Baise-Livres
21Jul/110

Je lis Le Clézio dans le métro

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?

L’été de mes 17 ans. Ma copine de l’époque et moi sommes installés sur un drap posé sur la pelouse des résidences du cégep. Elle porte un bikini jaune, à la fois innocemment mignon et violemment sexy. Allongés, l’un contre l’autre, nous lisons à haute voix, tour à tour, des paragraphes de La Lenteur de Milan Kundera.

Jamais plus aucune lecture de Milan Kundera ne me fera le même effet, même assis sept ans plus tard à lire L’insoutenable légèreté de l’être au Parc Lafontaine, cette fois-ci, seul. Aussi, à cause des goûts musicaux de cette ancienne copine, je ne peux plus vraiment écouter du Sublime sans ressentir une pointe de nostalgie pour une époque absolument et terriblement révolue. Cependant, c’est une toute autre histoire.

Mes lectures actuelles se font dans un contexte moins romantique. N’étant pas détenteur de permis de conduire, je lis principalement dans les transports en commun.

On s’en fout, n’est-ce pas?

En fait, je propose cette réflexion aujourd’hui parce que j’ai éprouvé un sentiment bizarre en lisant Ritournelle de la faim de J.M.G Le Clézio, récipiendaire du Prix Nobel de littérature en 2008, l’année même de la publication du susmentionné roman. Le sentiment? L’indifférence. Complètement incapable de me captiver. Mes yeux scannaient les mots, mes doigts tournaient les pages, des bribes d’information s’enregistraient dans mon cerveau, mais sinon, presque rien. Et je me suis demandé si c’était une question de contexte.

Était-ce à cause de la chaleur accablante des derniers jours, subsie en coexistence forcée avec des trentaines de voyageurs, au milieu d’un Montréal congestionné et lent? Était-ce ma charge de travail qui, pour la première fois, semblait tellement lourde qu’elle me faisait oublier la littérature, supposée me permettre une certaine fuite vers un monde autre, dans lequel je ne suis que spectateur?

Ou était-ce le roman? Ici et là, quelques phrases du roman traitant d’une jeune femme qui vit à Paris pendant la Seconde Guerre Mondiale me marquent, surtout vers la fin. Les cinquante dernières pages racontent la fin de la guerre, et la triste nostalgie qui habite les lignes me plaît. Reste que si le livre était une piscine, j’y aurai mouillé mes pieds, mais l’eau n’aurait jamais été suffisamment attirante pour que j’y plonge complètement.

J’ai toujours détesté ces images d’une femme dans la quarantaine assise confortablement dans un sofa au milieu d’un salon stylisé en train de lire un roman, arborant un petit sourire niais. Pour moi, la lecture a toujours été quelque chose de plus intense, vrai, presque dangereux, mais je me demande, aujourd’hui après la lecture de Ritournelle de la faim : y a-t-il un contexte de lecture idéal que je devrais trouver? Vous, où lisez-vous?

 

 

Ritournelle de la faim, J.M.G Le Clézio, publié chez Gallimard, 2008, 205 pages.

16Jun/110

Le triste univers de Nelly Arcan

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, Nelly Arcan.


Je termine les dernières pages de À ciel ouvert de Nelly Arcan dans une chambre d’hôtel à New York tandis qu’une belle femme se maquille dans les toilettes, se préparant pour notre séance photo sur Times Square. J’utilise l’exemple pseudo-glam uniquement parce que ma perception de la photographie est bien moins sombre et morbide que celle de Nelly Arcan, et de son personnage Charles, photographe professionnel aux tendances sexuelles plutôt marginales, qui sera mené au bord du gouffre par les deux femmes-monstres du roman.

En fait, sous l’objectif particulièrement lucide et amer de Nelly Arcan, la photographie, comme tout autre sujet, prend des allures perverses, sales, marquées par les pires instincts humains. Tout dans ce roman de Nelly Arcan (et dans son œuvre romanesque au complet, je dirai) ressemble à une toile de peinture entièrement noire, avec quelques nuances de gris foncé, aux contours toutefois très bien définis : un enfer invivable, en quelque sorte.

Black Square de Gillian Carnegie - http://cofccontemporaryissues.blogspot.com/

Putain et Folle mentionnent parfois la terrible compétition qui peut exister entre femmes, tandis que’À Ciel Ouvert vient le démontrer : Julie, une documentariste sexy et alcoolique, bronze tranquillement sur un toit, et ainsi arrive Rose, une styliste aux nombreuses chirurgies esthétiques qui vient l’avertir, plus ou moins subtilement, de ne pas s’approcher de son homme, Charles. Le tonnerre gronde, littéralement, puisque ce fruit défendu sera la cause du rapport acerbe, méchant, mesquin et hypocrite qui aura lieu entre les voisines. La guerre froide est lancée, et personne n’en sortira indemne.

Tandis que j’avais commencé le livre à Montréal, il avait perdu beaucoup de son souffle lors des dernières pages, consommées dans la ville insomniaque: le regard critique et lucide sur notre société, puissant dans chaque paragraphe, a laissé place à un crescendo de folie peu crédible vers la fin, tandis que les personnages se campent dans leurs positions finales, plutôt prévisibles.

Il est triste, profondément triste, de voir à quel point la vision de Nelly Arcan sur la vie en général peut être amère et indignée. Son talent était peut-être un piège pour elle-même, puisque les phrases qu’elle construit dans ce roman sont des petites prisons impeccables et étanches : on s’éloigne des longs labyrinthes interminables de Putain et Folle, créateurs de nausées psychologiques, mais cette fois-ci encore, au sein de ses mots, on ne trouve aucun espoir, aucun salut, la vie y est scellée, capturée et laminée, et le portrait est terrible. Pour un lecteur, c’est déjà difficile, je n’ose imaginer ce que cela peut signifier pour son auteure (et je ne commettrai pas la stupidité d’essayer de formuler des théories sur le sujet).

À Ciel Ouvert est un bien triste roman, dans lequel toute relation humaine est basée sur une compétition malsaine, marquée par un désir de domination.  Les rapports y sont froids et hostiles et la réconciliation semble impossible, comme si le mal était trop profond. Triste univers, parmi d’autres possibles, il faut se le rappeler.

27May/111

The book of Negroes

Posted by Joseph Elfassi

J’écris cette critique en anglais parce qu’elle est destinée à une femme en particulier, qui ne connait pas la langue de Molière, hélas. Indulge me.

A woman from the small African village of Baio slit her newborn’s throat and threw it off the slave ship. It was an act almost unnoticed in a moment of pure horror, when the captive men and women from Africa rose up from their dark prison on the boat and faced white men and rifles with desperate, hopeless rage. Eyes stabbed with nails, men impaled on swords, rifle shots through the head, people thrown overboard; it was absolute chaos. Aminata Diallo, a gifted young girl stolen from her village three months prior, witnessed the whole thing as it unfolded.

I do most of my reading in the subway, and I nearly missed my stop when reading this part. For a second I didn’t feel I was in Montréal at all; I felt like I was a silent observer on that slave-ship, the one that brought Aminata from freedom in Africa (a continent she was unaware of) to slavery in America.

Lawrence Hill’s novel, The Book of Negroes, is a brave and important tale about one woman’s continuing quest for freedom. It is richly documented, giving all the regional dialects, local politics, economic details and all-around context a credible weight.

I long for two things when I read: I read to get chills, once in a book if I’m lucky; and I read so a sentence or an image inside a novel can move me so much I just have to stop reading, put the book down, look around me for a minute, and get back to my reading. Most books don’t offer me those moments, and in fact it might be too much to ask. But I’ve shivered at least twice during The Book of Negroes. The first time was from the mutiny scene on the ship. The second was during an altogether banal dialogue between a buyer, a seller, and the object of the transaction; Aminata Diallo, the new slave.

In fact I think this Chris Rock interview is pretty interesting: while she sometimes changes owners and belongs to gentler men, she is still, for all intents and purposes, a slave, and the men are still slave-owners:

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I hate moralizing. People tend to do it too often, and it usually sounds off and not too credible. It’s easy to see how one could’ve taken the moralizing route while writing the latter scene: someone is being sold and their value is negotiated like that of sheep or furniture right in front of them. Despite that fact, the author isn’t using grand words or important principles or exaggerating the moment, he’s simply showing it. And it’s shocking. It’s expertly told so you retroactively understand where the author was taking you, without feeling he took your hand and pointed a finger to something saying “this is the point”.

I realize I may not have told you the whole, long story. I don’t feel I need to give too many details. It is, put simply, the heart wrenching story of a woman determined to be free, and fighting for over half a century to claim what was all that time rightfully hers: her freedom. And on the road to freedom she will meet grief, pain, loss, anger and an unending and incurable homesickness.

This is a great book. While I would love to find a common denominator between the novel and the relationship I no longer have with the woman who “led” me to it, it would be intellectually dishonest on my part, and incredibly condescending towards those victims of History. I’ll rather just thank her for the moments when that book was in our vicinity and happened to catch my eye.

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Thanks to Amy Shira Teitel and Elisabeth for the help on correcting the article.

The book of Negroes, by Lawrence Hill, published at HarperCollins in 2007, 486 pages.

22May/110

John Ralston Saul, mon penseur préféré

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, le penseur canadien John Ralston Saul!


Pendant la période électorale, je lisais un essai de John Ralston Saul publié en 1997. Le livre se veut, en grosse partie, une réaction au referendum de 1995. Malgré la lourdeur du sujet, il me faisait plaisir de retourner à ce penseur. Suite à l’élection de Harper, mon mur Facebook était parsemé d’appels à la souveraineté plus ou moins gracieux, plus ou moins convaincants, et je craignais la mort du débat, situation probablement souhaitée par les Conservateurs. John Ralston Saul était ma lanterne de rationalité parmi ce torrent émotif marqué par l’amertume.

Ceci dit, ce n’est pas uniquement la rationalité qui peut nous sauver, comme Ralston Saul l’a laissé comprendre au travers de ses essais. Il en fait un redoutable procès de 700 pages dans Voltaire’s Bastards, expliquant entre autres comment la rationalité bureaucratique a permis à des colonels d’agir en comptables pendant la Seconde Guerre Mondiale et d’ainsi causer une de plus grandes boucheries de l’humanité* . La rationalité, selon Saul dans On Equilibrium, fait partie de six qualités humaines très importantes, dont le bon sens, l’éthique, l’imagination, l’intuition, la mémoire et la susmentionnée raison. Individuellement, ces traits peuvent être érigés en dogmes dangereux. Leur interaction peut permettre une société harmonieuse, voire même un individu sain.

Ceci dit, John Ralston Saul n’est pas uniquement un penseur, c’est un penseur canadien, c’est-à-dire qu’il pense le Canada. Ainsi, un de ses plus récents ouvrages, A Fair Country, explore le mythe canadien. L’auteur affirme que nous sommes un pays aux triples influences : anglaise et française, comme nous l’avons toujours prétendu, mais aussi amérindienne (aboriginal, en anglais, ou aborigène), et que ces trois facettes nous ont formé politiquement, socialement, culturellement, etc. Une pensée de colonisés nous empêche d’apprécier pleinement l’influence amérindienne sur notre vie quotidienne, mais celle-ci est là, résultat d’une coexistence (aussi tumultueuse et imparfaite soit-elle) qui date de plusieurs centaines d’années.

En fait, selon l’auteur, le Canada est une des plus vieilles démocraties et sa particularité réside dans le fait que ceui-ci est une idée d’un pays infiniment perfectible, non pas statique et accompli comme prétendent l’être d’autres nations (faussement, d’ailleurs). Bref, le Canada est surtout une idée, comme le répète l’auteur dans A Fait Country et comme il l’avait fait auparavant dans Reflections of a Siamese Twin. Dans ce dernier, il fait une critique virulente du mouvement souverainiste qui, malgré sa lourdeur (après 300 pages, on comprend), soulève quelques points intéressants, notamment sur tous ces monstres sacrés de l’Histoire québécoise officielle.

Il y fait mention de ces noms intouchables, éternellement laminés dans leur rôles historiques, comme Parizeau, Lévesque, Crise d’Octobre, Trudeau, l’accord du lac Meech, Mulroney, et ose poser la question : et si on les voyait autrement? Que révèle une histoire statique, sinon un pays en crise profonde? Le but n’est pas de sanctifier les démons ou de diaboliser les martyrs, mais plutôt de permettre le débat et la discussion quant à notre histoire commune.

Ce qui me saisit chez Saul, c’est sa capacité à rester calme mais cohérent dans la tempête, de ne pas se laisser aller aux réponses faciles, au populisme ou à la piste romantique et confortable. Tandis que mes concitoyens se réfugiaient dans un camp ou dans l’autre, caricaturant l’ennemi à outrance, John Ralston Saul était un compagnon de route intellectuel inestimable, me rappelant quotidiennement qu’il était possible de penser autrement, et de ne pas céder aux nationalismes négatifs qui me sont présentés, d’un coté ou de l’autre.

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* Voir un article intéressant de Foglia sur cette rationalité ordinaire et destructrice

 

25Apr/110

Le vieil ami Roth

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, le premier Roth!

Le tableau commence à noircir!

La vie a frappé un peu et je n’ai pas lu pendant deux jours. Après un sprint de lecture pour un café littéraire que je co-animais, j’ai pris une petite pause de littérature, trouvant que ma vie me fournissait suffisamment de quêtes, conflits et réflexions importantes sur l’existence sans avoir à en trouver dans les livres. Après ce bref hiatus (négligeable, quand on y pense) j’ai retrouvé mon ami, Philip Roth.

Je suis conscient de la connotation étrange que le mot ami puisse évoquer lorsque je parle d’un auteur américain, hyper célébré, que je ne rencontrerai jamais et avec qui l’échange est purement commercial et unidirectionnel (j’achète ses livres et je les lis, point). Mais je décide de faire fi des définitions classiques qui régissent notre monde, et je me rappelle de Dany Laferrière racontant comment, lors de soirées de lecture, il criait son désaccord à l’auteur, qu’il soit Borges ou un autre, réagissant violemment aux textes de celui-ci.

Dany Laferrière ne voit pas la littérature comme un échange unidirectionnel et statique, et j’ai réalisé que je me rapprochais de sa perception lorsque j’ai ouvert Goodbye Columbus de Philip Roth et qu’un grand calme a traversé mon esprit. Malgré les aléas de la vie, j’avais devant moi un vieux compagnon de route, qui sera toujours là, qui me comprend trop bien, mieux que beaucoup de personnes que je fréquente, même si je ne l’ai jamais rencontré.

C’est peut-être kitch, je sais, de considérer un auteur, ou encore pire, un livre, comme une source d’amitié. Et pourtant, lisant l’histoire de l’été amoureux de Neil Klugman, j’avais l’impression de retourner auprès d’un ami qui me racontait des histoires me rappelant un peu les miennes.

Un jeune garçon un peu pauvre (Neil) développe une relation amoureuse avec Brenda, une riche fille qui lui apprend l’amour, la passion et la perte dans un contexte de classes sociales incompatibles, dans les années cinquante. Ce n’est pas le meilleur exemple de la prose de Roth c’est sa première œuvre publiée. Mais dans l’état sensible dans lequel je me trouvais, aurais-je survécu à la lecture de American Pastoral?

À la suite de Goodbye Columbus se trouvent cinq brèves histoires de Philip Roth. Toutes traitent du rapport entre Juifs dans la diaspora américaine. J’ai particulièrement été marqué par deux histoires : dans Epstein, un général juif est graduellement tenté par la camaraderie insistante d’un soldat mythomane dont les motifs se révèlent finalement beaucoup moins nobles qu’ils ne paraissent, et dans Eli, the Fanatic, un jeune avocat névrosé est complètement dépassé par l’aménagement d’une Yeshiva (une école religieuse juive) dans sa communauté séculaire, et va simplement péter les plombs. Les deux récits sont épiques, bien rythmés, et m’ont procuré un plus grand plaisir littéraire que la novella Goodbye Columbus.

Une petite étape vient d’être franchie dans ma quête des 34 sur ce blog. Pour la quinzaine de livres qu’il reste, il n’y aura plus de Roth, mais cette lecture a confirmé, pour une énième fois, que cet auteur fera partie de ma vie, comme mes courriels avec une Anglaise en Finlande, comme mes soirées au bar Auprès de ma blonde et comme ma famille, imparfaite et changeante, mais essentielle et adorable.

27Mar/110

Houellebecq me fait penser à un baiser par -25°c.

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, Houellebecq!


Parfois, les choses s’enchaînent bien. Pendant deux semaines, j’étais amoureux d’une jolie française en visite à Montréal, que j’ai fini par embrasser, un peu par surprise, dans un petit bar anglophone sur Sherbrooke. C’était une surprise parce que la fille, gagnée par la fatigue d’un voyage rapide qui se terminait ce soir là, était au départ plutôt indifférente à mes avances romantiques. C’est lorsque je me suis affirmé un peu plus fermement que je me suis mérité un baiser.

Je raconte cette anecdote personnelle parce que c’est cette même fille, charmante, drôle, névrosée, musicienne, honnête (« franchement, Joseph, on s’en fout de savoir combien de livres t’as lu ! ») qui m’a guidé vers la lecture de Houellebecq.

Après le terrifiant livre sur la science, je me demandais ce que j’allais lire, et la fille m’a raconté, par courriel, qu’à son retour en France, elle avait fait la file une heure et demi pour que Michel Houellebecq signe sa copie de La Carte et le Territoire. Finalement, arrivée devant l’auteur, il s’est dit trop fatigué et a annulé l’exercice.

Il a peut-être gagné le Prix Goncourt en 2010, mais La Carte et le Territoire ne vaut pas, selon moi, une heure et demi d’attente. L’auteur la vaut, cette attente, certes, enfin je crois. Je n’en suis pas certain. Je suis très ambivalent concernant Houellebecq.

Un soir, tandis que je tentais de draguer une fille aucunement intéressée par mes avances, un ami avait jeté La Plateforme au bout de ses bras,  affirmant que l’auteur était « plate ». J’ai essayé de défendre le livre et l’auteur, mais j’ai réalisé que je le faisais avec peu de conviction. Au mieux, je crois, j’essayais de prouver à la fille en question qu’il fallait respecter ce qui m’appartenait. Fondamentalement, je crois qu’elle s’en foutait pas mal.

J’admets que Michel Houellebecq est un auteur doué, intelligent : dans les quatre romans que j’ai lu de lui, le contexte social semble apporter un aspect inéluctable aux histoires de ses personnages, qui sont légèrement stoïques, souvent très ennuyeux, et ne trouvent de confort que dans l’exaltation sexuelle (je m’identifie beaucoup avec des personnages ennuyeux mais obsédés sexuellement). D’ailleurs, disons que les descriptions plutôt crues de scènes sexuelles m’ont mis dans des états plutôt inappropriés dans le métro, debout à coté de dames en pleine heure de pointe…

Cependant, si Houellebecq peint un tableau impeccable, voire irréprochable, de la société dans laquelle on vit, ce n’est pas une œuvre qui m’interpelle tellement. Il m’a séduit avec son parcours inexorable des deux frères dissemblables dans Les Particules Élémentaires, et j’ai bien aimé suivre les petites décadences de Michel dans Plateforme, mais le parcours de l’artiste stoïque Jed Martin dans La Carte et Le Territoire m’a vraiment laissé froid.

Est-ce que je lirai tout Houellebecq? Oui, certainement, mais ce ne sera pas avec le même enthousiasme que celui avec lequel je dévore du Roth. Contrairement à ce que je fais lorsqu’un nouveau roman de Palahniuk est publié, je n’interromprais pas mes lectures du moment pour lire un nouveau Houellebecq. Houellebecq fait partie de mes auteurs essentiels, mais il ne me sera jamais primordial.

16Mar/110

Un bel homme m’a révélé des choses terribles

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, l’Histoire de l’Univers (rien de moins).

Le serveur au St-Ciboire est irrésistiblement beau. C’est ce même serveur, qui travaille les lundis soirs tandis que je fais de l’impro avec LALIG, qui m’a conseillé A Short History of Nearly Everything, de Bill Bryson. Si l’homme avait été moins charmant, moins beau, moins sympathique, je n’aurais peut-être pas ajouté cette brique à mon délire consumériste qui a eu lieu il y a maintenant trois mois.

Pendant 470 pages, l’auteur nous raconte les découvertes scientifiques qui ont façonné notre compréhension du monde. Le tout est marqué par le style relativement redondant des vulgarisateurs scientifiques : il se lance parfois dans une poésie cosmique, parsème ses écrits d’humour ici et là, et s’émerveille de la capacité des humains de faire le bien et le mal simultanément.

Trois choses m’ont épaté. Tout d’abord, nous en savons si peu. La plupart des images, des dessins ou des œuvres qui traitent de systèmes solaires, de dinosaures, d’ADN ou même de la planète Terre ne sont souvent que des suppositions mi arbitraires mi logiques qui deviennent, dans l’esprit du public, la réalité scientifique. En fait, nous imaginons plus que nous ne savons.

Une des raisons pour lesquelles le savoir est si fragmentaire, en plus de la rareté des spécimens nécessaires pour établir des liens scientifiques solides, c’est que l’être humain a tendance à détruire, cacher ou voler des informations,  des conclusions ou  des échantillons qui pourraient faire avancer la science. On peut parler de rivalité entre académiciens et scientifiques, ou d’ignorance populaire, comme le montre l’exemple d’un village chinois qui avait l’habitude de détruire des fragments d’os retrouvés chez eux. Ceux-ci faisaient partie d’une rare espèce d’ancêtres d’humains qui auraient pu nous permettre de mieux comprendre l’évolution. Hélas, ces spécimens se sont presque tous transformés en variantes de bicarbonate de soude.

Lorsque nous ne détruisons pas les morts, nous avons souvent tendance à éradiquer des espèces vivantes peu répertoriées. Bref, on ne s’aide pas vraiment.

Mais l’humain n’est pas la seule cause de son ignorance. Durant la longue histoire de la Terre, des vagues successives d’âges de glace, de météorites hyperpuissantes, de volcans violents et d’autres phénomènes naturels ont détruit ou enfoui quantité d’espèces (animales, végétales ou autres) qui pourraient nous être utiles dans la compréhension de notre environnement.

En fait, les informations concernant les catastrophes naturelles m’ont carrément terrifié, déjà que je suis suffisamment paranoïaque et imaginatif: si jamais nous avons la chance d’apercevoir un météorite en direction de la planète, nous aurions ou bien une semaine avant son arrivée, temps insuffisant pour une réaction humaine, ou bien deux minutes durant lesquelles tout ce qui se trouve directement en dessous du météorite brûlerait avant même l’impact destructeur. Idem pour les volcans, souvent imprévisibles et dévastateurs à court, moyen et long terme sur un très large périmètre.

Bref, le livre, bien qu’instructif, peut être un tantinet déprimant par rapport au peu de choses que nous savons, et au si grand mal que nous nous infligeons, en général. J’ai possiblement mal choisi le moment de lire un livre qui (encore une fois) rappellerait mon insignifiance sur cette planète : je viens d’essuyer un échec lamentable en improvisation (en anglais) et une ancienne flamme m’a refusé un seul petit baiser pour me remonter le moral. Bref, il est temps de passer à une lecture qui me rappelle un autre amour impossible récemment vécu : je m’attaque à Houellebecq!

Bryson, Bill, A Short History of the Universe, Anchor Canada, 2005, 478 pages.

7Mar/110

J’ai lu tout Beigbeder. Bravo, Joseph!

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?

Frédéric Beigbeder peut-il être aussi délicieux que lorsqu’il porte un veston cravate et dénonce le système dans lequel il excelle, en faisant du name-dropping? L’image populaire de cet auteur est un peu figée autour de celle qu’il projetait lors de la publication de 99 francs. Dans ce livre, la pub, la mondanité, la violence, la richesse excessive et le cynisme sont rois. Mais Beigbeder, comme il devient évident pour un lecteur qui s’attaque à sa bibliographie, est capable de bien plus.

J’ai tout lu de Beigbeder et pourtant je ne pourrais pas m’arrêter à une définition précise de l’œuvre ou de l’auteur. J’ai commencé avec 99 francs, dans lequel il nous traite tous de gros cons influencés par la publicité omniprésente: j’ai été séduit par la force du message. Mais Beigbeder va tellement au-delà!

Prenons Marc Maronnier, par exemple. Ce personnage récurrent dans l’auto-fiction de l’auteur, fan des soirées mondaines et des amours impossibles, habitué des raves et des soirées DJ, cet alter ego de l’auteur me fait tellement rire! Quand il met Maronnier en scène, en répétant d’ailleurs mille fois son nom, Beigbeder a recours à un humour résigné à travers lequel il dévoile, avec légèreté, les tristes absurdités de notre société.

Dans son émouvant Windows on the World, Beigbeder m’a complètement ébranlé. Carthew Yorston est au 107ème étage de la Tour Nord du World Trade Center avec ses deux fils. Il prend le déjeuner et un avion s’écrase en dessous d’eux. Les deux prochaines heures du roman se passeront entre les décombres brûlants de l’avion et le toit inaccessible de la tour, c’est-à-dire en Enfer.

Comme s’il savait que la douleur qu’il y décrit est insoutenable, Beigbeder alterne entre la narration de Carthew et la sienne, racontant comment il rédige ce roman dans la Tour Montparnasse, pour tenter de s’imaginer le drame, en sachant bien sûr ne jamais y parvenir totalement. Mais quand Carthew essaie d’égayer ses deux garçons bien conscients de la catastrophe et qu’il s’aperçoit que ses semelles sont en train de fondre, j’ai eu l’impression d’y être, ne serait-ce que pendant une seconde insoutenable.  Ce petit détail m’a terrifié, comme mille autres dans ce roman qui raconte la tragédie du 11 septembre 2001, que l’auteur interprète comme la destruction des années 70.

Le retour d’Octave dans Au Secours Pardon est un délicieux mélange entre Lolita et Fight Club : sorti de prison, Octave est à la recherche de la plus belle femme du monde, c’est-à-dire de la plus jolie adolescente russe qui deviendra le nouveau visage de l’Idéal, une compagnie de cosmétiques. Il croisera beaucoup de fillettes sur son passage (il fera plus que les croiser, cependant) avant de rencontrer la bonne, celle qui le rendra (encore plus) fou et lui fera commettre l’irréparable. Au Secours, Pardon, c’est comme quand Wolverine accepte d’entrer dans sa rage berseker : ça fait mal mais ça fait tellement de bien!

Et puis Un Roman Français a eu sur moi le même effet que beaucoup d’œuvres visant l’universalité: il m’a fait penser à moi. Beigbeder le jeune garçon calme et peu stimulé, qui ne se développera que tard, et qui gardera quelques souvenirs épars d’une jeunesse qu’il valorise plus ou moins, m’a vraiment rejoint. Comme avec Roth, et A.J. Jacobs, je me suis vu. En bon narcissique ça m’a fait plaisir même si ça confirme pour la millième fois que je ne suis pas unique.

Pour ce qui est d’une conclusion définitive qui engloberait l’œuvre de Beigbeder, je préfère m’abstenir. L’auteur est doué, capable de diversité, et je l’adore. Bonne lecture!

2Mar/110

Little Bee : A bloody good book

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?


Oeuvre sans titre de Gilberte Carrié

Je n’ai pas envie de tomber dans le piège de l’envolée lyrique douteuse pour valoriser un excellent roman. Parfois, le livre est tellement envoûtant qu’on a envie de se surpasser, d’écrire de manière très stylisé pour vanter les mérites du récit, tandis qu’on essaie, dans le fond, d’illustrer ses propres prouesses littéraires. Pas de ça aujourd’hui.

Little Bee, c’est fucking bon. Ce genre de livres, c’est la raison pour laquelle je lis. C’est mon coup de cœur des 34, jusqu’à maintenant, parmi les 11 ou 12 que j’ai lus jusqu’ici.

Ça raconte l’histoire d’une Nigérienne de 14 ans (Little Bee) qui fuit son pays natal après le violent meurtre de sa sœur sur une plage sur laquelle se trouvait également un couple de touristes anglais (l'oeuvre à droite m'a rappelé le rapport entre les deux soeurs nigériennes). Le couple, en quelque sorte, ne survit pas à cet après-midi fatidique et la vie de Sarah, l’épouse, est profondément bouleversée par l’arrivée de Little Bee dans sa vie, deux ans plus tard.

Est-ce que je vous ai dit que c’est fucking bon? Que la double narration, tantôt celle de Little Bee, tantôt celle de Sarah, rend le récit encore plus fort, encore plus poétique, authentique, impressionnant? Que rien n’est si noir ou si blanc dans ce roman? Que le fils de Sarah a quatre ans, s’habille constamment en costume de Batman, et n’accepte pas la mort de son père?

Le style de Chris Cleave est impeccable : on y sourit tristement, on s’enrage avec impuissance, et parfois, souvent, je me suis arrêté de lire dans le métro, juste trois ou quatre secondes, le temps d’absorber la puissance de la phrase que je venais tout juste de lire.

Little Bee, c’est fucking bon.  Je vous implore de le lire, et si vous ne le faites pas, eh bien, tant pis pour vous.

 

 

Cleave, Chris, Little Bee, publié chez Anchor Canada, en 2009, 266 pages.

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