12 hommes 12 livres: Youssef Shoufan et L’Art presque perdu de ne rien faire
J'ai demandé à 12 hommes de me recommander des livres importants pour eux. Mon but final est de réévaluer mon rapport avec eux et avec les hommes en général. Un soir de janvier, je rencontre Youssef, ami, photographe, penseur, voyageur, pour parler du dernier livre de Dany Laferrière, que l'auteur qualifie d'autobiographie de ses pensées. On parle.
On revient souvent vers la dualité de l'être. Les images saisissantes sont récurrentes dans le livre : un livre est une carte de trésor, dont l'auteur possède la moitié de la carte, et le lecteur, la deuxième partie. Le temps est une rivière, que nous sommes. Ce tigre de Borges, qui le déchire alors qu'il est lui-même ce tigre. Et cette image qui frappe Youssef, de l'interdépendance du voyageur et du sédentaire. Entre celui qui prend le train et celui qui attend à la gare pour entendre son histoire. Comme quoi les deux ont sauvagement besoin de l'autre pour exister.
Mais qui es-tu, Youssef, entre les deux ? « Moi je suis le voyageur. » C'est une réponse légitime. Youssef a quand même foulé le sol de plusieurs pays dans différents continents. Petite pause. « Mais je suis aussi le gars qui attend au quai un peu. » Comme quoi, on raconte des histoires et on se fait raconter des histoires.
Dany Laferrière parle de cet homme qui a décidé d'être incognito pour éviter d'être repéré par le dictateur. Si longtemps qu'il est resté incognito longtemps après que le dictateur soit parti. Cela me fait penser à ce qu'il dit des chefs-d'oeuvre, qu'ils sont dangereux parce qu'il leur arrive parfois de dépasser leurs buts. Comme cet incognito trop longtemps caché qu'il n'identifiait plus ce qu'il évitait. Il a dépassé son but. Est-ce que Youssef les dépasse, ses buts ? En a-t-il ?
« Mon père me pose cette question, mais je ne sais pas vraiment quoi répondre ». S'il n'a pas de but précis, Youssef est quand même un hyperactif : photographe, édimestre, vidéaste, intervenant...mais n’a-t-il pas de buts précis ? « En fait, je n'ai jamais de but qui va plus loin qu'un an. » Il pense. Lentement, il arrive vers sa réflexion. « Mon seul but, à long terme, serait l'immortalité, dans le fond. »
Non pas l'immortalité physique de quelqu'un qui ne meurt jamais, mais de quelqu'un qui continue d'exister aux yeux des autres, à travers ses romans, ses pensées, quelqu'un qui a sa place dans ces cimetières de Laferrière, les bibliothèques. Youssef souhaite donc écrire éventuellement une œuvre qui pourrait rester dans l'imaginaire des gens. « Si ma vie s'arrêtait là, est-ce qu'il y aurait une seule phrase que j'ai dite que quelqu'un lirait dans cent ans et trouverait qu’elle est bien formulée ? ». Youssef me rappelle que nous sommes tous les deux un peu obsédés par cette notoriété artistique, qui, une fois la mort arrivée, ne vaut plus rien réellement. Il faut un certain niveau d'acceptation.
Quand Laferrière parle d'un auteur qui renaît à chaque lecture, conclut Youssef, il doit un peu penser à lui-même, non ? Et s'il parle de lui-même comme étant découvert dans le futur, dans son propre livre, c'est qu'il a un peu accepté l'idée de se propre mort ?
Mais qu'est-ce que la mort, je me demande, pour un homme qui considère qu'il est la rivière du temps dont la source remonte à l'enfance ? Pour cet homme qui lit des poèmes avant de se coucher, et qui croit que l'on construit l'univers en dormant ?
Dany Laferrière nous démontre, dans L'art presque perdu de ne rien faire, sa façon originale et presque spirituelle d'aborder ces questions éternelles du temps, de la mort, du sommeil et de l'art. Dany Laferrière n'est pas avec nous lorsqu'on discute de lui à La Petite Cuillère, mais ces pauses entre les phrases d'Hemingway, dont il parle, qui sont chargées du « poids des rêves de ces lectures », composent la conversation entre Youssef et moi. Tour à tour nous lisons ses phrases, et permettons à ces silences, ce poids de rêve, d'exister entre nous. Si l'auteur n'est pas là, physiquement, avec nous, deux copies de son livre reposent sur la table du café tandis qu'on fait vivre, ou renaître, ses pensées.
Comment ne suis-je pas venue à bout de l’énigme…?
Lorsqu'on parle de littérature, il est de bon ton d'affirmer aimer certains auteurs, et d'en dédaigner d'autres, dont la plume n'a pas su vous émouvoir ou vous édifier.
Parmi ces auteurs dont je n'ai jamais, au grand jamais, entendu dire de mal figure Dany Laferrière. Or, je vous avoue aujourd'hui que L'Énigme du retour m'a laissée de glace. J'ai refermé ce livre sans grand regret, environ à la moitié. J'avais gardé en moi ce secret honteux trop longtemps. Je vous le livre aujourd'hui.
Les porcs contrattaquent
Je n’aurais jamais pensé un jour me prendre d’affection pour un policier alcoolique et débauché qui ne s’occupe pas de sa fille. Dieuswalwé Azémar, vieux porc accroc aux putes et au tranpe (1), être souillé dans une ville peuplée de loques humaines et de monstres, est un personnage créé de toute pièce par l’écrivain Gary Victor, dont les romans ne pourraient être mieux décrits que par ce passage de L’énigme du retour, de Dany Laferrière :
« Mon vieux complice Gary Victor avec son visage lunaire me fait penser au gentil Jasmin Joseph, celui qui ne peignait que des lapins. Gary Victor sort chaque fois de son chapeau un roman plein de diables, de voleurs, de zombies, d’esprits moqueurs et de bandes carnavalesques aux couleurs riantes d’un tableau naïf. Mais si chargé d’obsessions qu’à la fin ça devient aussi noir qu’un cauchemar d’adolescent. » (2)
Je ne savais rien de Gary Victor jusqu’au jour où il débarqua dans mon cours de littérature des Caraïbes pour donner une conférence, il y a de cela deux ans. L’impression qu’il fit sur moi fut si forte que dès la fin du cours, je me suis procuré Saison de Porcs, qui était alors le plus récent roman de l’écrivain le plus lu de Port-au-Prince.
Dans Saison de Porcs (3), chaque personnage est à la fois un porc et un saint, et on ne sait jamais de quel côté chacun peut basculer. Plongé dans un univers sali autant moralement que physiquement, l’inspecteur Dieuswalwé tentera de résoudre une panoplie de crimes incroyables dont les différentes ficelles finiront par tisser une toile très claire dans l’esprit de Dieuswalwé, qui n’aura que quelques heures pour empêcher l’aboutissement d’impardonnables machinations.
Gary Victor maîtrise son style à merveille, alternant poursuites haletantes et descriptions colorées qui font plonger le lecteur tête première dans un univers rocambolesque et déstabilisant. Comme avant-goût, voici les premières phrases de cet excellent polar :
« Le soleil, comme des perles de plomb, déversait une lourde chaleur dans le mitan de son crâne, visant avec précision sa calvitie. Il crut entendre une pluie de feu sur la savane brûlée par les vapeurs de soufre qui aspiraient la sève de cette végétation qu’on eut dit calcinée. » (3)
À lire si vous aimez
- Les romans policiers bien ficelés
- Solibo Magnifique de Patrick Chamoiseau
- Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire
2. L’énigme du retour, LAFERRIÈRE, Dany, éditions Boréal, 2009, p. 135
3. Saison de Porcs, VICTOR, Gary, éditions Mémoire d’encrier, 2009, p. 9






