent mon cou, mes lobes d’oreilles, mon poignet pour une y prendre demeure, comme les tentacules d’une bête redoutable. » (Saisons sauvages, Kettly Mars, p.116)

Cette phrase se conçoit comme une version distillée du récit de Kettly Mars, une synthèse des liens unissant la protagoniste à son bienfaiteur. Saisons sauvages se propose de donner la parole à plusieurs personnages, tous ayant eu maille à partir avec le régime Duvalier de l’Haïti des années 1960. Nirvah Leroy, mulâtresse à la beauté éclatante, entame chaque jour de nouvelles démarches pour que son mari soit libéré par les Macoutes. Il a été emprisonné après qu’aient été trahies ses activités politiques opposées au régime de Papa Doc.

En échange d’une assurance très vague que son mari survivrait, Nirvah deviendra la maîtresse du secrétaire d’état Raoul Vincent. Au fur et à mesure que celui-ci s’immisce dans la vie de la mulâtresse et de ses deux enfants, les conditions de vie de ceux-ci évoluent radicalement. Cette famille en entier deviendra la proie consentante, la victime bienheureuse du Macoute insatiable. Et le récit se constitue précisément autour de ce consentement tacite, de ces agressions sourdes. Perçue d’abord comme un passage obligé vers une meilleure condition, comme le prix à payer pour sauver un mari aimé, la satisfaction des appétits de Raoul Vincent deviendra, pour Nirvah et pour sa famille, un plaisir de plus en plus assumé. Quelques récits de rêves viennent illustrer les ressorts pervers qui sous-tendent la nouvelle vie de Nirvah. Ils font écho aux voix de Raoul, de Nicolas, de Marie (les enfants de Nirvah) et de Daniel (son mari). Ces épisodes cauchemardesques tiennent lieux d’allégories terrifiantes.

Dans Saisons sauvages, le désir érotique est intimement lié aux rapports de force constituant la vie politique d’Haïti. Nirvah n’est pas qu’une femme aux formes parfaites, aux traits réguliers, au parfum affolant, elle incarne la classe dominante, la bourgeoisie mulâtre. À la pâleur de sa peau incombe un rôle tracé à l’avance. Sa place dans l’imaginaire social confère à sa conquête une valeur qui transcende celle de posséder une femme magnifique. Dire cette indistinction entre l’ambition, l’avidité et le désir de la chair sans que le ton devienne convenu relève d’un tour de force.

Je serais malhonnête si je disais ne pas avoir éprouvé ça et là un certain agacement au cours de ma lecture, devant quelques phrases qui recourraient à des lieux communs exotisants ou qui convoquaient une vision un peu convenue de la féminité et de la masculinité. D’aucuns pourront considérer par ailleurs ces clichés comme sciemment mis en place, comme inscrits dans le récit afin d’être problématisés et remis en question par le lecteur. Malgré tout cela, le ton m’a paru en général extrêmement juste. Kettly Mars met en place un roman haletant, dévorant, aux accents tragiques. À chaque instant, le poids du fatum menace de s’abattre sur les personnages, qui se débattent désespérément pour que l’étreinte des tentacules du régime Duvalier ne les étouffent pas tout à fait, leur laisse juste ce qu’il faut de leste.

 

Saisons sauvages, Kettly Mars, Gallimard, 2010, 329 p.

25Nov/110

Gary Victor, extrêmes et ambiguïtés

Depuis le jour où mes yeux ont sillonné les dernières lignes de Saison de porcs, Gary Victor figure parmi mes auteurs pref', aux côtés de Chrétien de Troyes et de l'énergumène dont l'esprit tordu a produit Le Haut Livre du Graal. Moment jubilatoire s'il en est, j'ai eu l'occasion d'interviewer l'auteur le plus lu d'Haïti lors de son bref passage à Montréal. Voici le résultat !

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Qui plus est, si vous souhaitez découvrir d'autres auteurs des éditions Mémoire d'encrier, je vous invite à regarder ce vidéo tourné lors d'une soirée de lectures publiques, de rencontres et de dédicaces organisée à la librairie Le Port de Tête quelques jours avant le Salon du Livre de Montréal.

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12Feb/110

Les porcs contrattaquent

Je n’aurais jamais pensé un jour me prendre d’affection pour un policier alcoolique et débauché qui ne s’occupe pas de sa fille. Dieuswalwé Azémar, vieux porc accroc aux putes et au tranpe (1), être souillé dans une ville peuplée de loques humaines et de monstres, est un personnage créé de toute pièce par l’écrivain Gary Victor, dont les romans ne pourraient être mieux décrits que par ce passage de L’énigme du retour, de Dany Laferrière :

 

« Mon vieux complice Gary Victor avec son visage lunaire me fait penser au gentil Jasmin Joseph, celui qui ne peignait que des lapins. Gary Victor sort chaque fois de son chapeau un roman plein de diables, de voleurs, de zombies, d’esprits moqueurs et de bandes carnavalesques aux couleurs riantes d’un tableau naïf. Mais si chargé d’obsessions qu’à la fin ça devient aussi noir qu’un cauchemar d’adolescent. » (2)

Je ne savais rien de Gary Victor jusqu’au jour où il débarqua dans mon cours de littérature des Caraïbes pour donner une conférence, il y a de cela deux ans. L’impression qu’il fit sur moi fut si forte que dès la fin du cours, je me suis procuré Saison de Porcs, qui était alors le plus récent roman de l’écrivain le plus lu de Port-au-Prince.

Dans Saison de Porcs (3), chaque personnage est à la fois un porc et un saint, et on ne sait jamais de quel côté chacun peut basculer. Plongé dans un univers sali autant moralement que physiquement, l’inspecteur Dieuswalwé tentera de résoudre une panoplie de crimes incroyables dont les différentes ficelles finiront par tisser une toile très claire dans l’esprit de Dieuswalwé, qui n’aura que quelques heures pour empêcher l’aboutissement d’impardonnables machinations.

 

Gary Victor maîtrise son style à merveille, alternant poursuites haletantes et descriptions colorées qui font plonger le lecteur tête première dans un univers rocambolesque et déstabilisant. Comme avant-goût, voici les premières phrases de cet excellent polar :

« Le soleil, comme des perles de plomb, déversait une lourde chaleur dans le mitan de son crâne, visant avec précision sa calvitie. Il crut entendre une pluie de feu sur la savane brûlée par les vapeurs de soufre qui aspiraient la sève de cette végétation qu’on eut dit calcinée. » (3)

 

À lire si vous aimez

-       Les romans policiers bien ficelés

-       Solibo Magnifique de Patrick Chamoiseau

-       Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire

 

1. Le tranpe est une boisson composée d’alcool de canne et d’ingrédients divers (feuilles, racines, écorces, épices...).

2. L’énigme du retour, LAFERRIÈRE, Dany, éditions Boréal, 2009, p. 135

3. Saison de Porcs, VICTOR, Gary, éditions Mémoire d’encrier, 2009, p. 9