Baise-Livres
12Aug/112

Texte à six mains : Baise-Livres lit Beauvoir

Chloé, Joseph et Élisabeth se sont attaqué au monstre sacré de la littérature des femmes : Simone de Beauvoir ! Ils ont tous trois lu les Mémoires d'une jeune fille rangée. Chacun y va de sa lecture toute personnelle. Si vous avez lu le livre ou que le sujet vous a intéressé, n'hésitez pas à partager vos idées avec nous !

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Hier soir, alors que je cherchais un angle pour cet article, une idée ne cessait de me tarauder : qui étais-je, en 2011, du haut (ou du bas) des mes vingt-trois ans, pour prétendre pouvoir écrire sur Beauvoir ? Depuis soixante-dix ans, des dizaines de personnes l’ayant déjà fait, en étant autrement plus en position d’autorité que je le serai vraisemblablement jamais, que me restait-il à dire, sinon à ânonner quelques miettes sans intérêt ? Au fil de ma pensée m’est revenue en mémoire une petite phrase, prononcée par un de mes profs du cegep : « bien entendu, tout a déjà été dit, mais pas avec votre voix ».

Encore faut-il cerner sa propre voix, toute prise qu’elle est dans les confluents de celles qui nous entourent. Ainsi, la recherche d’une identité personnelle est au cœur des Mémoires d’une jeune fille rangée. Dans ce parcours des premières années de Simone, on assiste à la naissance d’un esprit libre. On voit comment cette jeune fille, issue d’une grande famille française déchue, a pu échapper au conservatisme religieux de sa famille pour devenir l’une des plus grandes intellectuelles françaises, au fil de lectures et de rencontres cruciales.

Dans un article publié il y a peu dans le repère web de Quebecor et qui a pas mal tourné sur les différents médias, Jean Barbe disait avoir peur que sa fille ne profite pas des chemins du féminisme pavés par Beauvoir grâce à la parution de ses livres. Il exprimait du même coup que le féminisme reculait à grands coups de fards à paupière et d’augmentations mammaires, sous le joug des si méchants hommes.  Or, le féminisme de Beauvoir se porte beaucoup plus profondément que sur l’épiderme, nous démontre la lecture de ses Mémoires : il est d’abord intrinsèquement intellectuel. Et Valérie Lebrun, sur Baise-Livres, nous montre que les chiennes crient encore, ne vous en déplaise, grâce à une littérature dont la voix, singulière, porte bien au-delà de toutes les conventions.

par Chloé Savoie-Bernard

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Souvent, lorsque j’achète un livre, mes frères et sœurs me taquinent, feignant de lire la dernière phrase à haute voix. Je sais très bien qu’ils ne le feront pas, mais j’ai trop peur de découvrir cette information, me connaissant assez bien pour savoir que je tenterai de lier chaque nouvelle phrase que je lis à la dernière qui m’avait été annoncée, m’empêchant totalement d’en apprécier la lecture. Je vous fais part de cette tranche de vie parce que Mémoires d’une jeune fille rangée, de Simone de Beauvoir, fait partie de ces rares livres qui auraient été gâchés par le dévoilement précoce de leur fin : non que sa fin soit particulièrement surprenante, mais elle est le résultat d’une force accumulée tout le long du texte qui se livre comme un puissant coup de poing à la fin du récit.


C’est que cette œuvre est longue, surtout considérant la nature de son récit. Simone de Beauvoir écrit, avec une plume impeccable, quoique sèche, les dix-neuf premières années de sa vie au sein d’une famille catholique française conservatrice du début du vingtième siècle. Les possibilités offertes aux filles sont absolument déplorables : jamais des êtres à part entière, elles sont très longtemps sous la tutelle de leurs parents jusqu’à ce qu’elles se marient,  par obligation. Pour Simone, des parents, c’est une mère sèche et un père chauvin, tous deux méprisant complètement les talents, l’intelligence et l’ambition qui brûlent au sein de leur fille, visiblement insatisfaite des conditions que la vie lui a imposées.

Pendant tout le livre je brûlais d’impatience (j’exagère), attendant la rencontre avec Sartre, Sartre l’intellectuel stimulant, l’homme mystérieux, le mentor (en quelque sorte, au début), qui ne fait qu’une apparition tardive dans un récit où l’on peut découvrir l’amour raté entre Simone la gamine et Jacques le branleur, l’amitié imparfaite avec Zaza la maudite, la découverte tardive et plutôt maladroite de l’alcool, et surtout, beaucoup de contemplation et de lecture, puisque la jeune Simone n’a pas le droit de faire autre chose… Bref, Sartre fait partie d’une ouverture importante, mais il n’est pas la clé de ce récit qui est un dur rappel de la réalité des femmes, il n’y a pas si longtemps, et du chemin qui a été fait depuis, en partie grâce à cette jeune fille intelligente qui tenait un journal intime et qui lisait comme une machine. Un livre important, mais un peu ardu.

par Joseph Elfassi

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Pourquoi lire Beauvoir en 2011 ? D’abord par curiosité, ensuite pour le plaisir esthétique que procurent les phrases parfaitement ficelées de Simone de Beauvoir. Tout au long du récit, Simone de Beauvoir confie au lecteur son obsession d’écrire un livre « où elle dirait tout ». Son œuvre autobiographique en témoigne, elle est parvenue au fil de sa vie à atteindre les buts qu’elle s’était fixés à ses débuts. Cette opiniâtreté, cette dureté envers soi-même, la pousse sans cesse à apprendre plus et à s’activer pour se bonifier elle-même tout autant que son environnement. « Tout doit servir », écrivait-elle. C’est exactement ce qui est arrivé. Toute sa vie, elle l’a vouée à emmagasiner connaissances et expériences afin de s’en servir pour sa propre émancipation et celle des autres.

D’un point de vue formel, j’ai été très surprise de lire des phrases d’une douceur inouïe, où ne perce presqu’aucune violence. La jeune Simone s’exaspère des contraintes qui lui sont imposées mais les phrases qui relatent ses émotions sont absolument mesurées et le vocabulaire y est étonnamment modéré. C’est précisément cette rigueur effarante qui semble avoir mené Beauvoir à tracer son propre chemin, où elle a pu s’engager sans bafouer ses idéaux. Simone de Beauvoir n’a pas été une révoltée débridée, une adolescente enragée, simplement une jeune fille rangée qui a raisonnablement décidé que cette vie qu’on lui imposait n’avait aucun sens à ses yeux et qu’elle paverait la voie pour toutes celles qui, à son instar, se sentiraient désœuvrées devant l’horizon qui s’offre à elles.

 

Une telle modération, touchant parfois au stoïcisme, détonne énormément d’avec nombre d’écrits contemporains de femmes. Après avoir lu Despentes, Arcan et Delaume, Beauvoir m’a permis de prendre une pause, de respirer un peu, de voir comme elle le monde avec mon « cerveau d’homme », sans plonger au plus creux de mes pulsions viscérales, sans répandre mon sang menstruel sur le tapis, sans pleurer, sans crier. Et justement, Simone de Beauvoir ne cite pas en vain son père, qui la targue de posséder un encéphale qui siérait mieux à un mâle.

C’est en toute ironie que je me permets de parler de dripping et d’hystérie au féminin. Les écrits de femmes ne sont pas tous entachés d’angoisses utérines ou hantés par des hurlements de harpie. Par exemple, Mémoires d’Hadrien de Yourcenar ou L’Amant de Duras, des textes qui ont fait date dans l’histoire littéraire, sont finement ciselés, bien ordonnés, mais leur impact n’en est pas moins diminué. La plume de ces femmes, malgré leur réserve apparente, laisse jaillir des images aussi envoûtantes que perturbantes.

 

par Élisabeth de Niverville

9Apr/110

Christine Angot, ou le devenir-chienne

Posted by Valérie Lebrun

Nous avons toujours vu Baise-livres comme un projet communautaire, où la voix des autres serait accueillie. Voici donc celle, vociférante, de notre première collaboratrice, Valérie Lebrun, dont la biographie suivra sous peu. Elle signera, dans les prochaines semaines, une série d'articles sur le pouvoir parallaxique du clitoris. Vade retro, les masculinistes !  (csb)

Elle est seule. Et elle n’est pas organisée, et l’arme c’est elle. Pas la marchandise, l’arme. La bombe humaine. [1]

J’ai envie de m’angotiser et de faire la guerre à tous les René Homier-Roy de la terre qui ne comprennent pas [2]. J’ai envie de leur dire que l’incompréhension ne doit jamais être le chemin le plus facile vers l’incompétence. Que la littérature n’est pas facile, et qu’il faut accepter de saigner, de laisser quelques bouts de soi entre les pages. J’ai envie de leur couper la langue et de dire et redire à l’infini qu’il ne suffit jamais de différencier le vrai du faux. La littérature ne s’offre pas au tribunal. Elle en a que faire de notre jugement. Et tant qu’à y être, j’ai envie de me la jouer vicieuse en leur chuchotant suavement à l’oreille qu’ils ne gagneront pas contre Christine Angot. De ce débat entre la glaire et le verbe, elle l’emporte déjà haut le crachat. Pourtant, aujourd’hui, c’est à vous, communauté des baiseurs de livres, que je m’adresse. À vous qui croyez à la transgression des limites, au débordement de ce que doit être la littérature. Il faut se faire chienne. Réintégrer la meute. Celle menée d’une main armée de femmes à la plume tranchante, au clavier nucléaire.

J’ai envie de célébrer avec vous le carnage de Médée, la force d’Antigone, la contagion de Duras, la langue incestueuse d’Angot, la psychose de Sarah Kane, l’irrévérence de Jelinek et la terrible tendresse de Mavrikakis. J’ai envie de souffler avec vous les bougies d’une littérature sans limite, portée par des voix de femmes qui me font peur. J’ai envie de trembler et refuser le réconfort. J’ai envie de propager la honte, de vous inviter à faire de notre sang le dripping le plus tragique de l’histoire. Je crois en la démesure d’une littérature dont la vérité provient de l’exclusion.

Ensemble, nous cuisinerons la tragédie au goût du jour. Nous lui laisserons le temps de mijoter doucement dans l’écorchure de nos plaies vives, dans notre sexe pillé par l’Histoire.

Ensemble, nous continuerons de croire en une littérature jamais excisée parce que « la langue doit rester un lieu d’inquiétude vive, un engin de destruction massive, un missile de courte ou de longue portée, une plainte trop stridente, une mélopée trop triste, un chant de sirènes ou un fou rire contagieux, incontrôlable.» [2]

** J’aimerais remercier Martine Delvaux, auteure et professeure à l’UQAM, dont le séminaire Les femmes et la terreur a été une véritable révélation! Sa confiance m’a permis de ne plus croire aux limites.

[1] Christine Angot, « Meinhof/Angot » dans Lexi/textes 6, TNC, L’Arche Éditeur, 2002.

[2]La grande Catherine Mavrikakis. « Les silences logorrhéiques de l’hystérique» dans Contre-jour, no 15, 2008.