12 hommes 12 livres: Xavier et Pour qui sonne le glas
J'ai demandé à 12 hommes de me recommander des livres importants pour eux. Mon but final est de réévaluer mon rapport avec eux et avec les hommes en général. Juste avant de rejoindre la fameuse manifestation du 26 avril, je rencontre Xavier, professeur d'histoire au secondaire et ami de longue date, pour parler du très puissant roman « Pour qui sonne le glas » d'Ernest Hemingway.
Robert Jordan est un professeur d'espagnol, un américain qui participe activement à la guerre civile d'Espagne en tant que dynamiteur pour les communistes. Sa mission spécifique est de faire exploser un pont. C'est un ordre précis, venant d'autorités supérieures, auquel il ne peut absolument pas déroger. Et comme c'est souvent le cas dans la vie, rien ne va comme prévu, malgré la détermination obsessive du révolutionnaire.
Xavier m'a recommandé ce livre avant le début du conflit étudiant: ma lecture d'un pays en guerre civile, aux affrontements violents, décrivait pour moi une réalité très éloignée. Je ne parlerai pas de printemps érable (je trouve le terme insultant pour les luttes populaires au Moyen-Orient), mais dans le contexte de la grève étudiante, il est certain que notre interprétation du livre était modifiée, influencée par les manifestations souvent réprimées dans la violence ainsi que le clivage net entre différentes factions idéologiques.
«Je n'ai pas connu la violence, on est plusieurs à ne pas avoir connu la violence dans notre société », explique-t-il. « De voir écrit comment ça pourrait s'installer, comment c'est possible que ça s'installe, jusqu'où l'humain peut aller, c'est fascinant, ce bout-là se lit tout seul », dit-il. Le passage dont il est question est celui où des communistes espagnols d'un petit village encerclent un camp fasciste. Ils exécutent violemment, cruellement et publiquement des voisins fascistes. Les dérives autoritaires d'un groupe certain de sa justification morale, ça provoque de tels abus.
Nous ne sommes pas rendus à jeter des jeunes grévistes en bas d'une falaise ou à monter une guérilla clandestine contre les forces policières. Pour qui sonne le glas est un outil précieux pour relativiser notre colère et détecter les abus, dans le but de ne jamais se rendre là. Je l'accorde, il n'y a pas grand parallèle à faire entre la grève étudiante et la guerre civile espagnole (tant mieux!) mais notre paix sociale en est évidemment affectée et la violence a fait son entrée de jeu officielle dans les rues.
Le livre est aussi un éloge surprenant du moment présent. Les quatre journées fatidiques du groupe guerrier se déroulent en quatre-cents pages denses et intenses. À plusieurs reprises, Robert Jordan constate que sa vie se limite au cadre de ces quatre journées-là. Rien d'autre ne compte. Seul le moment présent existe. Le moment présent, c'est l'amour passionnel de Maria, l'amitié complexe de Pilar et une mission explosive. Il n'y a rien d'autre.
Pour qui sonne le glas est un roman marquant sur les compromis tragiques de toute guerre. La force de la plume d'Hemingway confirme toutes les idées reçues sur la férocité de l'auteur misogyne qui était également boxeur. Jamais une mission n'aura semblé aussi importante que la destruction de ce maudit pont par un dynamiteur qui souhaite obéir à des ordres précis mais qui est confronté à l'amour, la trahison, la mort et le doute.
L’Enfer, selon Palahniuk
Es-tu là, Chuck Palahniuk? C’est moi, Joseph Elfassi, ton fan incontesté depuis Fight Club, Choke, Invisible Monsters, etc. Je me demande : respectes-tu seulement ton contrat avec Randomhouse qui te demande quelques centaines de pages par année, sans trop porter attention à ce que tu écris?
Damned, la plus récente œuvre de l’auteur originaire de Portland, Oregon, relate l’histoire d’une grosse fille de treize ans dont les parents sont de riches célébrités hypocrites qui s’amusent à adopter des enfants de pays en guerre pour mousser leur image publique. Cette fillette, Madison, se retrouve en Enfer, entourée d’une distribution rappelant explicitement The Breakfast Club. Elle essaie de s’adapter à son nouvel environnement, composé de marées de sperme, de mers d’insectes, de montagnes de couches d’enfants et d’une légion de monstres et de démons issus de toutes les mythologies du monde.
Le livre est truffé de ces redondances propres à Chuck Palahniuk. Dans Fight Club, ça donnait « I know this, because Tyler knows this »… dans Damned, ça donne une série de variantes de répliques comme « Ma mère me dirait ceci, elle voudrait dire cela. », « Je suis peut-être une petite fille obèse et morte, mais je sais telles choses », « Je ne suis pas une petite Madame Salope », « bla bla bla »[1]. Les bla bla bla ne sont pas de mon cru, on retrouve ces répétitions dans le roman. D’ailleurs mon introduction est une imitation du roman : à chaque début de chapitre, Madison Spencer s’adresse à Satan, qu’elle cherche. Sans ces leitmotivs inutiles, le livre perdrait probablement cinquante pages…
Inexplicablement, cette fille se fait des amis en Enfer et décide de gravir les échelons de l’Éternité en combattant les plus grands méchants de l’Histoire, en débutant par Hitler (à qui elle vole violemment la moustache) en allant jusqu’à Attila le Hun, Caligula et Catherine de Médicis, entre autres. Munis de leurs totems importants, elle monte rapidement une armée de morts contre le Diable.
Je l’avoue, j’étais initialement emballé par la violence notoire de l’auteur (le livre Fight Club étant encore plus violent que le film du même nom), sa documentation intensive (techniques artistiques dans Diary, obsessions sexuelles dans Choke, vedettes hollywoodiennes des années 30 dans l’exécrable Tell-All) et ses revirements hallucinants. Hélas, Damned ressemble à une parodie de l’œuvre de Palahniuk, la violence et l’horreur y étant inclues comme un simple effet esthétique, donnant un résultat cliché, prévisible, sans réel sens…
Peut-être que je n’arrive pas à suivre l’auteur. Il est possible que son intelligente ironie m’échappe, que la beauté de son kitsch me dépasse, mais Chuck Palahniuk est en train de rejoindre les rangs d’Amélie Nothomb dans mes étagères de bibliothèque : je collectionnais avidement ses premiers romans, mais avec le temps, je me lasse et il est possible que je ne me jette plus sur ses nouveaux nés avec la même ardeur qu’autrefois.
Je t’aime, Chuck Palahniuk, mais je crois qu’on devrait commencer à fréquenter d’autres gens…
Palhaniuk, Chuck, Damned, Publié chez Doubleday Canada, 2011, 247 pages.
J’ai lu tout Beigbeder. Bravo, Joseph!
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?
Frédéric Beigbeder peut-il être aussi délicieux que lorsqu’il porte un veston cravate et dénonce le système dans lequel il excelle, en faisant du name-dropping? L’image populaire de cet auteur est un peu figée autour de celle qu’il projetait lors de la publication de 99 francs. Dans ce livre, la pub, la mondanité, la violence, la richesse excessive et le cynisme sont rois. Mais Beigbeder, comme il devient évident pour un lecteur qui s’attaque à sa bibliographie, est capable de bien plus.
J’ai tout lu de Beigbeder et pourtant je ne pourrais pas m’arrêter à une définition précise de l’œuvre ou de l’auteur. J’ai commencé avec 99 francs, dans lequel il nous traite tous de gros cons influencés par la publicité omniprésente: j’ai été séduit par la force du message. Mais Beigbeder va tellement au-delà!
Prenons Marc Maronnier, par exemple. Ce personnage récurrent dans l’auto-fiction de l’auteur, fan des soirées mondaines et des amours impossibles, habitué des raves et des soirées DJ, cet alter ego de l’auteur me fait tellement rire! Quand il met Maronnier en scène, en répétant d’ailleurs mille fois son nom, Beigbeder a recours à un humour résigné à travers lequel il dévoile, avec légèreté, les tristes absurdités de notre société.
Dans son émouvant Windows on the World, Beigbeder m’a complètement ébranlé. Carthew Yorston est au 107ème étage de la Tour Nord du World Trade Center avec ses deux fils. Il prend le déjeuner et un avion s’écrase en dessous d’eux. Les deux prochaines heures du roman se passeront entre les décombres brûlants de l’avion et le toit inaccessible de la tour, c’est-à-dire en Enfer.
Comme s’il savait que la douleur qu’il y décrit est insoutenable, Beigbeder alterne entre la narration de Carthew et la sienne, racontant comment il rédige ce roman dans la Tour Montparnasse, pour tenter de s’imaginer le drame, en sachant bien sûr ne jamais y parvenir totalement. Mais quand Carthew essaie d’égayer ses deux garçons bien conscients de la catastrophe et qu’il s’aperçoit que ses semelles sont en train de fondre, j’ai eu l’impression d’y être, ne serait-ce que pendant une seconde insoutenable. Ce petit détail m’a terrifié, comme mille autres dans ce roman qui raconte la tragédie du 11 septembre 2001, que l’auteur interprète comme la destruction des années 70.
Le retour d’Octave dans Au Secours Pardon est un délicieux mélange entre Lolita et Fight Club : sorti de prison, Octave est à la recherche de la plus belle femme du monde, c’est-à-dire de la plus jolie adolescente russe qui deviendra le nouveau visage de l’Idéal, une compagnie de cosmétiques. Il croisera beaucoup de fillettes sur son passage (il fera plus que les croiser, cependant) avant de rencontrer la bonne, celle qui le rendra (encore plus) fou et lui fera commettre l’irréparable. Au Secours, Pardon, c’est comme quand Wolverine accepte d’entrer dans sa rage berseker : ça fait mal mais ça fait tellement de bien!
Et puis Un Roman Français a eu sur moi le même effet que beaucoup d’œuvres visant l’universalité: il m’a fait penser à moi. Beigbeder le jeune garçon calme et peu stimulé, qui ne se développera que tard, et qui gardera quelques souvenirs épars d’une jeunesse qu’il valorise plus ou moins, m’a vraiment rejoint. Comme avec Roth, et A.J. Jacobs, je me suis vu. En bon narcissique ça m’a fait plaisir même si ça confirme pour la millième fois que je ne suis pas unique.
Pour ce qui est d’une conclusion définitive qui engloberait l’œuvre de Beigbeder, je préfère m’abstenir. L’auteur est doué, capable de diversité, et je l’adore. Bonne lecture!
A.J. Jacobs me fait penser à moi
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?
Adolescent, je me suis mis au défi de ne pas me masturber pendant le plus longtemps possible (je me suis abstenu 52 jours). Récemment, je voulais avoir fait l’amour avec vingt femmes avant le 1er janvier 2011 (mission non accomplie). Je compte le nombre de livres que j’ai lus (345 à la rédaction de cet article).
Je vous révèle tout ça parce que ces petits objectifs futiles, trahissant une personnalité obsessive, m’ont toujours donné l’impression d’être unique, voire seul. Impression obsolète depuis la lecture de « The Know it All » et « The Year of Living Biblically » de A.J Jacobs. Dans le premier, il tente de lire l’Encyclopédie Britannique au complet et dans le second, il essaie de vivre selon la tradition biblique la plus stricte.
Outre ces missions absurdes (qui me rappellent ma mission sans but précis de lire le plus rapidement possible les 34 livres que j’ai acheté le 31 décembre), l’écriture de l’auteur se révèle à moi comme un miroir presque fidèle : je dois commencer mes questions d’examen à partir de la dernière jusqu’à la première, lui ne peut pas éteindre la radio avant d’y avoir entendu un nom propre. Nos vies sont ponctuées d’objectifs que nous nous imposons pour aucune raison valable et desquelles nous ne pouvons nous défaire.
Nous partageons aussi la même peur de mourir dans un accident d’ascenseur dont les câbles lâcheraient malencontreusement (même si, selon un ami ingénieur, il n’est jamais arrivé de tel accident). Nos enfances étaient marquées par la nette impression que nos camarades de classe pouvaient voir absolument tout ce que nous faisions dans notre quotidien privé (lui ignore l’origine de cette paranoïa, moi je sais que c’est à cause d’un épisode d’une émission canadienne destinée aux jeunes, dans laquelle deux geeks téléchargent une femme avec tous les pouvoirs d’Internet, et que celle-ci rend leurs vies privées publiques à tous leurs amis, par magie, dans un épisode).
De plus, nos appartenances religieuses se ressemblent : nés dans une famille juive plutôt séculaire, nous sommes à peu près au même niveau d’agnosticisme, même si sa mission biblique a ajouté une couche spirituelle à son identité urbaine et individualiste. Pour ma part, je critique de moins en moins la religion, et peux respecter la nature pieuse de certains pratiquants, même après la lecture des essais antireligieux de Richard Dawkins et de Michel Onfray.
En fait, A.J. Jacobs, ne fait pas que me ressembler. Il nous ressemble tous. Au début de sa quête encyclopédique, c’est un jeune éditeur à Esquire, urbain, cynique, drôle, accro à ses courriels, ses cafés et son individualisme. Mais ses deux projets lui apportent une humilité avec laquelle nous pouvons tous nous identifier, parce que nous partons du même point de départ : nous partageons un train de vie similaire, ponctué à la fois de cynisme et de transports en commun. À la seule différence que lui écrit des livres qui se classent selon les meilleurs vendeurs du palmarès du New York Times.
A.J. Jacobs transforme des idées farfelues en projets concrets qui le poussent à passer des mois devant des tomes encyclopédiques ou à se laisser pousser la barbe et porter des toges en plein New York. Il rencontre des gens religieux, intelligents, odieux, populaires, bizarres dont la sagesse, ou le manque de celle-ci, le dirige vers une destination insuffisamment visitée : l’humilité. Non pas cette honte dont je parlais dans l’article de Roth, mais simplement la possibilité d’accepter que, malgré notre intelligence, malgré notre modernité, notre progrès technologique, nous avons quelque chose à apprendre, que la source de ce savoir soit l’Encyclopédie, la Bible ou une voisine timide.
Comme le demande le policier croyant dans « Le Piège d’Issoudun », de Micheline Lanctôt, « C’est si naïf, de croire qu’il y a quelque chose de plus grand que soi-même? ».
Bukowski me fait penser à une jeune française adorable
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?
Bukowski me rappellera toujours trois femmes. La première, une pseudo mannequin plutôt folle, qui me recommande « Women » lors d’une des premières séances photos de ma jeune carrière. La seconde, une jeune fille de 19 ans à qui je vole trois baisers dans un petit village en Bourgogne, et qui a modifié son nom sur Facebook pour rimer avec celui du fameux auteur américain. La dernière, c’est une vendeuse aux cheveux gris qui me passe un gros volume de poésie de Bukowski, et que j’embrasse, à genoux, entre les rangées R et S à la librairie. Elle me recommandait du Steinbeck aussi.
« Post Office », le premier roman de Charles Bukowski, traite de la vie difficile mais étrangement calme de Henry Chinaski (son alter ego littéraire), qui travaille comme remplaçant facteur, assigné aux pires routes possibles et à des conditions climatiques hostiles en cas d’absence d’employés plus anciens. Le ton du roman saisit bien le paysage littéraire de Bukowski : patrons opportunistes et simplets, femmes faciles mais folles, et lendemains de veille à n’en plus finir.
Les premiers jours de travail de Chinaski sont ponctués par le désir continu de se retrouver auprès du cul chaud de Linda le soir venu. Ceci dit, il finit par passer à une autre femme, et à une autre, comme si on se retrouvait dans une version allégée de « Women » (roman dans lequel la procession infinie de maîtresses excentriques est interrompue uniquement par quelques vomissements matinaux et des courses de chevaux). Lorsqu’il retrouve Linda, quelques années plus tard, celle-ci a vieilli, et leur réunion, à peine sexuelle, à peine drôle, plutôt alcoolisée, ne fait que refléter un passé simple et révolu.
J’ai revu la pseudo mannequin folle à quelques occasions, je sais pertinemment que ma rage photographique pour elle s’est complètement éteinte. J’ai recroisé la vendeuse aux cheveux gris dans un autobus, et nous nous sommes souris poliment. Et la jeune française tarde à acheter ce billet pour le Canada. Les relations qui m’ont mené à lire du Bukowski sont dans le même état que celui de Henry et Linda dans « Post Office ». Le passé est peut-être beau, même dans son pathétisme. Mais lorsqu’il a la fâcheuse idée de refaire surface, il est grotesque.
Ceci dit, j’entretiens encore l’espoir que cette fille traverse l’Atlantique pour retrouver un lecteur qu’elle a converti à Bukowski, mais qu’elle n’a pas réussi, malgré tous ses efforts, à dissuader de dévorer Beigbeder.
p.s. je sais que c’est purement anecdotique, et qu’on ne devrait pas juger les œuvres par leurs artistes, mais cet extrait de Bukowski m’a toujours dérangé. J’ai toujours perçu un gars qui ne perdait jamais son sang froid, même dans ses moments les plus difficiles. Misogyne, peut-être, mais violent?
À suivre de Bukowski dans ce blog : « Ham on Rye » et « Pulp ».
Philip Roth : la graduelle découverte d’un génie incontesté
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but ? Qui sait ?

Durant mon ravage au Chapters, je n’ai pas acheté tous les livres de Philip Roth d’un seul coup, et ce, pour la seule et unique raison que je souhaitais de la diversité dans mon petit délire de consommation. Dans la vie, j’ai quelques certitudes : aucune séance photo n’ira comme prévue, je continuerai à manger des burgers au bar Auprès de ma blonde, et je lirai tous les romans de Philip Roth. Donc, je ne suis pas pressé. L’ayant découvert l’année passée, je suis tombé sous le charme de cet auteur mille fois primé, lauréat du Prix Pulitzer pour son puissant roman American Pastoral.
Malgré toutes les louanges que je pourrai faire de l’auteur de Portnoy’s Complaint (le manifeste chialeur d’un jeune Juif américain névrosé), je n’ai pas du tout raffolé de son court roman The Breast, clin d’œil à La métamorphose de Kafka dans lequel M. Kepesh, un professeur de littérature, se transforme en sein de la taille d’un homme. Le livre publié en 1974 dénote une maîtrise stylistique évidente, un humour un peu acerbe et un goût pour l’absurde mais, c’est du m’as-tu-vu. Il semble dire : « Regardez mes pouvoirs, je peux faire n’importe quoi. Tiens, un homme se transforme en sein. »
Ceci dit, j’ai été bien plus comblé par The Humbling, son plus récent roman. La prémisse est plutôt simple : Simon Axler, comédien de théâtre expérimenté et de grand renom, est soudainement incapable de jouer sur scène. Il est devenu mauvais. S’ensuit une dépression et, plus tard, une aventure amoureuse avec une lesbienne quarantenaire qui décide de faire une parenthèse masculine dans sa vie sexuelle.
En passant, y a-t-il un équivalent français pour humbling ? Non pas « qui humilie » (humiliant) mais « qui rend humble » ? La différence est majeure et pourtant le français ne semble pas offrir cette nuance… Justement, je venais de vivre un certain humbling moi-même avant d’aborder le livre : une étrangère dans un bar, après quelques échanges brefs, me coince rapidement dans le rôle du douchebag imbécile à la quête de l’adulation des autres. Et ça me met dans un fol état de rage et de questionnement : est-ce que je cherche, en tout temps, l’approbation des autres en faisant de l’improvisation, de la vidéo, de la photo?
Comme si j’avais été neutralisé rapidement pendant une partie d’échecs et mats, les remarques de la fille me figent et je me retrouve, peu de temps après, dans la lecture de The Humbling, auquel je m’identifie : le personnage passe sa vie à plaire à des étrangers, et lorsqu’il n’y arrive soudainement plus, il implose. Il se retrouve ensuite dans une relation charnelle où il est, clairement, le moins puissant des deux amants. Le récit est fort et confirme, encore et encore, le statut de Roth en tant que maître vivant de la littérature américaine.
Quelques scènes sont géniales, notamment lorsqu’Axler pointe un fusil sur une ex de sa nouvelle maîtresse, furieuse, qui s’est illégalement infiltrée dans la demeure du comédien retraité, par pure jalousie. La confrontation, entre deux intellectuels épris émotionnellement d’une femme de quarante ans plutôt immature, est délicieuse.
Le roman, comme la plupart des réussites de Roth, semble nous dévoiler des vérités simples, fortes et universelles, dans le contexte d’un récit original mais sobre. Du bon Roth!
À suivre : Goodbye Columbus est sur ma tablette, et la lecture de ce livre approche à grands pas!
Chuck Klosterman me fait penser à Josiane Lalonde
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?
Durant mon petit ravage à Chapters, j’ai fait l’acquisition de Sex, Drugs and Cocao Puffs, le manifeste autoproclamé de la culture populaire par l’analyste pop Chuck Klosterman. L’auteur y résume les tensions ethniques aux Etats-Unis par la rivalité entre les Celtics et les Lakers. Il aborde le phénomène de Left Behind, un roman de sensationnalisme religieux implorant les hérétiques à trouver Jésus. Il passe aussi par la musique country pour ensuite s’arrêter sur la série de télé-réalité The Real World.
Pourquoi j’ai pensé à Josiane Lalonde ? Klosterman explique le concept de la sex-symbol aux Etats-Unis, et en définit trois types. La première, l’originale : Marilyn Monroe. Le symbole ultime de la beauté en son temps, l’incarnation du succès et du malheur qui s’ensuit. Une femme absolument inaccessible aux hommes qui ne sont pas Président des Etats-Unis (Kennedy), athlètes ultra-performants (Di Maggio) ou écrivains prodiges (Henry Miller). Bref, Marilyn est un monstre intouchable.
En deuxième lieu, on trouve Pamela Anderson, que les modifications chirurgicales ont transformé en idéal physique moderne, et qui, évidemment, aime le sexe. Si on est incapable d’imaginer Marilyn Monroe en train de faire l’amour, on peut très bien imaginer (ou télécharger rapidement) Pamela Anderson en train de faire tout plein de petites bêtises sur un bateau avec une pseudo-rock-star. En plus de ces deux femmes, Klosterman nous parle aussi de Madonna, qui, elle, essaie trop. L’image qu’elle a tenté continuellement de projeter au public américain est celle d’une femme qui incarne le sexe, mais ce n’est pas naturel. À trop vouloir être cool, on est automatiquement disqualifié.
Transposons cette théorie de la sex-symbole dans le paysage virtuel québécois : Josiane Lalonde, la sexy franco-ontarienne, ancienne star de Youtube et blogueuse capable de vendre ses sous-vêtements à 340$, dans quelle catégorie se trouve-t-elle? Monstre intouchable, nymphomane sexy ou agace exhibitionniste? Elle manie brillamment la photo hyper vêtue au regard coquin. Elle manipule à merveille des statuts Facebook ou des tweets ambigus qui donnent envie de s’inviter dans son lit. Mais veut-elle seulement faire l’amour, ou désire-t-elle donner l’image d’une femme en chaleur? Souhaite-t-elle du sexe, ou se plaît-t-elle à savoir qu’une armée d’hommes la suivent et la veulent?
La question peut se poser pour de nombreuses petites webstars locales sur Facebook ou twitter : combien d’entre elles parlent de leur désir d’un homme, là, immédiatement, mais n’invitent pas ceux qui (comme moi…) se jettent à leurs pieds en messages privés ou publics? J’ai l’impression qu’on a surtout affaire à des personnalités de type Madonna. Et qu’est-ce qu’un sex-symbol sans sexe? Une femme objet intouchable?
Sex, Drugs and Cocoa Puffs est un livre à lire, même si la vitesse à laquelle évolue la culture populaire moderne rend certaines références quasiment incompréhensibles. Admirez l’intelligence chiante de Klostermnan, émerveillez-vous des références sociales étranges, et demandez-vous si la fille que vous suivez sur twitter est une Marilyn, Pamela ou Madonna. Ou une Josiane.
Klosterman, Chuck, Sex, Drugs and Cocoa Puffs, publié chez Scribner, en 2003, 243 pages








