Baise-Livres
9Jun/110

Le Guin, ce n’est pas Barjavel !

Avant de retourner tout récemment à la librairie Mona Lisait, j’en gardais un souvenir très vif : l’idée que la femme slave entre deux âges qui tient cette librairie savait lire en vous vos goûts les plus pointus et vous conseiller exactement le livre que vous désiriez. J’en suis ressortie avec L’autre côté du rêve d’Ursula K. Le Guin, un best-seller de science-fiction paru dans les années 1970, revêtu d’une couverture légèrement ridicule, jaunie et abimée.

 

A priori, j’ai un penchant pour la science-fiction. Cependant, si j’ai volontiers relu La nuit des temps de Barjavel, je ne me fais aucune illusion quant à la qualité littéraire de Prisonniers du temps de Crichton (de la science-fiction médiévale!) ou de Mégalodon de Steve Alten (l’histoire d’un requin préhistorique qui refait surface). J’avais tout de même espoir que L’autre côté du rêve me transporte dans un autre univers, me dépayse et m’enchante. Or, je ne m’apprête pas exactement à encenser ce livre.

 

Les bases de l’intrigue avaient tout pour me charmer : George Orr, un jeune homme vivant dans les années 2000, est convaincu que ses rêves sont « effectifs », en ce sens que ceux-ci changent le cours du réel, de la manière la plus concrète. Il se rend compte qu’au réveil, des individus qui l’agacent ont disparu, qu’il possède des immeubles qui n’existaient que dans son imaginaire et ce constat le rend fou, au point qu’il se gave de drogues pour supprimer ses rêves.  À force d’abuser des stupéfiants, il est coincé par les autorités gouvernementales alors qu’il est au bord de l’overdose. Il doit dès lors se plier à un « traitement psychiatrique volontaire » avec le Dr William Haber, sans quoi il sera confiné à un hôpital pour un « traitement psychiatrique obligatoire ». Au début, le psy qui lui est assigné croit qu’il a affaire à un simple schizophrène. Il le branche à un appareil qui détecte, analyse et amplifie les ondes cérébrales. L’homme de science découvre peu à peu que son patient est loin d’être fou et qu’il est possible de lui suggérer le contenu de ses rêves par hypnose… Haber peut donc changer le cours des choses à l’aide des rêves d’Orr !

 

On prévoit déjà que ces initiatives du Dr. Haber provoqueront les désastres les plus insolites, mais le récit des premiers chapitres ne tombe pas directement dans le piège des clichés de la science-fiction. La trame se gâche toutefois au fil des pages. La lecture est entravée par des perles de traduction telles que « L’effet Greenhouse » (Le greenhouse effect, ou effet de serre, n’a pas été découvert par un certain Dr. Greenhouse, greenhouse signifie simplement serre en anglais), de multiples citations obscures ou impertinentes mises en exergue de chaque chapitre, notamment des traductions anglaises de Victor Hugo retraduites en français. De plus, l'auteure s'éparpille en métaphores douteuses telles que : « elle but à petits coups son café au brandy — un mélange à faire pousser des poils sur un chihuahua. » (p.104)

 

Je n’ai rien de particulier à ajouter à propos du dénouement de l’intrigue, tant ses fondements narratifs sont minces et la chute est prévisible. S’il était possible pour un auteur d’ajuster sa narration en mode « pilote automatique », il aurait écrit à peu de choses près la même fin bâclée et imprécise que celle de L’autre côté du rêve.

 

En bref, je ne déconseille pas tout à fait la lecture de ce livre, mais je vous recommande de le lire en version originale anglaise. Je suis sûre que vous aurez de ce fait plus de plaisir de lecture que moi, qui maudissait la traduction d’Henry-Luc Planchat à toutes les deux pages.

 

L'autre côté du rêve, Ursula K. Le Guin, éditions des Presses de Marabout, Verviers, 1975, 184 p.

 

À lire si vous avez aimé

- Inception de Christopher Nolan
- Les thrillers de science-fiction de René Barjavel

23May/111

La nuit des temps

L’intrigue de La nuit des temps de Barjavel éclate en mille étincelles aveuglantes qui s’écartent puis se rejoignent pour consolider la trame du roman. Celui-ci est à la fois un des plus prenants thriller de science-fiction que j’aie lus et l’une des plus émouvantes histoires d’amour que l’on m’ait racontées. Barjavel situe les personnages de son roman sur une base scientifique en Antarctique, où des savants de tous acabits étudient la calotte glacière, qui n’offre, semble-t-il, aucune aspérité particulière, un désert de glace, toujours le même… jusqu’à ce que – vous l’aurez deviné – un signal insolite apparaisse sur le radar des instruments.

 

Un ultra-son d’une régularité effarante, un battement, semblable à celui d’un cœur, fait imperceptiblement vibrer la glace sous leurs pieds. Au départ, personne n’y croit, il doit y avoir erreur. Les puissances mondiales envoient leurs instruments de fine pointe pour démystifier cette incroyable ligne droite, ce signal parfait, géométrique, qui bouleverse toutes leurs spéculations. La technologie la plus avancée confirme les résultats des machines plus rudimentaires… il y a sous la glace une construction artificielle qui émet un ultra-son à une fréquence implacablement régulière.

 

Les scientifiques d’une multitude de nations s’affaireront à pénétrer cette structure, et y découvriront un abri à l’épreuve de tout, une sorte d’œuf ayant traversé les âges, qui contient deux humains, préservés du temps par une incompréhensible technologie qui maintient leurs corps au zéro absolu, empêchant toute dégradation de leurs tissus. Dans la narration omnisciente sont intercalées les interventions de Simon, un médecin qui tombe éperdument amoureux d’Éléa, la jeune femme conservée dans l’œuf mordoré. Sa beauté et celle de l’homme à ses côtés deviendra l’obsession des médias et d’une population mondiale qui se sentira, en tant qu’humanité, comme une vieille femme flétrie qui contemple une adolescente sublime : jalouse et honteuse.

 

L’œuf n’abrite pas qu’un couple d’humains : ses parois sont gravées d’étranges symboles qu’une traductrice électronique finira par déchiffrer : ce sont des équations mathématiques complètement révolutionnaires. L’abri contient également les effets personnels des deux survivants, notamment une arme. Les services secrets, les organisations véreuses, les nations belliqueuses intrigueront frénétiquement, tenteront désespérément de s’emparer de l’arme et des connaissances scientifiques que recèle l’œuf. Or, pendant ce temps, Éléa s’essouffle et se chagrine, se morfond et se lasse de cet univers étranger qui la considère comme un animal de foire. Elle se laisse dépérir, le regard vide. Les médecins peinent à réanimer l’homme, sa santé ayant été beaucoup plus entamée par son séjour dans l’abri que celle d’Éléa… Je cesse ici de vous relater les événements de ce livre, car la chute est trop belle, vous n’aurez droit à aucun spoiler.

 

Ce roman ne remettra pas en question votre conception de la vie et de la mort, il n’est pas travaillé par deux-cent couches de sens. Il s’agit d’une lecture d’été, mais d’une fascinante et magnifique lecture d’été. La nuit des temps se lit comme une Utopie[1] moderne, un Roméo et Juliette contemporain, écrit d’une main de maître.

 

La nuit des temps, René Barjavel, Presses de la Cité, Paris, 1968, 381 p.


[1]Utopie, Thomas More, 1516