Le livre préféré de tous les temps d’Élisabeth : Le conte du graal
Dans la vie, je me sens comme un remake de Perceval à la sauce 21e siècle, j'ai de la difficulté à en verbaliser la raison — quelle surprise — mais je sais que ce personnage m'obsédera toujours.
Chrétien de Troyes est le premier auteur de tous les temps à avoir mentionné la quête du graal. Il est un peu mon héros. Son Conte du graal est à la fois subtil et parodique, c'est un livre sur la parole, sur la pertinence de poser les bonnes questions, sur la filiation et sur l'importance de l'interprétation.
Le Haut Livre du Graal, conte fantastique
Avez-vous déjà écouté Kaamelott ou The Monty Python and the Holy Grail ? Cette série et ce film sont hilarants, peu importe que l’on connaisse les personnages à l’avance ou non. Toutefois, vous êtes-vous déjà demandé d’où venaient toutes ces blagues qui, outre leur caractère comique, sont aussi des clins d’œil à des personnages qui prennent leur origine dans les premiers balbutiements de la littérature française ? En écoutant Kaamelott pour la première fois, je ne comprenais pas pourquoi Perceval n’était pas capable d’énoncer clairement une idée et que personne ne saisissait jamais ce qu’il voulait dire. Et, le Lancelot de Monty Python, comment se fait-il qu’il soit à ce point sanguinaire et que le Gauvain de Kaamelott soit une sorte d’adolescent écervelé ?
Prenons par exemple cet épisode de Kaamelott :
et ce passage du Conte du graal de Chrétien de Troyes :
«
— Jeune homme, […] je t’en pris, apprends-moi de quel nom je t’appellerai.
— Seigneur, je vais vous le dire : je m’appelle Cher Fils.
— Cher Fils, c’est ton nom ? Je suis persuadé que tu as aussi un autre nom.
— Seigneur, par ma foi, je m’appelle Cher Frère.
— Oui, oui, je te crois, mais si tu acceptes de me dire la vérité, c’est ton vrai nom que je veux savoir.
— Seigneur, je peux bien vous dire que mon vrai nom est Cher Seigneur.
— Grand dieu ! Voilà un beau nom ! En as-tu un autre ?
[…]
Aussitôt, le chevalier partit au galop : il était fort impatient ».
Puis, cet extrait de The Monty Python and the Holy Grail :
et ce passage du Haut Livre du Graal :
« Lancelot ne put s’empêcher de les attaquer, l’épée tirée, et ils lui coururent sus de toutes parts, mais lui, il se défendit vigoureusement, tranchant les tisons enflammés, si bien que les charbons ardents en volaient partout, et les frappa de l’épée en plein visage. »
Tous ces personnages ont un passé inscrit dans les livres et vous verrez que ces derniers, loin d’être cérémonieux, montraient déjà les chevaliers de la Table Ronde dans tous leurs états, aussi ridicules puissent-ils être !
Je vous propose donc la lecture du Haut Livre du Graal, une œuvre majeure (ainsi qu’anonyme) du Moyen Âge français. Ce livre se présente comme une réécriture et une continuation du Conte du graal de Chrétien de Troyes, que ce dernier n’a pas pu terminer, probablement parce qu’il s’est éteint avant. Le Haut Livre du Graal reprend tous les motifs typiques de l’œuvre originale mais en accentuant l’aspect fantastique et monstrueux de tous les personnages. Imaginez un livre qui créerait une atmosphère qui rappelle à la fois celles des films de Tarantino et des longs métrages d’Aronofsky. Comme le dit si bien Armand Strubel dans l’introduction du Haut Livre : « le vertige de la violence semble constamment mis en balance avec l’appel du sens. La violence n’est pas seulement un moyen, elle est comme une ivresse ».
La scène d’ouverture montre un roi Arthur en pleine torpeur et une reine Guenièvre qui sanglote parce que la cour du roi est totalement vide. Tous les chevaliers ont déserté ce roi sans volonté ni courage, qui ne poursuit plus aucune aventure. Le roi décide donc de se rendre à une chapelle merveilleuse qui est censée redonner aux hommes le cœur d’accomplir des faits d’armes et des actions honorables. Juste avant le départ, un de ses écuyers reçoit une blessure en rêve et meurt en se réveillant tout ensanglanté.
Le ton est immédiatement donné. Tout au long du roman, les personnages font face à d’incroyables aventures et ne savent qu’en penser. Tiraillés entre stupeur, folie et rêve éveillé, Perlesvaus (il s’agit du personnage de Perceval, dont le nom a été légèrement modifié), Lancelot, Gauvain et Arthur partent à la recherche du Graal.
Perlesvaus réussit à entrer au château du Graal et, afin que se résorbe la malédiction qui s’abat sur le royaume de Logres, il doit s’enquérir à propos de l’usage qu’on fait du Graal. Cependant, chaque fois que Perlesvaus voit passer le Graal, il est tellement impressionné qu’aucun mot ne sort de sa bouche.
Lancelot tente à son tour d’entrer au château du Graal et de poser les bonnes questions, mais le Graal ne sera pas montré en sa présence, parce qu’il n’est pas assez pur, étant donné sa liaison passionnée et adultère avec la reine Guenièvre.
Gauvain aussi prétend au titre de héros du Graal. Il voudrait se rendre au château du Graal, cependant il sera entravé dans sa quête par des demoiselles très entreprenantes, des nains mesquins, des maris jaloux et des dames sanguinaires. Et, lui non plus, ne pourra pas voir le Graal, en sa qualité de séducteur libidineux et, de ce fait, impur.
Les personnages sont donc montrés dans toutes leurs contradictions et sont sans cesse mis à l’épreuve par des opposants polymorphes et insaisissables. Leurs réputations les précèdent et on leur impute des intentions qu’ils n’ont parfois pas. Ils voyagent à travers des contrées où des chevaliers enflammés et maudits s’enfuient au simple son d’une cloche et où des demoiselles belles et charmantes tenteront de leur couper la tête. Rien n’est jamais acquis et les apparences cachent toujours un secret insoupçonné. Les ennemis sont barbares, sanguinaires et parfois même cannibales.
Au fil des aventures, un des chevaliers finit pas conquérir le Graal et tout semble rentrer dans l’ordre… jusqu’au jour où un des personnages clés de la Table Ronde assassine l’héritier du trône. S’ensuivent alors batailles d’égos et quiproquos où les chevaliers s’entredéchirent sans relâche.
Bref, je vous conseille ce livre si vous avez envie de lire une histoire du Graal où toutes les certitudes sont renversées et où la réalité est toujours en tension avec le rêve, la folie ou l’illusion : un des premiers romans fantastiques de l’histoire de la littérature française ! Maupassant et son Horla peuvent aller se rhabiller.
Le Haut Livre du Graal, (anonyme), éditions Le livre de poche, 2007, 1053 pages, édition bilingue
À lire si vous avez aimé
- Le Horla de Maupassant et le fantastique en général
- Le film The Monty Python and the Holy Grail
- La série Kaamelott
- Les films Reservoir Dogs et Natural Born Killers de Quentin Tarantino
- Les films Requiem for a dream et Black Swan de Darren Aronofsky
Petit conseil : Pour apprécier au maximum la lecture du Haut Livre du Graal, je vous recommande de lire d’abord le Conte du graal de Chrétien de Troyes, qui est très court : il compte environ 160 pages. Vous serez alors à même de savoir quels passages sont des parodies et quels enjeux de l’intrigue ont été inventés de toutes pièces par l’auteur.





