Émile Duncan, Henry Chinaski : même combat?
Émile Duncan, narrateur du roman La Solde, est un bougon qui joue du blues et qui écrit. Le vieux hippie pratique un discours à saveur cégépienne qui rejette l’impérialisme américain, les VUS, le fast-food et autres symboles de domination étatsunienne. Il le fait par des jeux de mots douteux, arme privilégiée de ces milliers de poètes dénonciateurs qui considèrent le calembour comme meilleur illustrateur de l’injustice, comme « mystère du revenu » et « ponction publique ». Mais avouons-le : rien ne pourra vraiment dépasser « Gringo, que Dieu te blesse » dans la chanson « Les Yankees » du géant Richard Desjardins.
Le roman d’Éric McComber ne s’arrête pas là, évidemment. Après quelques rejets de maisons d’édition snobs, le personnage d’Émile Duncan publie finalement son roman Groenland, un livre trash, en joual, hyper sexualisé, qui lui vaut la désapprobation de la copine de son père, des critiques dithyrambiques à la radio et à l’écrit, et un nouveau harem d’admiratrices qui cherchent en Émile à la fois la sensibilité de l’écrivain et l’agressivité du pervers retrouvé dans son roman. Roman jugé autobiographique par ses maîtresses et ses nouveaux admirateurs.
Donc, la deuxième partie du roman devient une version québécoise du classique Women de Bukowsky : les femmes entrent et sortent de l’appartement crasseux de l’auteur récemment notoire. Les femmes sont généralement folles : une pseudo artiste complaisante qui ne connaît rien à la musique et à la littérature mais qui se prend pour un génie, une cougar récemment refaite qui couche avec Émile pour un « décrassage » et puis Catherine la Princesse, jolie ébéniste vedette d’une scène particulièrement torride de sexe en état d’ébriété.
Au milieu de tout cela, il y a l’alcoolisme de Duncan, sa dépression, son médecin à l’accent incompréhensible, sa mère lesbienne envahissante le jour de Noël, son père fier de l’accomplissement littéraire de son fils, et le succès que connaît son roman. Émile flotte dans tout ceci. Le roman qu’il a publié semble avoir tout déclenché, il laisse le tout sur pilote automatique et ça s’envole, ça s’écroule, ça survit, ça boit.
( Petite note d’appréciation aux commentaires sur les étapes marquantes de la lecture : à 100 pages, en dessous de la numérotation, on peut lire « Bravo, tu as déjà lu 100 pages ». À 150 : « tu as presque fini un livre entier ». À 199 : « presque 200 pages! Ça suffit! Va jouer dehors! ». Étant quelqu’un qui parle beaucoup de ses lectures, je suis bien content d’être félicité, par l’auteur même, pour ma détermination! J’apprécie, sincèrement! )
Bref, ce petit livre est une réussite : l’alcoolique Duncan est un Henry Chinaski québécois : loser, gros bide, appartement sale et tombeur de ces dames. Il ne fait pas compétition au célèbre tombeur alcoolique de Bukowski, mais l’alter égo québécois est bien agréable à lire!
McComber, Éric, La Solde, publié à La Mèche, en 2011, 219 pages.
Bukowski me fait penser à une jeune française adorable
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?
Bukowski me rappellera toujours trois femmes. La première, une pseudo mannequin plutôt folle, qui me recommande « Women » lors d’une des premières séances photos de ma jeune carrière. La seconde, une jeune fille de 19 ans à qui je vole trois baisers dans un petit village en Bourgogne, et qui a modifié son nom sur Facebook pour rimer avec celui du fameux auteur américain. La dernière, c’est une vendeuse aux cheveux gris qui me passe un gros volume de poésie de Bukowski, et que j’embrasse, à genoux, entre les rangées R et S à la librairie. Elle me recommandait du Steinbeck aussi.
« Post Office », le premier roman de Charles Bukowski, traite de la vie difficile mais étrangement calme de Henry Chinaski (son alter ego littéraire), qui travaille comme remplaçant facteur, assigné aux pires routes possibles et à des conditions climatiques hostiles en cas d’absence d’employés plus anciens. Le ton du roman saisit bien le paysage littéraire de Bukowski : patrons opportunistes et simplets, femmes faciles mais folles, et lendemains de veille à n’en plus finir.
Les premiers jours de travail de Chinaski sont ponctués par le désir continu de se retrouver auprès du cul chaud de Linda le soir venu. Ceci dit, il finit par passer à une autre femme, et à une autre, comme si on se retrouvait dans une version allégée de « Women » (roman dans lequel la procession infinie de maîtresses excentriques est interrompue uniquement par quelques vomissements matinaux et des courses de chevaux). Lorsqu’il retrouve Linda, quelques années plus tard, celle-ci a vieilli, et leur réunion, à peine sexuelle, à peine drôle, plutôt alcoolisée, ne fait que refléter un passé simple et révolu.
J’ai revu la pseudo mannequin folle à quelques occasions, je sais pertinemment que ma rage photographique pour elle s’est complètement éteinte. J’ai recroisé la vendeuse aux cheveux gris dans un autobus, et nous nous sommes souris poliment. Et la jeune française tarde à acheter ce billet pour le Canada. Les relations qui m’ont mené à lire du Bukowski sont dans le même état que celui de Henry et Linda dans « Post Office ». Le passé est peut-être beau, même dans son pathétisme. Mais lorsqu’il a la fâcheuse idée de refaire surface, il est grotesque.
Ceci dit, j’entretiens encore l’espoir que cette fille traverse l’Atlantique pour retrouver un lecteur qu’elle a converti à Bukowski, mais qu’elle n’a pas réussi, malgré tous ses efforts, à dissuader de dévorer Beigbeder.
p.s. je sais que c’est purement anecdotique, et qu’on ne devrait pas juger les œuvres par leurs artistes, mais cet extrait de Bukowski m’a toujours dérangé. J’ai toujours perçu un gars qui ne perdait jamais son sang froid, même dans ses moments les plus difficiles. Misogyne, peut-être, mais violent?
À suivre de Bukowski dans ce blog : « Ham on Rye » et « Pulp ».




