La tourmente philosophique d’un promeneur de chiens
On ne construit pas un ascenseur à l'intérieur d'un immeuble. On construit l'immeuble autour de l'ascenseur. C'est la vérité étonnante que découvre graduellement Paul Sneijder. Paul est marié à Anna, sa seconde épouse ambitieuse, froide et infidèle qui l'empêche de ramener chez eux Marie, sa fille issue de son premier mariage. Il doit la voir à l'extérieur de son propre domicile. Ils passent un dernier moment ensemble dans un ascenseur dont la chute accidentelle et aberrante sera fatale pour sa fille et les autres passagers, mais de laquelle il sortira vivant. Vivant, et complètement détruit.
Le cas Sneijder présente une quête de liberté originale et pleine d'humour noir, un petit mélange entre l'épanouissement tardif de Lester Burnam dans American Beauty et l'insomnie productive et dangereuse de Jack dans Fight Club. La liberté de Paul se résume à accepter l'infidélité ponctuelle de sa seconde épouse, passer du temps avec l'urne de sa fille, démissionner de son poste de négociateur à la SAQ, devenir promeneur de chiens à l'Île des Sœurs, ignorer ses fils jumeaux fiscalistes (qu'il a eus avec Anna) et s'informer, des nuits durant, sur la nature, le fonctionnement et la signification des ascenseurs dans notre société. Il essaie de tout savoir sur ces bêtes au centre de tout fonctionnement social, mais sa connaissance approfondie ne le rapproche pas d'une possible acceptation ou compréhension de l'accident mortel qui lui a volé sa fille devant ses propres yeux, incapables d'oublier le drame.
Le Cas Sneijder est un brillant roman philosophique, une attaque à la modernité, à l'ambition démesurée de certains qui parlent d'eux-mêmes comme des projets chez Bell. C'est également une attaque à la démesure des hommes et des sociétés, qui se façonnent à la verticale et dont les étages de nos nombreuses tours sont synonymes de l'importance de notre place en société. Le roman peut tantôt être très drôle, comme lorsque Paul Sneijder affirme que la vie est un sport individuel qui aurait pu être inventé par un Anglais bipolaire, mais il est généralement très triste: le deuil et la culpabilité sont palpables chez Sneijder et tous ses gestes, irrationels et désespérés, en sont le reflet parfait. Son antipathie envers son épouse et ses deux jumeaux devient rapidement source de confrontation. Leur mépris, à peine masqué par un souci envers son état le détruira.
Il se lie donc d'amitié avec des personnages improbables: un chypriote obsédé par les chiffres qui l'engage, un client psychanalyste ex-vendeur de voitures, et Wagner-Leblond, l'avocat de la compagnie d'ascenseur qui a mené à l'accident mortel, un homme cultivé et poli. Alors que ce dernier pourrait en réalité être son adversaire juridique, il existe entre les deux hommes une complicité telle que les deux iront à l'encontre de leurs intérêts personnels grâce à leur sympathie mutuelle. Et ces chiens, qu'il promène, dont il ramasse les crottes, deviennent les seuls moments de réelle liberté qu'il vit.
Le roman de Jean-Paul Dubois est écrit d'une main de maître: les phrases sont de petits bijoux bruts, capables de faire interrompre une lecture dans le but de s'en laisser imprégner du sens et de la portée. Des phrases courtes, mais pleines de sens, hyper-chargées et honnêtes, des reflets intelligents et effrayants de notre ère et de ses conséquences sur la nature humaine. À lire, absolument.
Dubois, Jean-Paul, Le Cas Sneijder, Éditions de l'Olivier, 2011, 218 pages.



