12 hommes 12 livres: Xavier et Pour qui sonne le glas
J'ai demandé à 12 hommes de me recommander des livres importants pour eux. Mon but final est de réévaluer mon rapport avec eux et avec les hommes en général. Juste avant de rejoindre la fameuse manifestation du 26 avril, je rencontre Xavier, professeur d'histoire au secondaire et ami de longue date, pour parler du très puissant roman « Pour qui sonne le glas » d'Ernest Hemingway.
Robert Jordan est un professeur d'espagnol, un américain qui participe activement à la guerre civile d'Espagne en tant que dynamiteur pour les communistes. Sa mission spécifique est de faire exploser un pont. C'est un ordre précis, venant d'autorités supérieures, auquel il ne peut absolument pas déroger. Et comme c'est souvent le cas dans la vie, rien ne va comme prévu, malgré la détermination obsessive du révolutionnaire.
Xavier m'a recommandé ce livre avant le début du conflit étudiant: ma lecture d'un pays en guerre civile, aux affrontements violents, décrivait pour moi une réalité très éloignée. Je ne parlerai pas de printemps érable (je trouve le terme insultant pour les luttes populaires au Moyen-Orient), mais dans le contexte de la grève étudiante, il est certain que notre interprétation du livre était modifiée, influencée par les manifestations souvent réprimées dans la violence ainsi que le clivage net entre différentes factions idéologiques.
«Je n'ai pas connu la violence, on est plusieurs à ne pas avoir connu la violence dans notre société », explique-t-il. « De voir écrit comment ça pourrait s'installer, comment c'est possible que ça s'installe, jusqu'où l'humain peut aller, c'est fascinant, ce bout-là se lit tout seul », dit-il. Le passage dont il est question est celui où des communistes espagnols d'un petit village encerclent un camp fasciste. Ils exécutent violemment, cruellement et publiquement des voisins fascistes. Les dérives autoritaires d'un groupe certain de sa justification morale, ça provoque de tels abus.
Nous ne sommes pas rendus à jeter des jeunes grévistes en bas d'une falaise ou à monter une guérilla clandestine contre les forces policières. Pour qui sonne le glas est un outil précieux pour relativiser notre colère et détecter les abus, dans le but de ne jamais se rendre là. Je l'accorde, il n'y a pas grand parallèle à faire entre la grève étudiante et la guerre civile espagnole (tant mieux!) mais notre paix sociale en est évidemment affectée et la violence a fait son entrée de jeu officielle dans les rues.
Le livre est aussi un éloge surprenant du moment présent. Les quatre journées fatidiques du groupe guerrier se déroulent en quatre-cents pages denses et intenses. À plusieurs reprises, Robert Jordan constate que sa vie se limite au cadre de ces quatre journées-là. Rien d'autre ne compte. Seul le moment présent existe. Le moment présent, c'est l'amour passionnel de Maria, l'amitié complexe de Pilar et une mission explosive. Il n'y a rien d'autre.
Pour qui sonne le glas est un roman marquant sur les compromis tragiques de toute guerre. La force de la plume d'Hemingway confirme toutes les idées reçues sur la férocité de l'auteur misogyne qui était également boxeur. Jamais une mission n'aura semblé aussi importante que la destruction de ce maudit pont par un dynamiteur qui souhaite obéir à des ordres précis mais qui est confronté à l'amour, la trahison, la mort et le doute.




