Baise-Livres
6Apr/120

Les filles folles

En littérature, le thème de la folie figure parmi mes marottes. Histoire de faire du name dropping  de manière chronologiquement désordonnée, j'aime Bataille, Artaud et Rousseau qui n'étaient pas, soyons honnête, des modèles de stabilité mentale. Par-dessus tout, j'aime les filles folles, j'aime Valérie Valère, Nina Bouraoui, Virginie Despentes, Janet Frame ; j'aime la Marian McAlpin de Margaret Atwood et longtemps je me suis identifiée à la Esther Greenwood de Sylvia Plath. Je suis en amour avec les personnages de Catherine Mavrikakis dans toute leur extravagante surenchère. J'aime ces filles folles pour leur décalage avec le réel qui permet une lucidité toute particulière sur le cours des choses, je me reconnais dans leur cynisme, dans leur trop-plein qui flirte souvent avec la critique sociale. J'aime le tragique de la folie, avec tout ce qu'il comporte d'inéluctable, mille fois plus dans la fiction que dans la réalité. Que la littérature dompte la folie ou la mette en relief, reste qu'elle la conjure.

Je suis un peu plus mitigée concernant Marie-Sissi Labrèche, dont les thèmes s'articulent pourtant autour de mon dada : maladie mentale transmise de mère en fille, conjuguée à une pauvreté made in Hochelag et une trashitude haute en alcool et autres désordres, tout ça soigné à grand coups d'autofiction. Peut-être que c'est, très bêtement j'en conviens, à cause de Bordeline. L'auteure a co-scénarisé ce film, inspiré du roman du même nom. Bons sentiments et pathos n'y forment pas le plus heureux des ménages. Ainsi, le film a sans doute cristallisé mon ressenti global face à l'œuvre de Labrèche, même si quelques moments forts venaient  balancer mon jugement : quelque chose de convenu suintait.

Dans Amour et autre violences, publié dernièrement chez Boréal, Marie-Sissi Labrèche change un brin de modus operandi puisqu'elle troque le roman pour des nouvelles. Comme souvent dans son œuvre, la famille est centrale. Les personnages baisent beaucoup et mal, souvent prises dans des histoires qui ne leur ressemblent pas. À quoi ressemblent-elles, pourtant ? Ces filles-femmes, ces femmes-mères, trop jeunes ou trop vieilles pour leur corps ou leur tête ont autant de carences monétaires qu'affectives.

Deux nouvelles me paraissent particulièrement prégnantes dans ce recueil. Ainsi, la première et la dernière contiennent, en substance et en puissance, ce que qu'on retrouvera distillé avec moins de force dans le reste du recueil. Dans Travelling, la nouvelle qui ouvre le livre, une femme raconte à son amoureux, avant de s'endormir, une histoire à la fois très triste et très cochonne où plane, spectrale, sa propre histoire. Surtout, il faut retenir la très belle nouvelle Mon Montréal à moi[1], un portrait de la ville au travers du prisme de l'existence de la narratrice. Cette biographie urbaine est portée par une langue riche, déliée, assurément poétique : « Montréal, ma salope, combien de fois as-tu senti mes souliers à talons hauts sur ton dos, alors que je m'étais faite belle pour attraper mon amour du siècle, tu me laissais aller avec mon âme qui dépassait de ma tête comme mon rouge à lèvre et ma langue de ma bouche, tu me regardais parader mes seins fiers dans les bars d'Outremont, la chemise ouverte sur la vie, les doigts accrochés au grillage des clôtures, à recevoir une décharge d'amour, les yeux fermés sur leurs visages tous pareils, malgré les formes et les senteurs différentes, qu'une seule odeur : celle de la nuit dans des cheveux en sueur, Montréal, ma salope vénéneuse (...) ».

Des phrases - des nouvelles - comme celle ci-haut, tortillantes, hallucinées, j'en prendrais mille fois encore. Et elles suffisent à me convaincre de ne pas saborder ma relation avec Marie-Sissi Labrèche, de continuer à errer dans ses failles.

 


[1] Marie-Sissi Labrèche en fait la lecture dans ce vidéo réalisé par Boréal.