Le Guin, ce n’est pas Barjavel !
Avant de retourner tout récemment à la librairie Mona Lisait, j’en gardais un souvenir très vif : l’idée que la femme slave entre deux âges qui tient cette librairie savait lire en vous vos goûts les plus pointus et vous conseiller exactement le livre que vous désiriez. J’en suis ressortie avec L’autre côté du rêve d’Ursula K. Le Guin, un best-seller de science-fiction paru dans les années 1970, revêtu d’une couverture légèrement ridicule, jaunie et abimée.
A priori, j’ai un penchant pour la science-fiction. Cependant, si j’ai volontiers relu La nuit des temps de Barjavel, je ne me fais aucune illusion quant à la qualité littéraire de Prisonniers du temps de Crichton (de la science-fiction médiévale!) ou de Mégalodon de Steve Alten (l’histoire d’un requin préhistorique qui refait surface). J’avais tout de même espoir que L’autre côté du rêve me transporte dans un autre univers, me dépayse et m’enchante. Or, je ne m’apprête pas exactement à encenser ce livre.
Les bases de l’intrigue avaient tout pour me charmer : George Orr, un jeune homme vivant dans les années 2000, est convaincu que ses rêves sont « effectifs », en ce sens que ceux-ci changent le cours du réel, de la manière la plus concrète. Il se rend compte qu’au réveil, des individus qui l’agacent ont disparu, qu’il possède des immeubles qui n’existaient que dans son imaginaire et ce constat le rend fou, au point qu’il se gave de drogues pour supprimer ses rêves. À force d’abuser des stupéfiants, il est coincé par les autorités gouvernementales alors qu’il est au bord de l’overdose. Il doit dès lors se plier à un « traitement psychiatrique volontaire » avec le Dr William Haber, sans quoi il sera confiné à un hôpital pour un « traitement psychiatrique obligatoire ». Au début, le psy qui lui est assigné croit qu’il a affaire à un simple schizophrène. Il le branche à un appareil qui détecte, analyse et amplifie les ondes cérébrales. L’homme de science découvre peu à peu que son patient est loin d’être fou et qu’il est possible de lui suggérer le contenu de ses rêves par hypnose… Haber peut donc changer le cours des choses à l’aide des rêves d’Orr !
On prévoit déjà que ces initiatives du Dr. Haber provoqueront les désastres les plus insolites, mais le récit des premiers chapitres ne tombe pas directement dans le piège des clichés de la science-fiction. La trame se gâche toutefois au fil des pages. La lecture est entravée par des perles de traduction telles que « L’effet Greenhouse » (Le greenhouse effect, ou effet de serre, n’a pas été découvert par un certain Dr. Greenhouse, greenhouse signifie simplement serre en anglais), de multiples citations obscures ou impertinentes mises en exergue de chaque chapitre, notamment des traductions anglaises de Victor Hugo retraduites en français. De plus, l'auteure s'éparpille en métaphores douteuses telles que : « elle but à petits coups son café au brandy — un mélange à faire pousser des poils sur un chihuahua. » (p.104)
Je n’ai rien de particulier à ajouter à propos du dénouement de l’intrigue, tant ses fondements narratifs sont minces et la chute est prévisible. S’il était possible pour un auteur d’ajuster sa narration en mode « pilote automatique », il aurait écrit à peu de choses près la même fin bâclée et imprécise que celle de L’autre côté du rêve.
En bref, je ne déconseille pas tout à fait la lecture de ce livre, mais je vous recommande de le lire en version originale anglaise. Je suis sûre que vous aurez de ce fait plus de plaisir de lecture que moi, qui maudissait la traduction d’Henry-Luc Planchat à toutes les deux pages.
L'autre côté du rêve, Ursula K. Le Guin, éditions des Presses de Marabout, Verviers, 1975, 184 p.
À lire si vous avez aimé
- Inception de Christopher Nolan
- Les thrillers de science-fiction de René Barjavel




