Je lis Le Clézio dans le métro
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?
L’été de mes 17 ans. Ma copine de l’époque et moi sommes installés sur un drap posé sur la pelouse des résidences du cégep. Elle porte un bikini jaune, à la fois innocemment mignon et violemment sexy. Allongés, l’un contre l’autre, nous lisons à haute voix, tour à tour, des paragraphes de La Lenteur de Milan Kundera.
Jamais plus aucune lecture de Milan Kundera ne me fera le même effet, même assis sept ans plus tard à lire L’insoutenable légèreté de l’être au Parc Lafontaine, cette fois-ci, seul. Aussi, à cause des goûts musicaux de cette ancienne copine, je ne peux plus vraiment écouter du Sublime sans ressentir une pointe de nostalgie pour une époque absolument et terriblement révolue. Cependant, c’est une toute autre histoire.
Mes lectures actuelles se font dans un contexte moins romantique. N’étant pas détenteur de permis de conduire, je lis principalement dans les transports en commun.
On s’en fout, n’est-ce pas?
En fait, je propose cette réflexion aujourd’hui parce que j’ai éprouvé un sentiment bizarre en lisant Ritournelle de la faim de J.M.G Le Clézio, récipiendaire du Prix Nobel de littérature en 2008, l’année même de la publication du susmentionné roman. Le sentiment? L’indifférence. Complètement incapable de me captiver. Mes yeux scannaient les mots, mes doigts tournaient les pages, des bribes d’information s’enregistraient dans mon cerveau, mais sinon, presque rien. Et je me suis demandé si c’était une question de contexte.
Était-ce à cause de la chaleur accablante des derniers jours, subsie en coexistence forcée avec des trentaines de voyageurs, au milieu d’un Montréal congestionné et lent? Était-ce ma charge de travail qui, pour la première fois, semblait tellement lourde qu’elle me faisait oublier la littérature, supposée me permettre une certaine fuite vers un monde autre, dans lequel je ne suis que spectateur?
Ou était-ce le roman? Ici et là, quelques phrases du roman traitant d’une jeune femme qui vit à Paris pendant la Seconde Guerre Mondiale me marquent, surtout vers la fin. Les cinquante dernières pages racontent la fin de la guerre, et la triste nostalgie qui habite les lignes me plaît. Reste que si le livre était une piscine, j’y aurai mouillé mes pieds, mais l’eau n’aurait jamais été suffisamment attirante pour que j’y plonge complètement.
J’ai toujours détesté ces images d’une femme dans la quarantaine assise confortablement dans un sofa au milieu d’un salon stylisé en train de lire un roman, arborant un petit sourire niais. Pour moi, la lecture a toujours été quelque chose de plus intense, vrai, presque dangereux, mais je me demande, aujourd’hui après la lecture de Ritournelle de la faim : y a-t-il un contexte de lecture idéal que je devrais trouver? Vous, où lisez-vous?
Ritournelle de la faim, J.M.G Le Clézio, publié chez Gallimard, 2008, 205 pages.
John Ralston Saul, mon penseur préféré
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, le penseur canadien John Ralston Saul!
Pendant la période électorale, je lisais un essai de John Ralston Saul publié en 1997. Le livre se veut, en grosse partie, une réaction au referendum de 1995. Malgré la lourdeur du sujet, il me faisait plaisir de retourner à ce penseur. Suite à l’élection de Harper, mon mur Facebook était parsemé d’appels à la souveraineté plus ou moins gracieux, plus ou moins convaincants, et je craignais la mort du débat, situation probablement souhaitée par les Conservateurs. John Ralston Saul était ma lanterne de rationalité parmi ce torrent émotif marqué par l’amertume.
Ceci dit, ce n’est pas uniquement la rationalité qui peut nous sauver, comme Ralston Saul l’a laissé comprendre au travers de ses essais. Il en fait un redoutable procès de 700 pages dans Voltaire’s Bastards, expliquant entre autres comment la rationalité bureaucratique a permis à des colonels d’agir en comptables pendant la Seconde Guerre Mondiale et d’ainsi causer une de plus grandes boucheries de l’humanité* . La rationalité, selon Saul dans On Equilibrium, fait partie de six qualités humaines très importantes, dont le bon sens, l’éthique, l’imagination, l’intuition, la mémoire et la susmentionnée raison. Individuellement, ces traits peuvent être érigés en dogmes dangereux. Leur interaction peut permettre une société harmonieuse, voire même un individu sain.
Ceci dit, John Ralston Saul n’est pas uniquement un penseur, c’est un penseur canadien, c’est-à-dire qu’il pense le Canada. Ainsi, un de ses plus récents ouvrages, A Fair Country, explore le mythe canadien. L’auteur affirme que nous sommes un pays aux triples influences : anglaise et française, comme nous l’avons toujours prétendu, mais aussi amérindienne (aboriginal, en anglais, ou aborigène), et que ces trois facettes nous ont formé politiquement, socialement, culturellement, etc. Une pensée de colonisés nous empêche d’apprécier pleinement l’influence amérindienne sur notre vie quotidienne, mais celle-ci est là, résultat d’une coexistence (aussi tumultueuse et imparfaite soit-elle) qui date de plusieurs centaines d’années.
En fait, selon l’auteur, le Canada est une des plus vieilles démocraties et sa particularité réside dans le fait que ceui-ci est une idée d’un pays infiniment perfectible, non pas statique et accompli comme prétendent l’être d’autres nations (faussement, d’ailleurs). Bref, le Canada est surtout une idée, comme le répète l’auteur dans A Fait Country et comme il l’avait fait auparavant dans Reflections of a Siamese Twin. Dans ce dernier, il fait une critique virulente du mouvement souverainiste qui, malgré sa lourdeur (après 300 pages, on comprend), soulève quelques points intéressants, notamment sur tous ces monstres sacrés de l’Histoire québécoise officielle.
Il y fait mention de ces noms intouchables, éternellement laminés dans leur rôles historiques, comme Parizeau, Lévesque, Crise d’Octobre, Trudeau, l’accord du lac Meech, Mulroney, et ose poser la question : et si on les voyait autrement? Que révèle une histoire statique, sinon un pays en crise profonde? Le but n’est pas de sanctifier les démons ou de diaboliser les martyrs, mais plutôt de permettre le débat et la discussion quant à notre histoire commune.
Ce qui me saisit chez Saul, c’est sa capacité à rester calme mais cohérent dans la tempête, de ne pas se laisser aller aux réponses faciles, au populisme ou à la piste romantique et confortable. Tandis que mes concitoyens se réfugiaient dans un camp ou dans l’autre, caricaturant l’ennemi à outrance, John Ralston Saul était un compagnon de route intellectuel inestimable, me rappelant quotidiennement qu’il était possible de penser autrement, et de ne pas céder aux nationalismes négatifs qui me sont présentés, d’un coté ou de l’autre.
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* Voir un article intéressant de Foglia sur cette rationalité ordinaire et destructrice





