Quatre suggestions de lecture pour (re)découvrir la culture des Premières Nations
La Presse a révélé, la semaine passée, les conditions difficiles dans lesquelles vivent les étudiants autochtones, qui décrochent très tôt. Suite aux tentatives d’inclusions de ces communautés dans l’effort économique canadien, je suggère quatre lectures intéressantes qui offrent une vision plus vivante de ces premières nations.
A Fair Country, de John Ralston Saul
Essai
En une dizaine de pages, ce célèbre intellectuel canadien réécrit l’histoire du Canada et détruit le mythe selon lequel nous sommes une nation aux influences binaires française et anglaise. Il parle d’un triple héritage, incluant le patrimoine autochtone : comment aurions-nous pu survivre sans une collaboration étroite avec les communautés présentes? Nous sommes donc tous les fruits de ces rapports politiques, commerciaux, intellectuels et amoureux. L’œuvre de Saul, en général, est un brillant rappel de ce triple héritage qui a créé une nation canadienne unique et louable.
The Truth about Stories, de Thomas King
Essai
Dans un essai d’une rare élégance, Thomas King explique et dévoile quelques mythes fondateurs des Premières Nations, et nous rappelle l’importance du récit dans une histoire collective. Essai riche, simple et beau, il rappelle que les Premières Nations sont bel et bien vivantes et qu’elles ont des histoires à nous raconter. Conséquence politique et sociale d’un tel constat : un peuple vivant a des droits, des revendications et une histoire inachevée.
Through Black Spruce de Joseph Boyden
Roman
Double narration : un pilote amérindien comateux raconte sa difficile vie, ponctuée par la mort, le harcèlement et l’alcool, tandis que sa nièce quitte sa réserve pour rejoindre Montréal et New York dans le but de retrouver sa sœur, en qui elle semble se transformer graduellement. Fiction prenante mettant en vedette une vieille génération lucide et proche de la nature et une jeunesse avide de nouvelles expériences.
Scalped écrit par Jason Aaron et illustré par R.M Guerra
Bande Dessinée
Une fois que nous avons accepté ou compris que ces peuples ne sont pas morts, nous pouvons cesser de les stigmatiser ou de les limiter à une seule culture exotique de plumes, pipes et mohawks. Dashiell Bad Horse retourne à sa réserve américaine après des années d’exil : cette fois-ci, il est un agent secret du FBI et il doit aider à l’arrestation de l’homme le plus puissant de la réserve, Red Crow, qui contrôle tout sur son territoire. Une des meilleures séries de comic books que je n’ai jamais lue. Le récit est riche en héritage autochtone. La série est chargée d’une tension incroyable digne de toute histoire d’espionnage et présente des personnages complexes, colorés et originaux. La meilleure série bd depuis Preacher.
Évidemment, aucune de ces lectures ne remplace l’expérience réelle et le rapport humain. Je suis bien conscient qu’on ne devient pas haïtien en lisant du Laferrière ou arabe en lisant du Khaled Hosseini. Mais ces lectures, et d’autres comme celles-ci, pourraient permettre d’initier un dialogue avecdes peuples vivants qui partagent avec nous un important héritage.
The book of Negroes
J’écris cette critique en anglais parce qu’elle est destinée à une femme en particulier, qui ne connait pas la langue de Molière, hélas. Indulge me.
A woman from the small African village of Baio slit her newborn’s throat and threw it off the slave ship. It was an act almost unnoticed in a moment of pure horror, when the captive men and women from Africa rose up from their dark prison on the boat and faced white men and rifles with desperate, hopeless rage. Eyes stabbed with nails, men impaled on swords, rifle shots through the head, people thrown overboard; it was absolute chaos. Aminata Diallo, a gifted young girl stolen from her village three months prior, witnessed the whole thing as it unfolded.
I do most of my reading in the subway, and I nearly missed my stop when reading this part. For a second I didn’t feel I was in Montréal at all; I felt like I was a silent observer on that slave-ship, the one that brought Aminata from freedom in Africa (a continent she was unaware of) to slavery in America.
Lawrence Hill’s novel, The Book of Negroes, is a brave and important tale about one woman’s continuing quest for freedom. It is richly documented, giving all the regional dialects, local politics, economic details and all-around context a credible weight.
I long for two things when I read: I read to get chills, once in a book if I’m lucky; and I read so a sentence or an image inside a novel can move me so much I just have to stop reading, put the book down, look around me for a minute, and get back to my reading. Most books don’t offer me those moments, and in fact it might be too much to ask. But I’ve shivered at least twice during The Book of Negroes. The first time was from the mutiny scene on the ship. The second was during an altogether banal dialogue between a buyer, a seller, and the object of the transaction; Aminata Diallo, the new slave.
In fact I think this Chris Rock interview is pretty interesting: while she sometimes changes owners and belongs to gentler men, she is still, for all intents and purposes, a slave, and the men are still slave-owners:
I hate moralizing. People tend to do it too often, and it usually sounds off and not too credible. It’s easy to see how one could’ve taken the moralizing route while writing the latter scene: someone is being sold and their value is negotiated like that of sheep or furniture right in front of them. Despite that fact, the author isn’t using grand words or important principles or exaggerating the moment, he’s simply showing it. And it’s shocking. It’s expertly told so you retroactively understand where the author was taking you, without feeling he took your hand and pointed a finger to something saying “this is the point”.
I realize I may not have told you the whole, long story. I don’t feel I need to give too many details. It is, put simply, the heart wrenching story of a woman determined to be free, and fighting for over half a century to claim what was all that time rightfully hers: her freedom. And on the road to freedom she will meet grief, pain, loss, anger and an unending and incurable homesickness.
This is a great book. While I would love to find a common denominator between the novel and the relationship I no longer have with the woman who “led” me to it, it would be intellectually dishonest on my part, and incredibly condescending towards those victims of History. I’ll rather just thank her for the moments when that book was in our vicinity and happened to catch my eye.
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Thanks to Amy Shira Teitel and Elisabeth for the help on correcting the article.
The book of Negroes, by Lawrence Hill, published at HarperCollins in 2007, 486 pages.
John Ralston Saul, mon penseur préféré
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, le penseur canadien John Ralston Saul!
Pendant la période électorale, je lisais un essai de John Ralston Saul publié en 1997. Le livre se veut, en grosse partie, une réaction au referendum de 1995. Malgré la lourdeur du sujet, il me faisait plaisir de retourner à ce penseur. Suite à l’élection de Harper, mon mur Facebook était parsemé d’appels à la souveraineté plus ou moins gracieux, plus ou moins convaincants, et je craignais la mort du débat, situation probablement souhaitée par les Conservateurs. John Ralston Saul était ma lanterne de rationalité parmi ce torrent émotif marqué par l’amertume.
Ceci dit, ce n’est pas uniquement la rationalité qui peut nous sauver, comme Ralston Saul l’a laissé comprendre au travers de ses essais. Il en fait un redoutable procès de 700 pages dans Voltaire’s Bastards, expliquant entre autres comment la rationalité bureaucratique a permis à des colonels d’agir en comptables pendant la Seconde Guerre Mondiale et d’ainsi causer une de plus grandes boucheries de l’humanité* . La rationalité, selon Saul dans On Equilibrium, fait partie de six qualités humaines très importantes, dont le bon sens, l’éthique, l’imagination, l’intuition, la mémoire et la susmentionnée raison. Individuellement, ces traits peuvent être érigés en dogmes dangereux. Leur interaction peut permettre une société harmonieuse, voire même un individu sain.
Ceci dit, John Ralston Saul n’est pas uniquement un penseur, c’est un penseur canadien, c’est-à-dire qu’il pense le Canada. Ainsi, un de ses plus récents ouvrages, A Fair Country, explore le mythe canadien. L’auteur affirme que nous sommes un pays aux triples influences : anglaise et française, comme nous l’avons toujours prétendu, mais aussi amérindienne (aboriginal, en anglais, ou aborigène), et que ces trois facettes nous ont formé politiquement, socialement, culturellement, etc. Une pensée de colonisés nous empêche d’apprécier pleinement l’influence amérindienne sur notre vie quotidienne, mais celle-ci est là, résultat d’une coexistence (aussi tumultueuse et imparfaite soit-elle) qui date de plusieurs centaines d’années.
En fait, selon l’auteur, le Canada est une des plus vieilles démocraties et sa particularité réside dans le fait que ceui-ci est une idée d’un pays infiniment perfectible, non pas statique et accompli comme prétendent l’être d’autres nations (faussement, d’ailleurs). Bref, le Canada est surtout une idée, comme le répète l’auteur dans A Fait Country et comme il l’avait fait auparavant dans Reflections of a Siamese Twin. Dans ce dernier, il fait une critique virulente du mouvement souverainiste qui, malgré sa lourdeur (après 300 pages, on comprend), soulève quelques points intéressants, notamment sur tous ces monstres sacrés de l’Histoire québécoise officielle.
Il y fait mention de ces noms intouchables, éternellement laminés dans leur rôles historiques, comme Parizeau, Lévesque, Crise d’Octobre, Trudeau, l’accord du lac Meech, Mulroney, et ose poser la question : et si on les voyait autrement? Que révèle une histoire statique, sinon un pays en crise profonde? Le but n’est pas de sanctifier les démons ou de diaboliser les martyrs, mais plutôt de permettre le débat et la discussion quant à notre histoire commune.
Ce qui me saisit chez Saul, c’est sa capacité à rester calme mais cohérent dans la tempête, de ne pas se laisser aller aux réponses faciles, au populisme ou à la piste romantique et confortable. Tandis que mes concitoyens se réfugiaient dans un camp ou dans l’autre, caricaturant l’ennemi à outrance, John Ralston Saul était un compagnon de route intellectuel inestimable, me rappelant quotidiennement qu’il était possible de penser autrement, et de ne pas céder aux nationalismes négatifs qui me sont présentés, d’un coté ou de l’autre.
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* Voir un article intéressant de Foglia sur cette rationalité ordinaire et destructrice






