Baise-Livres
20Mar/110

Graal, profs d’université et révolution sexuelle

Small World compte parmi les livres les plus drôles que j’ai lus. Par moments, je m’esclaffais toute seule devant mon livre et mon copain rappliquait dans le salon : « Tout va bien, Élisabeth ? » Je n’étais pas en train de virer marteau, je lisais du David Lodge.

Small World de David Lodge met en scène Persse McGarrigle, un jeune universitaire qui débute dans le monde de la recherche littéraire et qui tente d’y faire sa place. Il doit contrecarrer ses rivaux et poser les bonnes questions lorsqu’il réussira à participer au congrès le plus prisé de l’univers de la littérature anglo-saxonne, celui où tous les universitaires désirent briller : le Modern Language Association Convention.

La parodie du Conte du graal est à peine cachée :

« ‘‘Hallo, what’s your name? […]’’
‘‘ Persse McGarrigle […] ’’
‘‘ Perce? Is that short for Percival? ’’ »

Chaque personnage tente d’accomplir sa propre quête, cherche son propre graal. Tous souhaitent triompher lors du congrès du MLA, présidé par l’illustre professeur Arthur Kingfisher. Pour les néophytes : le roi du château du graal est appelé le Roi Pêcheur et nul besoin de mentionner l’immense clin d’œil au roi Arthur. Persse, lui, poursuit la femme de ses rêves de congrès en congrès, à travers le monde.

« ‘‘ Looking for a girl, ’’ said Persse indistinctly.
‘‘ Looking for the Grail? ’’
‘‘  No I’m looking for a girl, her name is Angelica. ’’ »

L’intrigue se compose des entrelacs des quêtes de tous ces universitaires assoiffés de gloire qui n’hésitent pas à se mettre des bâtons dans les roues. Tous font figures de chevaliers errants. Une certaine Fulvia Morgana rappelle étrangement la Fée Morgane. Un auteur vogue de quiproquo en quiproquo lorsqu’il tente d’expliquer à son traducteur japonais les rouages de la langue anglaise. Ce dernier l’interroge sans cesse sur la signification de certains passages de son livre :

« ‘‘Bugger me, but I feel like some faggots tonight.’’ Does Ernie mean that he feels a sudden desire for homosexual intercourse? If so, why does he mention this to his wife? »

Ces dialogues de sourds qui font le charme du roman sont très drôles mais représentent également une allégorie de la relation du lecteur contemporain au texte médiéval. Celui-ci ne peut que comprendre la langue hors contexte, à des siècles de distance, s’il ne lit pas une traduction en langue moderne. Et encore, ne dit-on pas que traduire, c'est trahir ?

***

Bref, ce livre est burlesque, fantasque et hilarant. Plaisant à lire que l’on reconnaisse ou non les références au graal.

 

P.S.: Je tiens à remercier mon professeur Francis Gingras de nous avoir présenté ce livre en classe et à mentionner la contribution de mon coéquipier Olivier A. Savoie dans l'élaboration de l'exposé oral que nous avons conçu ensemble à ce propos. Ce cours et cet exposé ont inspiré le présent article.

 

Small World - An Academic Romance, David Lodge, éditions Penguin Books, 1984, 339 pages

16Mar/110

Un bel homme m’a révélé des choses terribles

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, l’Histoire de l’Univers (rien de moins).

Le serveur au St-Ciboire est irrésistiblement beau. C’est ce même serveur, qui travaille les lundis soirs tandis que je fais de l’impro avec LALIG, qui m’a conseillé A Short History of Nearly Everything, de Bill Bryson. Si l’homme avait été moins charmant, moins beau, moins sympathique, je n’aurais peut-être pas ajouté cette brique à mon délire consumériste qui a eu lieu il y a maintenant trois mois.

Pendant 470 pages, l’auteur nous raconte les découvertes scientifiques qui ont façonné notre compréhension du monde. Le tout est marqué par le style relativement redondant des vulgarisateurs scientifiques : il se lance parfois dans une poésie cosmique, parsème ses écrits d’humour ici et là, et s’émerveille de la capacité des humains de faire le bien et le mal simultanément.

Trois choses m’ont épaté. Tout d’abord, nous en savons si peu. La plupart des images, des dessins ou des œuvres qui traitent de systèmes solaires, de dinosaures, d’ADN ou même de la planète Terre ne sont souvent que des suppositions mi arbitraires mi logiques qui deviennent, dans l’esprit du public, la réalité scientifique. En fait, nous imaginons plus que nous ne savons.

Une des raisons pour lesquelles le savoir est si fragmentaire, en plus de la rareté des spécimens nécessaires pour établir des liens scientifiques solides, c’est que l’être humain a tendance à détruire, cacher ou voler des informations,  des conclusions ou  des échantillons qui pourraient faire avancer la science. On peut parler de rivalité entre académiciens et scientifiques, ou d’ignorance populaire, comme le montre l’exemple d’un village chinois qui avait l’habitude de détruire des fragments d’os retrouvés chez eux. Ceux-ci faisaient partie d’une rare espèce d’ancêtres d’humains qui auraient pu nous permettre de mieux comprendre l’évolution. Hélas, ces spécimens se sont presque tous transformés en variantes de bicarbonate de soude.

Lorsque nous ne détruisons pas les morts, nous avons souvent tendance à éradiquer des espèces vivantes peu répertoriées. Bref, on ne s’aide pas vraiment.

Mais l’humain n’est pas la seule cause de son ignorance. Durant la longue histoire de la Terre, des vagues successives d’âges de glace, de météorites hyperpuissantes, de volcans violents et d’autres phénomènes naturels ont détruit ou enfoui quantité d’espèces (animales, végétales ou autres) qui pourraient nous être utiles dans la compréhension de notre environnement.

En fait, les informations concernant les catastrophes naturelles m’ont carrément terrifié, déjà que je suis suffisamment paranoïaque et imaginatif: si jamais nous avons la chance d’apercevoir un météorite en direction de la planète, nous aurions ou bien une semaine avant son arrivée, temps insuffisant pour une réaction humaine, ou bien deux minutes durant lesquelles tout ce qui se trouve directement en dessous du météorite brûlerait avant même l’impact destructeur. Idem pour les volcans, souvent imprévisibles et dévastateurs à court, moyen et long terme sur un très large périmètre.

Bref, le livre, bien qu’instructif, peut être un tantinet déprimant par rapport au peu de choses que nous savons, et au si grand mal que nous nous infligeons, en général. J’ai possiblement mal choisi le moment de lire un livre qui (encore une fois) rappellerait mon insignifiance sur cette planète : je viens d’essuyer un échec lamentable en improvisation (en anglais) et une ancienne flamme m’a refusé un seul petit baiser pour me remonter le moral. Bref, il est temps de passer à une lecture qui me rappelle un autre amour impossible récemment vécu : je m’attaque à Houellebecq!

Bryson, Bill, A Short History of the Universe, Anchor Canada, 2005, 478 pages.

15Mar/110

Bernard Werber et les premiers pas

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Samedi dernier, Chloé, Joseph et moi nous sommes rassemblés pour tourner des petites capsules sur les livres qui nous passionnent, nous déstabilisent, ou qui ont constitué nos premières découvertes, celles qui ont fait de nous des lecteurs avides et passionnés.

 

Pour ma part, ce livre a été Les Thanatonautes de Bernard Werber, que j'avais volé  dans la bibliothèque de mes parents à l'âge de 12 ou 13 ans. Je n'ose pas le relire, je sens que 10 ans plus tard, ce livre risque de me sembler un peu débile. En tant que livre qui m'a accroché à lecture, la trilogie À la Croisée des Mondes de Philipp Pullman arrive ex-aequo avec Les Thanatonautes. Je dois même avouer que je la relisais encore de temps en temps au cégep...  Je vous laisse sur le trailer du film qui a été conçu à partir du premier tome d'À la Croisée de Mondes : La Boussole d'Or.

 

http://www.dailymotion.com/video/x22epa

12Mar/110

De la laideur

Qu’est-ce que la beauté ? À cette question universellement problématique, durant toute mon adolescence, comme sans doute les trois-quart des filles, ma réponse a été : « surtout pas moi ». Je me suis trouvée laide avec un acharnement clinique.  L’âge aidant, j’ai appris à me convaincre de n’avoir cure d’être belle ou hideuse. Si j’aime bien les petits pots et les robes, c’est toujours en ayant l’impression de construire ce qui ne m’appartient pas : puisque je ne posséderai jamais mon image, puisque mes regards, mes mimiques, mon attitude appartiennent fondamentalement aux personnes qui me regardent (ou pas), autant m’en détacher, et chercher à cultiver ce que je peux moduler, c’est-à-dire mes relations aux autres et mon intellect.

Évidemment, en préférant l’être au paraître, j’ai choisi une posture comme une autre, plutôt qu’une panacée : l’aliénation collective autour de la beauté, personne, à mon sens, ne peut l’éviter complètement. Elle est chez mes amies qui sont atteintes de troubles alimentaires, dans les miroirs qui nous entourent jusqu’à l’étouffement et dans la grande obsession collective du siècle, la séduction. Puisque personne ne peut parfaitement définir ce qu’est la beauté (et que toutes les campagnes publicitaires de Dove de ce monde arrêtent de déconner : non, elle n’est pas qu’intérieure, come on guys), Umberto Eco a choisi de la définir par son opposée. Dans son passionnant essai Histoire de la laideur, dont la traduction française a été publiée en 2007, il s’attache à chercher les représentations de la laideur en arts visuels et en littérature, de la Grèce Antique jusqu’aujourd’hui. Sont évoqués, pêle-mêle, Picasso, Aristote, Sartre, Shakespeare, la guérilla congolaise et les punks des années quatre-vingt. Ainsi, il s’inscrit dans  la lignée de l’historisation de phénomènes précis, en vogue depuis une vingtaine d’années, comme en font foi le succès d’ouvrages comme Bleu, de Michel Pastoureau, qui circonscrit l’évolution historique de la perception de cette couleur, ou Le miasme et la jonquille, d’Alain Corbin, qui retrace l’histoire de l’odorat au travers des âges.

Et qu’apprenons-nous au travers de cet impressionnant panorama ? Nous nous faisons confirmer ce que nous savions déjà, c’est-à-dire que la laideur se définit par des normes culturelles, historiques, sociales et que ce qui est considéré comme laid à un siècle ne l’est plus au suivant pour le redevenir trois cent ans plus tard. Que ce qui est considéré comme laid dans les rues de Tokyo ne l’est pas nécessairement dans les rues de Montréal, mais nous apprenons, du même coup, une foule d’informations passionnantes qui nourriront les plus curieux d’entre vous. On étudie le satanisme, les romantiques, les queer studies comme les physionomistes du seizième, qui croyaient pouvoir déterminer la personnalité d’un individu par rapport à la forme de son nez. On se rend compte que, mise à ban au Moyen Âge, plus tard cachée dans des prisons ou des asiles, la laideur devient, avec le romantisme, un outil de revendication, une marque identitaire comme une autre. Et que comme la satanée beauté intérieure qu’on nous assène vient avec un double bind : bien avant d’être extérieure, la laideur est également considérée comme intérieure et c’est seulement parce qu’elle est tentaculaire qu’elle peut étendre sa putréfaction et son abjection jusqu’au monde extérieur. Du coup, on se sent tout de suite un peu moins moche !

Ironiquement, Histoire de la laideur est ce qu’on appelle communément un beau livre : un ouvrage d’assez grand format, aux pages en papier glacier, copieusement illustré, de ceux qu’on a envie de laisser sur la table du salon ou de la table à manger, pour le feuilleter à l’envi en guise de memento mori. Gare à l’ouvrir durant votre petit déjeuner, par contre, parce qu’il se peut bien que vos Cheerios vous paraissent nettement moins savoureuses en lisant, par exemple, la description de Ian Fleming, d’une minutie terrible, d’un homme dévoré par les requins.

À lire, pour en savoir plus

-           Histoire de la beauté, supervisée par le même Eco, existe également, et est disponible en coffret avec Histoire de laideur, moyennant quelques bidous.

-           Garance Doré, l’une des bloggeuses mode les plus lues au monde a récemment consacré un édito aux nouvelles tops models en vogue : en 2011, les grands designers préfèreraient s’attarder aux beautés imparfaites, qui ont des défauts discernables, plutôt qu’aux physiques sans aspérité.

-           Cinq méditations autour de la beauté, de François Cheng, où il s'interroge à savoir si la beauté peut sauver le monde de la laideur.

-           Le numéro 40 du magazine Philosophie, qui cherche à diffuser cette discipline sans entrer dans un vocabulaire jargonneux, a constitué un dossier passionnant et très bien documenté sur la beauté.

-           La Presse a récemment consacré un dossier à la laideur, mais en le lisant, je suis restée sur ma faim. Jugez par vous-même.

À voir, si la question vous intéresse

-           J’aime d’une passion démesurée l’artiste visuelle Cindy Sherman, qui s’applique à moduler son corps au travers d’une série de clichés, modifiant son physique afin de personnifier les archétypes voulus. Ainsi, elle déconstruit l’idée que la beauté ou la laideur sont figées dans un type physique.

-           L’artiste française Orlan interroge toujours, dans chacune de ses œuvres, les frontières entre beauté, art et laideur, en se faisant faire de multiples chirurgies esthétiques qui sont loin de l'embellir.

7Mar/110

J’ai lu tout Beigbeder. Bravo, Joseph!

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?

Frédéric Beigbeder peut-il être aussi délicieux que lorsqu’il porte un veston cravate et dénonce le système dans lequel il excelle, en faisant du name-dropping? L’image populaire de cet auteur est un peu figée autour de celle qu’il projetait lors de la publication de 99 francs. Dans ce livre, la pub, la mondanité, la violence, la richesse excessive et le cynisme sont rois. Mais Beigbeder, comme il devient évident pour un lecteur qui s’attaque à sa bibliographie, est capable de bien plus.

J’ai tout lu de Beigbeder et pourtant je ne pourrais pas m’arrêter à une définition précise de l’œuvre ou de l’auteur. J’ai commencé avec 99 francs, dans lequel il nous traite tous de gros cons influencés par la publicité omniprésente: j’ai été séduit par la force du message. Mais Beigbeder va tellement au-delà!

Prenons Marc Maronnier, par exemple. Ce personnage récurrent dans l’auto-fiction de l’auteur, fan des soirées mondaines et des amours impossibles, habitué des raves et des soirées DJ, cet alter ego de l’auteur me fait tellement rire! Quand il met Maronnier en scène, en répétant d’ailleurs mille fois son nom, Beigbeder a recours à un humour résigné à travers lequel il dévoile, avec légèreté, les tristes absurdités de notre société.

Dans son émouvant Windows on the World, Beigbeder m’a complètement ébranlé. Carthew Yorston est au 107ème étage de la Tour Nord du World Trade Center avec ses deux fils. Il prend le déjeuner et un avion s’écrase en dessous d’eux. Les deux prochaines heures du roman se passeront entre les décombres brûlants de l’avion et le toit inaccessible de la tour, c’est-à-dire en Enfer.

Comme s’il savait que la douleur qu’il y décrit est insoutenable, Beigbeder alterne entre la narration de Carthew et la sienne, racontant comment il rédige ce roman dans la Tour Montparnasse, pour tenter de s’imaginer le drame, en sachant bien sûr ne jamais y parvenir totalement. Mais quand Carthew essaie d’égayer ses deux garçons bien conscients de la catastrophe et qu’il s’aperçoit que ses semelles sont en train de fondre, j’ai eu l’impression d’y être, ne serait-ce que pendant une seconde insoutenable.  Ce petit détail m’a terrifié, comme mille autres dans ce roman qui raconte la tragédie du 11 septembre 2001, que l’auteur interprète comme la destruction des années 70.

Le retour d’Octave dans Au Secours Pardon est un délicieux mélange entre Lolita et Fight Club : sorti de prison, Octave est à la recherche de la plus belle femme du monde, c’est-à-dire de la plus jolie adolescente russe qui deviendra le nouveau visage de l’Idéal, une compagnie de cosmétiques. Il croisera beaucoup de fillettes sur son passage (il fera plus que les croiser, cependant) avant de rencontrer la bonne, celle qui le rendra (encore plus) fou et lui fera commettre l’irréparable. Au Secours, Pardon, c’est comme quand Wolverine accepte d’entrer dans sa rage berseker : ça fait mal mais ça fait tellement de bien!

Et puis Un Roman Français a eu sur moi le même effet que beaucoup d’œuvres visant l’universalité: il m’a fait penser à moi. Beigbeder le jeune garçon calme et peu stimulé, qui ne se développera que tard, et qui gardera quelques souvenirs épars d’une jeunesse qu’il valorise plus ou moins, m’a vraiment rejoint. Comme avec Roth, et A.J. Jacobs, je me suis vu. En bon narcissique ça m’a fait plaisir même si ça confirme pour la millième fois que je ne suis pas unique.

Pour ce qui est d’une conclusion définitive qui engloberait l’œuvre de Beigbeder, je préfère m’abstenir. L’auteur est doué, capable de diversité, et je l’adore. Bonne lecture!

3Mar/110

Partout, la poésie

Camille Allard, l'instigatrice du projet[1]

 

La poésie est partout, croit Camille Allard. Dans les livres, évidemment, chez Miron, évidemment, mais on peut aussi la capter, croit-elle, dans le quotidien. Dans chaque moment, il y a matière à découvrir de la beauté, des atmosphères particulières. La poésie se retrouve dans les bibliothèques et les librairies, mais aussi dans le béton, dans la musique, dans les disputes à trois heures du matin avec les amis, dans les ongles rongés, dans l’angoisse et dans l’exaltation, dans le vol des oiseaux et dans la pinte de lait achetée à quatre heure de l’aprem, coin Hochelaga et Joliette. Partout.

C’est de cette idée qu’ont émergé les célébrations qu’organise mademoiselle Allard, nommées N’oublie pas ta poésie. Dans l’étroitesse somme toute conviviale du Touski, n’importe qui peut lire, chanter, danser à micro-ouvert. C’est dissipé, un peu brouillon, mais tout fonctionne : la poésie est là, et le public, bigarré, aussi. Nombreux sont ceux qui se sont déplacés le 25 février pour assister aux mises en textes des jeunes participants, qui ont lu autant de poèmes personnels que d’autres, empruntés pour la bonne cause. Des instants comme autant de rappels à ne jamais oublier de saisir l'ineffable des choses. Cela fonctionne, cela nous transporte et nous atteint juste là où il faut et nous donne envie de dire, « à la prochaine fois, Camille ».

Une partie du public

 

N’oublie pas ta poésie, chaque mois, au Touski, 1361, Ontario Est.

Dates des prochaines soirées à venir.


[1] Toutes les photos de ce billet ont été prises par Joseph Elfassi et ne peuvent être reproduites qu’avec sa permission.

2Mar/110

Little Bee : A bloody good book

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?


Oeuvre sans titre de Gilberte Carrié

Je n’ai pas envie de tomber dans le piège de l’envolée lyrique douteuse pour valoriser un excellent roman. Parfois, le livre est tellement envoûtant qu’on a envie de se surpasser, d’écrire de manière très stylisé pour vanter les mérites du récit, tandis qu’on essaie, dans le fond, d’illustrer ses propres prouesses littéraires. Pas de ça aujourd’hui.

Little Bee, c’est fucking bon. Ce genre de livres, c’est la raison pour laquelle je lis. C’est mon coup de cœur des 34, jusqu’à maintenant, parmi les 11 ou 12 que j’ai lus jusqu’ici.

Ça raconte l’histoire d’une Nigérienne de 14 ans (Little Bee) qui fuit son pays natal après le violent meurtre de sa sœur sur une plage sur laquelle se trouvait également un couple de touristes anglais (l'oeuvre à droite m'a rappelé le rapport entre les deux soeurs nigériennes). Le couple, en quelque sorte, ne survit pas à cet après-midi fatidique et la vie de Sarah, l’épouse, est profondément bouleversée par l’arrivée de Little Bee dans sa vie, deux ans plus tard.

Est-ce que je vous ai dit que c’est fucking bon? Que la double narration, tantôt celle de Little Bee, tantôt celle de Sarah, rend le récit encore plus fort, encore plus poétique, authentique, impressionnant? Que rien n’est si noir ou si blanc dans ce roman? Que le fils de Sarah a quatre ans, s’habille constamment en costume de Batman, et n’accepte pas la mort de son père?

Le style de Chris Cleave est impeccable : on y sourit tristement, on s’enrage avec impuissance, et parfois, souvent, je me suis arrêté de lire dans le métro, juste trois ou quatre secondes, le temps d’absorber la puissance de la phrase que je venais tout juste de lire.

Little Bee, c’est fucking bon.  Je vous implore de le lire, et si vous ne le faites pas, eh bien, tant pis pour vous.

 

 

Cleave, Chris, Little Bee, publié chez Anchor Canada, en 2009, 266 pages.

28Feb/113

Quelques pâtisseries, Mélodie Nelson et la Bible

Baise-livres est non seulement un blog, mais aussi une webtélé ! Voici donc notre première capsule, qui met en vedette l'adorable Mélodie Nelson, l'auteure d'Escorte, ainsi que moi-même, ma grosse face et Élisabeth (et quelques cupcakes qui font figure d'invités surprise).  

Tout le crédit du montage et de la réalisation du vidéo revient à la troisième tête de Baise-Livres, Joseph.

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27Feb/110

Le Haut Livre du Graal, conte fantastique

Avez-vous déjà écouté Kaamelott ou The Monty Python and the Holy Grail ? Cette série et ce film sont hilarants, peu importe que l’on connaisse les personnages à l’avance ou non. Toutefois, vous êtes-vous déjà demandé d’où venaient toutes ces blagues qui, outre leur caractère comique, sont aussi des clins d’œil à des personnages qui prennent leur origine dans les premiers balbutiements de la littérature française ? En écoutant Kaamelott pour la première fois, je ne comprenais pas pourquoi Perceval n’était pas capable d’énoncer clairement une idée et que personne ne saisissait jamais ce qu’il voulait dire. Et, le Lancelot de Monty Python, comment se fait-il qu’il soit à ce point sanguinaire et que le Gauvain de Kaamelott soit une sorte d’adolescent écervelé ?

Prenons par exemple cet épisode de Kaamelott :

et ce passage du Conte du graal de Chrétien de Troyes :

«
—   Jeune homme, […] je t’en pris, apprends-moi de quel nom je t’appellerai.
—   Seigneur, je vais vous le dire : je m’appelle Cher Fils.
—   Cher Fils, c’est ton nom ? Je suis persuadé que tu as aussi un autre nom.
—   Seigneur, par ma foi, je m’appelle Cher Frère.
—   Oui, oui, je te crois, mais si tu acceptes de me dire la vérité, c’est ton vrai nom que je veux savoir.
—   Seigneur, je peux bien vous dire que mon vrai nom est Cher Seigneur.
—   Grand dieu ! Voilà un beau nom ! En as-tu un autre ?
[…]
Aussitôt, le chevalier partit au galop : il était fort impatient ».

Puis, cet extrait de The Monty Python and the Holy Grail :

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et ce passage du Haut Livre du Graal :

« Lancelot ne put s’empêcher de les attaquer, l’épée tirée, et ils lui coururent sus de toutes parts, mais lui, il se défendit vigoureusement, tranchant les tisons enflammés, si bien que les charbons ardents en volaient partout, et les frappa de l’épée en plein visage. »

Tous ces personnages ont un passé inscrit dans les livres et vous verrez que ces derniers, loin d’être cérémonieux, montraient déjà les chevaliers de la Table Ronde dans tous leurs états, aussi ridicules puissent-ils être !

Je vous propose donc la lecture du Haut Livre du Graal, une œuvre majeure (ainsi qu’anonyme) du Moyen Âge français. Ce livre se présente comme une réécriture et une continuation du Conte du graal de Chrétien de Troyes, que ce dernier n’a pas pu terminer, probablement parce qu’il s’est éteint avant. Le Haut Livre du Graal reprend tous les motifs typiques de l’œuvre originale mais en accentuant l’aspect fantastique et monstrueux de tous les personnages. Imaginez un livre qui créerait une atmosphère qui rappelle à la fois celles des films de Tarantino et des longs métrages d’Aronofsky. Comme le dit si bien Armand Strubel dans l’introduction du Haut Livre : « le vertige de la violence semble constamment mis en balance avec l’appel du sens. La violence n’est pas seulement un moyen, elle est comme une ivresse ».

La scène d’ouverture montre un roi Arthur en pleine torpeur et une reine Guenièvre qui sanglote parce que la cour du roi est totalement vide. Tous les chevaliers ont déserté ce roi sans volonté ni courage, qui ne poursuit plus aucune aventure. Le roi décide donc de se rendre à une chapelle merveilleuse qui est censée redonner aux hommes le cœur d’accomplir des faits d’armes et des actions honorables. Juste avant le départ, un de ses écuyers reçoit une blessure en rêve et meurt en se réveillant tout ensanglanté.

Le ton est immédiatement donné. Tout au long du roman, les personnages font face à d’incroyables aventures et ne savent qu’en penser. Tiraillés entre stupeur, folie et rêve éveillé, Perlesvaus (il s’agit du personnage de Perceval, dont le nom a été légèrement modifié), Lancelot, Gauvain et Arthur partent à la recherche du Graal.

Perlesvaus réussit à entrer au château du Graal et, afin que se résorbe la malédiction qui s’abat sur le royaume de Logres, il doit s’enquérir à propos de l’usage qu’on fait du Graal. Cependant, chaque fois que Perlesvaus voit passer le Graal, il est tellement impressionné qu’aucun mot ne sort de sa bouche.

Lancelot tente à son tour d’entrer au château du Graal et de poser les bonnes questions, mais le Graal ne sera pas montré en sa présence, parce qu’il n’est pas assez pur, étant donné sa liaison passionnée et adultère avec la reine Guenièvre.

Gauvain aussi prétend au titre de héros du Graal. Il voudrait se rendre au château du Graal, cependant il sera entravé dans sa quête par des demoiselles très entreprenantes, des nains mesquins, des maris jaloux et des dames sanguinaires. Et, lui non plus, ne pourra pas voir le Graal, en sa qualité de séducteur libidineux et, de ce fait, impur.

Les personnages sont donc montrés dans toutes leurs contradictions et sont sans cesse mis à l’épreuve par des opposants polymorphes et insaisissables. Leurs réputations les précèdent et on leur impute des intentions qu’ils n’ont parfois pas. Ils voyagent à travers des contrées où des chevaliers enflammés et maudits s’enfuient au simple son d’une cloche et où des demoiselles belles et charmantes tenteront de leur couper la tête. Rien n’est jamais acquis et les apparences cachent toujours un secret insoupçonné. Les ennemis sont barbares, sanguinaires et parfois même cannibales.

Au fil des aventures, un des chevaliers finit pas conquérir le Graal et tout semble rentrer dans l’ordre… jusqu’au jour où un des personnages clés de la Table Ronde assassine l’héritier du trône. S’ensuivent alors batailles d’égos et quiproquos où les chevaliers s’entredéchirent sans relâche.

Bref, je vous conseille ce livre si vous avez envie de lire une histoire du Graal où toutes les certitudes sont renversées et où la réalité est toujours en tension avec le rêve, la folie ou l’illusion : un des premiers romans fantastiques de l’histoire de la littérature française ! Maupassant et son Horla peuvent aller se rhabiller.

Le Haut Livre du Graal, (anonyme), éditions Le livre de poche, 2007, 1053 pages, édition bilingue

À lire si vous avez aimé

- Le Horla de Maupassant et le fantastique en général
- Le film The Monty Python and the Holy Grail
- La série Kaamelott
- Les films Reservoir Dogs et Natural Born Killers de Quentin Tarantino
- Les films Requiem for a dream et Black Swan de Darren Aronofsky

Petit conseil : Pour apprécier au maximum la lecture du Haut Livre du Graal, je vous recommande de lire d’abord le Conte du graal de Chrétien de Troyes, qui est très court : il compte environ 160 pages. Vous serez alors à même de savoir quels passages sont des parodies et quels enjeux de l’intrigue ont été inventés de toutes pièces par l’auteur.

25Feb/110

De la littérachiure : pour ne (surtout pas) en finir avec l’autofiction

L’autofiction est sans doute l’un des genres qui a le plus mauvaise presse. Qu’est-ce que l’autofiction, d’abord ? La définition même reste problématique. C’est l’auteur et critique littéraire Serge Doubrovsky qui a inventé le terme, en 1977, avec la publication de son roman Fils. Et the rest is history, comme on dit : ont déboulé une pléiade d’auteurs se revendiquant du genre. Si Christine Angot en France ou Nelly Arcan ici ont revendiqué le statut d’auteures autofictionelles, de nombreux autres se sont fait accolés l’étiquette sans l’avoir demandé. Parmi eux, ou plutôt, elles, puisque ce sont majoritairement des femmes, Marguerite Duras ou Violette Leduc. L’autofiction, contrairement à l’autobiographie, en plus d’impliquer un contrat de lecture où le nom de l’auteur équivaut à celui du personnage principal, demande une fictionnalisation des évènements vécus par l'écrivain qui sont racontés à l'intérieur du livre.

Dans l’avant-dernier ouvrage de la prolifique Chloé Delaume, Les règles du Je (2010), elle répond aux détracteurs du genre. À pourquoi l’autofiction, elle réplique : pour survivre aux évènements traumatiques de sa vie. La sienne relève, en effet, du drame : elle vu son père assassiner sa mère avant de se suicider. Cet évènement, elle l’étire, le modifie sans cesse au travers de la fiction, comme dans Le Cri du Sablier (2001). D’entrée de jeu, elle refuse le nom qu’on lui a attribué à la naissance, Nathalie Delain, pour préférer adopter dans la fiction un pseudonyme, emprunté à Vian et à Artaud. Devenue adulte, maniaco-dépressive, la langue devient un prétexte pour se forger une nouvelle identité, cette langue qu’elle cisèle, dont elle détruit la syntaxe. L’écriture, ainsi, devient une catharsis, une manière de purger le réel, de déconstruire la fatalité : « ce que je redessine, c’est mon ombre sur la pierre après Hiroshima », nous dit-elle.

Elle rajoute : « l’autofiction implique un acte extrêmement particulier entre l’auteur et le lecteur. L’auteur ne s’engage qu’à une chose : lui mentir au plus juste. Lui transmettre, par le ressenti, concrètement, sa propre expérience, "hors sagesse et hors syntaxe du roman, traditionnel ou nouveau". Du vrai, du faux, de la parole. La sienne et celle du monde. Cette dernière par nature se déploie cacophonique ».

Dans Les règles du Je, en repassant par sa vie, par ses ouvrages publiés, elle marque le caractère arrogant de l’autobiographie traditionnelle : en effet, ne faut-il pas être démesurément sûr de soi pour aspirer à rendre sans faille sa propre réalité ? Ne sommes-nous pas quotidiennement en train d’interpréter ce qui nous arrive ? L’autofiction, dans son cas, tient donc davantage de la résilience, d’un acte concret pour travestir la fatalité, d’une  « renégociation », pour reprendre les termes de Delaume. Je chante ma pluie est ainsi le titre très évocateur de l’un des chapitres. Et écrire aussi proche de soi devient nécessairement un geste militant, voire politique.

On dit souvent que les auteurs d’autofiction ne font pas de littérature. Ils sont taxés d’exhibitionnisme (peuh !), de manque de travail (pah !). Deleuze, qui pourtant, en faisait, lui, de la littérature, nous sommes tous d’accord, disait qu’on avait le droit de parler de soi tant qu’on sortait du journal intime pour se rendre jusqu’à l’art. Les frontières entre ce qui en est ou ce qui n’en est pas sont sans doute ténues. Pourtant, Chloé Delaume, si elle ne fait pas dans la dentelle, sait assurément faire des livres, des vrais. Et creuser à l’intérieur d’elle-même, à sa manière, ne peut être qu’un geste relevant de la rigueur, et non du narcissisme.

Pour en savoir plus :

- le site internet de Chloé Delaume, au design charmant, et qui est mis à jour régulièrement : http://www.chloedelaume.net/

- un court vidéo où elle explique son rapport à Vian et à littérature

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 (Et en guise de conclusion, une dédicace : c’est mon ami JM qui m’a offert ce livre, dans un moment où je doutais de la littérature, à savoir si j’avais ma place, dans ce monde-là, à l’intérieur des mots des autres et des miens. Sur la page de garde, il m'a écrit « de toute façon, la littérature, de toute façon, Chloé, c’est permis». Je dis cela comme ça (ou pas)).

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