Ces auteurs décevants
La littérature est devenue pour moi une façon de vivre mes rapports: avec des livres mais avec des auteurs. Certains dont le parcours est terminé ne peuvent pas me décevoir, je pense ici à Gil Courtemanche, à Nelly Arcan...
Cependant, certains auteurs sont pris dans des contrats lucratifs qui les obligent à produire, au détriment parfois d'une écriture stylisée et lisible. Je pense ici à Chuck Palahniuk et Amélie Nothomb. Et aujourd'hui je leur parle.
L’Enfer, selon Palahniuk
Es-tu là, Chuck Palahniuk? C’est moi, Joseph Elfassi, ton fan incontesté depuis Fight Club, Choke, Invisible Monsters, etc. Je me demande : respectes-tu seulement ton contrat avec Randomhouse qui te demande quelques centaines de pages par année, sans trop porter attention à ce que tu écris?
Damned, la plus récente œuvre de l’auteur originaire de Portland, Oregon, relate l’histoire d’une grosse fille de treize ans dont les parents sont de riches célébrités hypocrites qui s’amusent à adopter des enfants de pays en guerre pour mousser leur image publique. Cette fillette, Madison, se retrouve en Enfer, entourée d’une distribution rappelant explicitement The Breakfast Club. Elle essaie de s’adapter à son nouvel environnement, composé de marées de sperme, de mers d’insectes, de montagnes de couches d’enfants et d’une légion de monstres et de démons issus de toutes les mythologies du monde.
Le livre est truffé de ces redondances propres à Chuck Palahniuk. Dans Fight Club, ça donnait « I know this, because Tyler knows this »… dans Damned, ça donne une série de variantes de répliques comme « Ma mère me dirait ceci, elle voudrait dire cela. », « Je suis peut-être une petite fille obèse et morte, mais je sais telles choses », « Je ne suis pas une petite Madame Salope », « bla bla bla »[1]. Les bla bla bla ne sont pas de mon cru, on retrouve ces répétitions dans le roman. D’ailleurs mon introduction est une imitation du roman : à chaque début de chapitre, Madison Spencer s’adresse à Satan, qu’elle cherche. Sans ces leitmotivs inutiles, le livre perdrait probablement cinquante pages…
Inexplicablement, cette fille se fait des amis en Enfer et décide de gravir les échelons de l’Éternité en combattant les plus grands méchants de l’Histoire, en débutant par Hitler (à qui elle vole violemment la moustache) en allant jusqu’à Attila le Hun, Caligula et Catherine de Médicis, entre autres. Munis de leurs totems importants, elle monte rapidement une armée de morts contre le Diable.
Je l’avoue, j’étais initialement emballé par la violence notoire de l’auteur (le livre Fight Club étant encore plus violent que le film du même nom), sa documentation intensive (techniques artistiques dans Diary, obsessions sexuelles dans Choke, vedettes hollywoodiennes des années 30 dans l’exécrable Tell-All) et ses revirements hallucinants. Hélas, Damned ressemble à une parodie de l’œuvre de Palahniuk, la violence et l’horreur y étant inclues comme un simple effet esthétique, donnant un résultat cliché, prévisible, sans réel sens…
Peut-être que je n’arrive pas à suivre l’auteur. Il est possible que son intelligente ironie m’échappe, que la beauté de son kitsch me dépasse, mais Chuck Palahniuk est en train de rejoindre les rangs d’Amélie Nothomb dans mes étagères de bibliothèque : je collectionnais avidement ses premiers romans, mais avec le temps, je me lasse et il est possible que je ne me jette plus sur ses nouveaux nés avec la même ardeur qu’autrefois.
Je t’aime, Chuck Palahniuk, mais je crois qu’on devrait commencer à fréquenter d’autres gens…
Palhaniuk, Chuck, Damned, Publié chez Doubleday Canada, 2011, 247 pages.



