Le génie orwellien
Une bonne façon de soulever mon enthousiasme, c'est de tout simplement mentionner 1984: je vais commencer à parler des deux minutes de la haine, de la double pensée, de novlangue, et de tous ces autres concepts que George Orwell a inventé, imaginé ou plutôt nommé: selon moi l'auteur de 1984 a tout simplement mis le doigt sur toutes les tactiques, communicationnelles, militaires et légales utilisées par les pouvoirs en place pour garder le contrôle qui leur est si cher. George Orwell est un génie, et pour moi, 1984 est l'ultime chef d'oeuvre littéraire.
Les deux minutes de la haine et le Dr. Guy Turcotte
Mon livre préféré de tous les temps, c’est 1984. En plus d’être un roman prenant dans lequel deux amoureux se trahissent fondamentalement, c’est aussi un essai politique visionnaire. Et je trouve que la plupart de ses principes, de ses thèmes, de ses inventions se manifestent très clairement sur Internet. Prenez le Novlangue, ce langage continuellement réduit à sa plus simple et plus débile essence; du coté du langage d'Internet, nous avons LOL, WIN, FAIL, OMG, WTF, etc. Les modifications quotidiennes de Facebook sont un exemple parfait de la ré-écriture de l’histoire : on change le format, mais ça a toujours été comme ça, dans le fond, non? Ceci dit, la manifestation orwellienne la plus inquiétante, la plus agressante et la plus récurrente, ce sont les « deux minutes de la haine ».
Petit rappel : dans le classique roman d'Orwell, une séance cathartique collective a lieu régulièrement, durant laquelle un ennemi du peuple s’adresse aux gens à la télévision (opprimés par un gouvernement tortionnaire, dans cette dystopie), et tout le monde crie, hurle, s’insurge contre l’ennemi, le temps d’oublier leur vrai problème: la crise réelle de leur soumission totale.
Notre réseau social préféré est le lieu parfait pour cette messe collective où l’on s’insurge contre un ennemi chaque semaine. L’indignation semble toujours authentique, elle est puissante et bruyante, mais elle s’évapore très rapidement. Cette semaine, évidemment, nous nous en prenons collectivement à Guy Turcotte, ce médecin non criminellement responsable du meurtre de ses deux enfants, verdict tiré par un jury composé de onze de nos concitoyens.
La nature imparfaite de notre système judiciaire n’est pas en cause ici. Ce que je tiens à faire remarquer, c’est que l’ennemi est éternellement renouvelable, et si on peut compter sur une chose par rapport à la haine collective qu’engendre Dr. Turcotte, c’est qu’elle passera rapidement. Elle passera aussi rapidement que l’indignation et l’appel aux plaintes qu’a engendrés une entrevue complètement scandaleuse de Sun News avec la danseuse Margie Gillis. Elle passera aussi rapidement que le bloc noir qui remplaçait les photos de profil Facebook après les élections fédérales (un gros bloc noir pour photo de profil, c’est super engagé, mais ma dernière photo au « piknik electronik » est tellement belle!). Elle passera aussi rapidement que notre désir de trouver la méchante fille qui jetait des chiens dans la rivière, ou de ce jeune torontois imbécile qui ne voulait pas d’un nom francophone pour son centre d’achats.
Je ne remets pas en cause la validité de la rage, ni sa légitimité. Seulement, une chose prend de la valeur par sa rareté, et notre nouvelle habileté à nous outrer collectivement à la semaine fait de nous des chialeurs, des criards qui, au final, ne peuvent pas être pris au sérieux. Si le journaliste critique dithyrambique qui aime tous les albums d’un artiste finit par perdre sa crédibilité auprès du milieu, l’enragé récurrent finit par diluer sa rage dans la masse informe, et surtout inactive, de désaccord futile. Et on sait bien que les réactions outrées concernant le cas de Guy Turcotte seront vite remplacées par des nouvelles photos de party, une vidéo montrant une collaboration musicale intéressante ou une inside joke que seuls quelques-uns de vos amis proches comprendront. Ce que je veux dire, c’est qu’à force de s’outrer à outrance, nos revendications ne se font plus entendre.




