Baise-Livres
2May/120

Tentative d’épuisement d’une rupture

Une femme a aimé passionnément un homme qui le lui a mal rendu et se sert de l'écriture comme catharsis. Canevas universel ? Voire un peu cliché ? Précisément. Dans son troisième roman, Les cascadeurs de l'amour n'ont pas droit au doublage, Martine Delvaux flirte avec la norme, se sert des lieux communs. Différents lieux et espace-temps sont ainsi invoqués pour conjurer une rupture que l'auteure ne finit plus de disséquer, jusqu'à plus soif, jusqu'à saturation, jusqu'au haut-le-cœur.

Le roman s'adresse directement à celui qu'elle a aimé, au travers d'un « tu » qui tient davantage d’une condamnation que d’un appel. Lui, c'est un Tchèque qui a tout quitté pour venir s'installer chez elle, dans un petit appartement de la rue Coloniale. Il lui a fait cher payer cet exil dans une Amérique qu'il déteste, une terre trop neuve, qui n'a pas d'histoire, considère-t-il. Aussitôt arrivé à Montréal, son caractère se modifie, il devient capricieux, colérique. Alors qu'ils étaient ensemble, « il lui avait interdit d'écrire sur [lui], comme si l'écriture pouvait [lui] voler quelque chose». Écrire devient ainsi une désobéissance, une trahison face aux impératifs de cet homme mais également une manière de déroger à l’amour qu'elle s'en veut d'éprouver encore. Du même coup, l'espace littéraire permet de déployer tout l'amour que cette femme devait contenir alors qu'ils étaient ensemble. Elle entreprend ainsi un exercice de liquidation pour se défaire de l'amour qu'elle ressent pour lui, jusqu'à son « usure complète ».

Pour rédiger cette histoire, plutôt qu'une terre vierge, dénuée d'affect, elle choisit de prendre l'avion jusqu'à un lieu hanté : Rome, là où ils ont fait connaissance. Là-bas, elle convoque  César, Cléopâtre, St-Augustin, mais également ses contemporains, des anonymes, qui, comme elle, ont aimé et souffert. Ces récits secondaires agissent davantage qu'à titre de seules comparaisons : ils viennent noyer l'histoire de la protagoniste parmi d’autres. Cette histoire perd ainsi de sa singularité, et du même coup, de son importance. Comme si d'innombrables voix lui murmuraient « ce n'est pas grave, nous sommes tous déjà passé par là, et nous avons survécu ».

« Tu es venu me rejoindre ici, à contrecœur, me rejoindre dans mon pays. En échange, tu m'as demandé une immigration intérieure », dit-elle à son amour perdu. Les cascadeurs de l'amour n'ont pas droit au doublage est d’abord le parcours d'une femme qui se récupère à tâtons. C'est l'histoire d'une saignée, d'une purgation : celle de l'autre qui lui avait toujours échappé, qu'elle circonscrit enfin grâce aux mots. C'est un meurtre douloureux, celui d’une « silhouette d'un grand amour mis à mort par la haine », celui d’un « amour qui était devenu un syndrome de Stockholm ». Si l'écriture parvient au final à la défaire son aliénation, elle n'efface pas les stigmates de la douleur. L'écriture ne peut que changer la matérialité de la figure de l'aimé qui se mute en spectre au fil de la narration. Il hantera la protagoniste pour le reste de sa vie, elle le sait. L'essentiel est qu'elle l'ait forcé à devenir fiction : il est devenu récit au même titre que les histoires qui s'entremêlent à la sienne de page en page. C'est dans ce revirement de situation que réside sa victoire : de victime, elle est devenue souveraine.

Martine Delvaux, Les cascadeurs de l'amour n'ont pas droit au doublage, Héliotrope, 2012, 170 pages.
Photo : Jan Saudek, Agnes, 1973.

30Apr/120

Paul et la crise d’Octobre

Posted by Sylvie-Anne Boutin

Deux ans après le désormais célèbre Paul à Québec, Michel Rabagliati fait paraître Paul au parc, toujours aux éditions de la Pastèque. Il faut dire qu’il était très attendu, ce dernier tome, après les louages et les prix reçus pour le précédent roman. En quelques années, Paul est devenu, selon plusieurs critiques et journalistes, le Tintin des Québécois. Force est de constater que Paul est partout : il lit des livres les librairies Renaud-Bray, encourage les jeunes à l’exercice avec le programme Ma santé au sommet et participe même à une exposition au Musée des Beaux Arts de Montréal. Bref, Michel Rabagliati a créé un personnage emblématique bien ancré dans la culture et la société québécoises. Né à Montréal au début des années 1960, Paul incarne toute une génération qui a grandi avec et dans un Québec en ébullition. Michel Rabagliati explore l’histoire culturelle, politique et sociale québécoise dans chacun de ses romans, et ce, toujours de façon très personnelle, tout près de l’autofiction. Chaque tome donne lieu à un épisode de la vie de Paul, toujours de façon humaine, amusante mais souvent tragique.

Dans Paul au parc, Paul est âgé d’environ 9 ans, soit plus jeune que dans les autres bandes-dessinées de la collection. Il se découvre une passion pour le dessin et la bande dessinée, la guitare, la belle Hélène et, surtout, pour le scoutisme. Paul devient louveteau et s’épanouit en l’espace de quelques mois en compagnie de sa meute et de ses animateurs, véritables guides spirituels et culturels. Nous assistons au premier baiser de Paul, à son premier camp d’été et sa nuit en forêt. Tout l’album est présenté comme un récit d’apprentissage, Paul se révèle à lui-même au fil des pages.

Ce tome, plus politique et historique que les précédents, plonge dans la crise d’Octobre; les parents de Paul s’inquiètent des actions du FLQ, Daniel Sabourin, l’apprenti animateur scout, se reconnaît dans les propos des felquistes contrairement à ses collègues, Guy Montreuil livre d’une voix incertaine le manifeste du FLQ à la télévision, la Loi des mesures de guerre effraie Hélène et le « Just watch me » de Pierre Elliot Trudeau est décontenançant, la découverte du cadavre de Pierre Laporte indigne tout le pays, Pauline Julien, Serge Mongeau, Gaston Miron, Gérald Godin se retrouvent dans les paniers à salade lors du vendredi noir, etc. Les évènements rapportés par Paul enfant s’inscrivent en trame de fond et accentuent la curiosité et l’incompréhension de ce dernier. Michel Rabagliati insiste, particulièrement ici, sur le devoir de mémoire et sur la notion d’héritage social.

Paul au parc est à la fois un témoignage et un hommage. Michel Rabagliati présente les animateurs scouts comme des hommes engagés et dévoués dans leur milieu et auprès des jeunes et cela transparait entre autres grâce aux quatre courtes captations qui sectionnent l’album et qui mettent en avant-plan le dévouement de chacun des animateurs. Certes, le portrait du scoutisme réalisé au fil du roman baigne dans la nostalgie et apparaît surtout comme une ode à l’enfance et à l’humanisme. C’est qu’il y a, dans Paul au parc, les séquelles de la crise d’Octobre, mais aussi celles d’une tragédie survenue sur la route 54, dans le parc des Laurentides. Michel Rabagliati tisse ici une toile empreinte de sensibilité et de nostalgie. C’est à partir de drames politiques et sociaux qui ont marqué le Québec des années 1970 que cet album prend ses assises et cherche à archiver la douleur d’une époque.

L’innocence de Paul s’efface peu à peu, ouvrant ainsi la porte à une fin dramatique. Paul incarne, cette fois-ci, l’image d’un Québec au seuil de son apprentissage de la vie réelle. C’est le Québec des années 1970 qui est porté ici au premier plan, un Québec qui tente de trouver sa voie et qui doit faire face à la violence et à la peur. Michel Rabagliati parvient, une fois de plus, à saisir la nation québécoise et sa culture. Si la popularité de Paul est sans cesse grandissante, c’est bien parce qu’il réussit à nommer les lieux communs québécois sans donner dans les grands discours, mais simplement en témoignant à échelle humaine du drame et des enjeux qu’aurait à affronter une génération. Paul rend hommage à son enfance, mais aussi à une époque qui fut frappée par la Loi des mesures de guerre et celle de la mort ingrate d’une jeunesse qui passait gaiement par le parc des Laurentides.

23Apr/120

La tourmente philosophique d’un promeneur de chiens

Posted by Joseph Elfassi

On ne construit pas un ascenseur à l'intérieur d'un immeuble. On construit l'immeuble autour de l'ascenseur. C'est la vérité étonnante que découvre graduellement Paul Sneijder. Paul est marié à Anna, sa seconde épouse ambitieuse, froide et infidèle qui l'empêche de ramener chez eux Marie, sa fille issue de son premier mariage. Il doit la voir à l'extérieur de son propre domicile. Ils passent un dernier moment ensemble dans un ascenseur dont la chute accidentelle et aberrante sera fatale pour sa fille et les autres passagers, mais de laquelle il sortira vivant. Vivant, et complètement détruit.

Le cas Sneijder présente une quête de liberté originale et pleine d'humour noir, un petit mélange entre l'épanouissement tardif de Lester Burnam dans American Beauty et l'insomnie productive et dangereuse de Jack dans Fight Club. La liberté de Paul se résume à accepter l'infidélité ponctuelle de sa seconde épouse, passer du temps avec l'urne de sa fille, démissionner de son poste de négociateur à la SAQ, devenir promeneur de chiens à l'Île des Sœurs, ignorer ses fils jumeaux fiscalistes (qu'il a eus avec Anna) et s'informer, des nuits durant, sur la nature, le fonctionnement et la signification des ascenseurs dans notre société. Il essaie de tout savoir sur ces bêtes au centre de tout fonctionnement social, mais sa connaissance approfondie ne le rapproche pas d'une possible acceptation ou compréhension de l'accident mortel qui lui a volé sa fille devant ses propres yeux, incapables d'oublier le drame.

Le Cas Sneijder est un brillant roman philosophique, une attaque à la modernité, à l'ambition démesurée de certains qui parlent d'eux-mêmes comme des projets chez Bell. C'est également une attaque à la démesure des hommes et des sociétés, qui se façonnent à la verticale et dont les étages de nos nombreuses tours sont synonymes de l'importance de notre place en société. Le roman peut tantôt être très drôle, comme lorsque Paul Sneijder affirme que la vie est un sport individuel qui aurait pu être inventé par un Anglais bipolaire, mais il est généralement très triste: le deuil et la culpabilité sont palpables chez Sneijder et tous ses gestes, irrationels et désespérés, en sont le reflet parfait. Son antipathie envers son épouse et ses deux jumeaux devient rapidement source de confrontation. Leur mépris, à peine masqué par un souci envers son état le détruira.

Il se lie donc d'amitié avec des personnages improbables: un chypriote obsédé par les chiffres qui l'engage, un client psychanalyste ex-vendeur de voitures, et Wagner-Leblond, l'avocat de la compagnie d'ascenseur qui a mené à l'accident mortel, un homme cultivé et poli. Alors que ce dernier pourrait en réalité être son adversaire juridique, il existe entre les deux hommes une complicité telle que les deux iront à l'encontre de leurs intérêts personnels grâce à leur sympathie mutuelle. Et ces chiens, qu'il promène, dont il ramasse les crottes, deviennent les seuls moments de réelle liberté qu'il vit.

Le roman de Jean-Paul Dubois est écrit d'une main de maître: les phrases sont de petits bijoux bruts, capables de faire interrompre une lecture dans le but de s'en laisser imprégner du sens et de la portée. Des phrases courtes, mais pleines de sens, hyper-chargées et honnêtes, des reflets intelligents et effrayants de notre ère et de ses conséquences sur la nature humaine. À lire, absolument.

 Dubois, Jean-Paul, Le Cas Sneijder, Éditions de l'Olivier, 2011, 218 pages.

11Apr/120

Que sonnent ces voix

Dans le dernier roman de Catherine Mavrikakis publié par Héliotrope, Les derniers jours de Smokey Nelson, se déploient les voix de trois personnages en marche vers leur propre fin. On rencontre ainsi, se croyant né sous le signe de la réincarnation de Jimi Hendrix, le personnage de Sydney Blanchard, dans un pèlerinage vers la terre des origines, une Louisiane mutilée par Katrina. Le voyage de cet Afro-Américain parlant sans cesse à sa chienne se fait l’écho du retour, auprès de sa fille Tamara, du personnage de Pearl Watanabe, elle-même hantée par une rencontre marquante avec Smokey Nelson, des années auparavant. La fresque serait incomplète sans le personnage de Ray Ryan, élu destinataire du Dieu tout puissant, porte-voix d’une génération extrémiste en quête d’une violente pureté de droite. C’est que les personnages esquissés portent en eux et évoluent dans les États-Unis de la télévision. Chez Mavrikakis, le ridicule et le tragique se frôlent toujours : c’est l’Amérique de CNN et des films cultes, le pays du kitsch, de l’incarcération et des armes, de Katrina et des Noirs. On arguera que le personnage éponyme, Smokey Nelson, est condamné à mort et que ce sont ses dernières heures qui sont mises en scène. Mais la puissance du roman de Mavrikakis est ailleurs, dans ses personnages desquels transpirent les pulsions — qu’elles soient de vie ou de mort — d’un pays blessé. Il n’est d’ailleurs pas anodin de ne rencontrer le personnage du condamné qu’aux dernières pages, dans la banalité de son dernier repas et sans héroïsme.

Les voix sont multiples et alternées, les adresses gravitant toutes autour des répercussions du crime commis par Smokey Nelson. Le texte polyphonique que propose le roman présente ainsi brillamment trois discours ravagés par la violence, où la quête de sens est évacuée au profit des existences avortées de ses personnages : « La vie n’avait décidément pas grand sens. On peut tenter de la baliser par les mots qui donnent une certaine prise, mais quand ceux-ci nous découvrent leur face bien ridicule, tout fout le camp, s’effiloche et il ne reste du tragique de l’existence qu’un immense éclat de rire. » Or, il en va plutôt de l’impossibilité de se survivre et des mémoires qui prennent à bras le corps ceux qui, devant la mort annoncée de Nelson, sont happés par le passé. Et c’est le tour de force des différentes narrations que de faire entendre ces petites gens. Un débit de parole s’organise d’abord selon la pensée du personnage, puis il prend la forme de véritables mots d’un Dieu s’adressant au mortel. Ailleurs il se mue en alternance entre le dire de la mère et de sa fille.

La mise à mort, au plus près des pratiques dépersonnalisantes d’aujourd’hui, s’imprime ici fortement à l’esprit du lecteur, et ce, cependant par d’incessants et menus attentats à l’existence. Si la recherche de sens prend forme de croyances, de rites ou de lubies pour les personnages, le lecteur, lui, ne peut qu’entendre ces voix retentir dans la danse macabre qu’apelle le roman de Catherine Mavrikakis.

Les derniers jours de Smokey Nelson, Catherine Mavrikakis, Héliotrope, 2011

6Apr/120

Les filles folles

En littérature, le thème de la folie figure parmi mes marottes. Histoire de faire du name dropping  de manière chronologiquement désordonnée, j'aime Bataille, Artaud et Rousseau qui n'étaient pas, soyons honnête, des modèles de stabilité mentale. Par-dessus tout, j'aime les filles folles, j'aime Valérie Valère, Nina Bouraoui, Virginie Despentes, Janet Frame ; j'aime la Marian McAlpin de Margaret Atwood et longtemps je me suis identifiée à la Esther Greenwood de Sylvia Plath. Je suis en amour avec les personnages de Catherine Mavrikakis dans toute leur extravagante surenchère. J'aime ces filles folles pour leur décalage avec le réel qui permet une lucidité toute particulière sur le cours des choses, je me reconnais dans leur cynisme, dans leur trop-plein qui flirte souvent avec la critique sociale. J'aime le tragique de la folie, avec tout ce qu'il comporte d'inéluctable, mille fois plus dans la fiction que dans la réalité. Que la littérature dompte la folie ou la mette en relief, reste qu'elle la conjure.

Je suis un peu plus mitigée concernant Marie-Sissi Labrèche, dont les thèmes s'articulent pourtant autour de mon dada : maladie mentale transmise de mère en fille, conjuguée à une pauvreté made in Hochelag et une trashitude haute en alcool et autres désordres, tout ça soigné à grand coups d'autofiction. Peut-être que c'est, très bêtement j'en conviens, à cause de Bordeline. L'auteure a co-scénarisé ce film, inspiré du roman du même nom. Bons sentiments et pathos n'y forment pas le plus heureux des ménages. Ainsi, le film a sans doute cristallisé mon ressenti global face à l'œuvre de Labrèche, même si quelques moments forts venaient  balancer mon jugement : quelque chose de convenu suintait.

Dans Amour et autre violences, publié dernièrement chez Boréal, Marie-Sissi Labrèche change un brin de modus operandi puisqu'elle troque le roman pour des nouvelles. Comme souvent dans son œuvre, la famille est centrale. Les personnages baisent beaucoup et mal, souvent prises dans des histoires qui ne leur ressemblent pas. À quoi ressemblent-elles, pourtant ? Ces filles-femmes, ces femmes-mères, trop jeunes ou trop vieilles pour leur corps ou leur tête ont autant de carences monétaires qu'affectives.

Deux nouvelles me paraissent particulièrement prégnantes dans ce recueil. Ainsi, la première et la dernière contiennent, en substance et en puissance, ce que qu'on retrouvera distillé avec moins de force dans le reste du recueil. Dans Travelling, la nouvelle qui ouvre le livre, une femme raconte à son amoureux, avant de s'endormir, une histoire à la fois très triste et très cochonne où plane, spectrale, sa propre histoire. Surtout, il faut retenir la très belle nouvelle Mon Montréal à moi[1], un portrait de la ville au travers du prisme de l'existence de la narratrice. Cette biographie urbaine est portée par une langue riche, déliée, assurément poétique : « Montréal, ma salope, combien de fois as-tu senti mes souliers à talons hauts sur ton dos, alors que je m'étais faite belle pour attraper mon amour du siècle, tu me laissais aller avec mon âme qui dépassait de ma tête comme mon rouge à lèvre et ma langue de ma bouche, tu me regardais parader mes seins fiers dans les bars d'Outremont, la chemise ouverte sur la vie, les doigts accrochés au grillage des clôtures, à recevoir une décharge d'amour, les yeux fermés sur leurs visages tous pareils, malgré les formes et les senteurs différentes, qu'une seule odeur : celle de la nuit dans des cheveux en sueur, Montréal, ma salope vénéneuse (...) ».

Des phrases - des nouvelles - comme celle ci-haut, tortillantes, hallucinées, j'en prendrais mille fois encore. Et elles suffisent à me convaincre de ne pas saborder ma relation avec Marie-Sissi Labrèche, de continuer à errer dans ses failles.

 


[1] Marie-Sissi Labrèche en fait la lecture dans ce vidéo réalisé par Boréal.

 

3Apr/120

Peurs enfantines diffractées

De Wajdi Mouawad, on connaît principalement les pièces, sans mentionner la controverse dont il a fait l'objet en 2011. Je ne suis pas ici pour vous réitérer ce que vous avez pu lire vous-même dans les journaux. Néanmoins, malgré toute l’attention médiatique, ou peut-être plutôt à cause de cette attention soutenue, j’ai rangé Mouawad dans la liste mentale où se trouvent Salinger, Sand, Borgès, Joyce : ces auteurs dit incontournables qu’il faudrait que je lise un jour. Dans un élan de bonne volonté littéraire, j’ai donc voulu m’attaquer aux pièces de Mouawad. Pas de chance, chez Olivieri, ne restait plus qu’un roman : Visage retrouvé, publié en 2002.

Le narrateur du roman a 14 ans, il se nomme Wahab. Le jour de son anniversaire, il rentre de l’école puis ne reconnaît plus les visages de sa mère et de sa sœur. De cette perte de repère terrible naît le besoin de fuir. Wahab fera une fugue. Contrairement à tout ce que j’avais prévu en lisant, après seulement quelques jours loin de chez lui, Wahab est forcé de revenir : des policiers le ramènent au domicile familial. Qui plus est, il ne discutera jamais de cette fugue avec ses parents. Le jeune adolescent adoptera dès lors un comportement irréprochable. Son entourage dira que cette fugue « l’a calmé ».

À partir du moment où Wahab rentre chez lui, l’intensité, la rapidité avec lesquelles s’enchaînent les péripéties semblent prendre un temps d’arrêt. Puis, saut dans le temps : Wahab a 19 ans. Dès lors, le récit retrouve son rythme. Se dessine alors, de manière diffuse puis très clairement, la quête de Wahab qui cherche à peindre en une série d'images tous les visages qu’a pris sa mère au fil des âges.

La narration oscille entre le « je » et le « il ». Cette hésitation de la voix qui raconte se fait l’écho de l’ambivalence de Wahab, qui voudrait percevoir sa vie comme celle d’un « il » et pas d’un « je », pour mieux s’en éloigner, pour la regarder de haut et ne plus en subir les chocs. À mon avis, la force de ce livre réside dans le dénouement en deux temps de la quête de Wahab, qui ne trouve aucune issue dans l’errance. C’est parce que Wahab se tient droit pour affronter les écueils du réel qu’il survit à sa quête et qu’il en décrypte le sens. La liberté, le héros ne la trouve pas dans une fuite vers l'avant, mais dans une prise de conscience, dans une réparation de la scission qui séparait ses multiples « moi » discordants...

Visage retrouvé, Leméac / Actes Sud, 2002 - nouvelle édition Babel Littérature, février 2010

***

Consultez le site web du Théâtre du Nouveau Monde pour en savoir plus sur la trilogie Des Femmes de Sophocle, que Wajdi Mouawad y présentera très bientôt.

Pour des infos sur le parcours de l’auteur, metteur en scène et comédien, visitez son site ici : wajdimouawad.fr.

17Mar/122

Gala de l’académie de la vie littéraire au tournant du 21ième siècle

Posted by Laurie Bédard

C'est le temps de l'année où les diverses institutions font valoir le mérite des artistes, et remettent des prix. Les dimanches soirs sont donc souvent occupés à ces fameux galas qui nous font manquer Tout le monde en parle et qui suscitent toujours beaucoup de tweets à caractère «ergotage de critique officielle» au sujet de telle décision de l'académie (ou pire, du public), des nominations et des gagnants. Tous s'entendent à peu près toujours pour dire que «si on est pas contents, on a juste à pas l'écouter parce que de toute façon c'est une industrie comme toutes les autres, bla ble bli blo blu.». Alors que dimanche dernier, plusieurs comptaient les carrés rouges aux Jutras, je me suis rendue au Lambi pour assister à la troisième édition du Gala de l'académie de la vie littéraire au tournant du 21ième siècle, pour avoir la chance d'échapper à la foulée culturelle de masse, et le bonheur de faire des belles découvertes. La soirée s'est déroulée dans une ambiance légère et festive, sans faste ni suspense (les noms des récipiendaires étant donnés à l'avance) et fournissait l'occasion de récompenser des auteurs, artistes ou blogueurs trop peu couronnés selon l'académie, dont le jury est constitué de trois personnes. Au final, le but, c'était juste de donner des prix à des gens qui en méritent sans trop se prendre au sérieux. On y récompensait comme promis plusieurs œuvres ayant des qualités littéraires indéniables (comme les excellents noms de prix tels que mon préféré, Catherine Mavrikickass), autant francophones qu'anglophones, publiés sous toutes sortes de formats; blogs, fanzine, un personnage facebook s'est même vu officiellement consacré, ce qui n'est pas peu dire. En plus de se voir décerné une des fameuses cartes d'écrivains de Mathieu Arsenault (à collectionner, elles sont en vente à la librairie Le port de tête), les gagnants recevaient un trophée confectionné et surtout remis en personne par Vickie Gendreau. Voici la liste des vainqueurs: Roger Des Roches, Le nouveau temps du verbe être; Gillian Sze, The Anatomy of Clay; Mark Ambrose Harris, Beautiful Books; Caro Caron et Christine Redfern, Qui est Ana Mendieta; La collection "Inauditus", représentée par John Prosac; Naomi Fontaine, Kuessipan; Julie Brisebois, Pit Boilard, personnage de réseaux sociaux; Makenzy Orcel, Les Latrines; Alison McCreesh, Alison a fini l'école, blogue; Patrick Brisebois, Chant pour enfants morts, la réédition; Kayou Lepage, Le jour des vidanges, blogue; Jean-Philippe Tremblay, Carnavals divers; Daniel Canty, Wigrum et  Alexandre Dostie et Pierre Brouillette-Hamelin - Duo Camaro. La remise des prix s'accompagnait de lectures des textes consacrés et était ponctuée de courtes performances musicales du groupe Propofol, suivi de Duo Camaro.

Étant donné qu'Herby Moreau ne se présente pas à ce type de soirées, j'ai quand même décidé de souligner quelques faits vestimentaires à faire rougir les tapis. Quand l'animateur/fondateur de la soirée effectue un changement de costume, tu ne peux plus douter du sérieux de la démarche, surtout si c'est pour troquer un veston queue de pie pour un chest orné d'un manteau de poil.  Les lauréates de tous galas confondus n'avaient non plus rien à envier à la robe de Vickie Gendreau, qui, malgré les prouesses de remises de prix auxquelles elle s'est adonnée, a su garder ce qu’il fallait caché, même avec un décolleté qui défiait toutes lois de la gravité.

J'ai eu la chance de m'entretenir avec Mathieu Arsenault (entre deux changements de costumes), à propos des raisons pour lesquelles il a décidé d'inaugurer, il y a trois ans, le premier gala de l'académie de la vie littéraire au tournant du 21ième siècle (on éprouve beaucoup de plaisir à dire le titre au complet). Voici ce qu'il avait à me confier: après n'avoir pas remporté le prix des libraires auquel il était finaliste en 2009 pour son roman Vu d'ici, et considérant qu'il avait peu de chances de le remporter, il s'est tout simplement dit : « J'va me donner un prix, à tout va ». Évidemment, le tout est conçu avec un ton ironique, mais Mathieu se défend bien de remettre des prix futiles. «On ne se prend pas au sérieux, mais on fait des choses sérieuses». Si l'auteur, critique et essayiste écrit dans un article du tout Nouveau Projet qu'«il faut bien se l'avouer, l'underground à proprement parler n'existe pas à notre époque. [...] Mais il y a tout de même, en marge de la culture de masse, en marge de l'industrie culturelle, en marge même de notre époque, des artistes, des organisateurs d'évènements, des intellectuels, tout un réseau de gens qui font de leur isolement une force», il fait résolument partie de ces gens qui éclairent les racoins culturels et font valoir le mérite de ce qu'ils y trouvent. Comme Jean-Phillipe Tremblay le déclarait: «S'il existait pas, il faudrait l'inventer, sans quoi le milieu littéraire québécois grouillerait vraiment moins.»

Pour en savoir plus, on vous invite à consulter le compte-rendu de l'événement sur le blogue Poème Sale.

16Mar/120

Baise-Livres interviewe Mathieu Bock-Coté

Posted by Joseph Elfassi

Dans le cadre de ma co-animation matinale aux Oranges Pressées à CIBL, je souhaite faire une série d'entrevues avec des auteurs d'essais portant sur la politique et la société québécoises. Mathieu Bock-Coté, chroniqueur au Journal de Montréal et chargé de cours à l'UQÀM, a récemment lancé son essai "Fin de cycle - À l'origine du malaise politique québécois". Je l'ai donc interviewé concernant certains points importants de son livre, notamment le paradoxe du Bloc Québécois, le futur du Parti Québécois et la nature de son conservatisme. N'hésitez pas à commenter si vous avez des questions ou des réactions.

 

Au moment où ces lignes sont publiées, j'aurai interviewé, par téléphone, Françoise David, présidente de Québec Solidaire, concernant son essai "De colère et d'espoir". J'essaie de retransmettre cette entrevue téléphonique sur le blog!

 

11Mar/120

Bright Eyes et l’apocalypse

La critique en a beaucoup parlé : de Dominic Tardif en passant par Ma mère était hipster – j’en passe moult –   on nous a dit à tort et à travers que Charlotte Before Christ, le premier roman d’Alexandre Soublière, était celui d’une génération – c’est-à-dire la mienne, celle des 18-30 ans, qui se fiche de bien des choses, mais pas de son nombril et de ceux de ses copains. Celle qui traîne un peu trop au Salon Officiel et qui a plus bu de Pabst Blue Ribbon que de lait maternel.

D’entrée de jeu, par souci de transparence, il faut souligner que j’ai déjà fait pipi dans la salle de bain d’Alexandre Soublière, dit Ali, sous l’hospitalité peu probante d’une photo du pape Benoit quelque chose et de son faciès diabolique. Je connais Alexandre mais pas tant ; je ne sais pas si avant de l’inviter dans ma cuisine du Mile End pour qu’il me parle de son livre, nous avions discuté plus de dix minutes consécutives. On se connait sans se connaitre, depuis quatre ou cinq ans, à force de friends in common sur Facebook, grâce ou – à cause de –  Laurie et Laurence, aux verres que je lui quémande quand j’ai épuisé ma réserve de Captain Morgan Spiced dans certaines fêtes.

Charlotte Before Christ, c’est d’abord l’histoire de Sacha qui aime Charlotte. Un amour haut en jalousie, en autodestruction, un amour presque trop fort que Sacha voudrait vivre comme s’il était au cinéma : « j’en connais plein de gens qui sont comme ça dans la vraie vie, qui essaient de vivre leurs histoires d’amour comme si c’était des films et je me demande ce qui vient avant, si c’est l’inspiration des livres ou la vraie vie », dit Alexandre, en ajoutant que « c’est une histoire d’amour qu’ils voudraient grandiose, mais c’est impossible, parce que la vraie vie est banale ».

Parce que Sacha est comme beaucoup d’entre nous : maladivement obsédé par son apparence, par ce que les autres pensent de lui. Cela passe bien entendu par la mise en scène du soi au travers des médias sociaux, mais aussi par la comparaison constante avec des personnages issus de la fiction : « Je veux être un personnage de Sacher-Masoch. Je veux qu’elle soit Wanda. Je suis Séverin ». Parfois, il est « Dracula », parfois, lui et Cha sont « Roméo et Juliette » ou « Pete Doherty et Kate Moss». Même quand ils baisent, remarque Ali, « ils sont incapables de rester dans leur propre intimité ». Là aussi, ils doivent se mettre en scène, faire des vidéos de pornographie maison.

Loin des protagonistes masculins un peu mous et losers qu’on rencontre à tout va dans notre littérature, Sacha est un whiz kid, cultivé, arrogant, fils à papa, qui associe telle atmosphère à un « shooting de Richard Kern ». Ainsi, s’il arrive à parfois canaliser ses connaissances, elles deviennent quelques fois hors de contrôle : la narration s’interrompt à plusieurs reprises pour glisser des phrases telle que « Name drop : Michel Houellebecq ». « J’ai un peu fait un hymne à Internet», affirme Ali, à notre génération Wikipédia qui s’inonde d’informations et qui parfois fait des références qu’elle ne comprend pas vraiment.

« Notre génération fuit le mainstream, on est des fourmis, des coquerelles qui trouvent des places où s’exprimer en dehors des médias conventionnels, dans l’underground. », dit Alexandre, qui salut du même coup le courage dont a fait preuve une grosse maison d’édition comme Boréal en acceptant de publier un livre pareil, avec un mélange de français et d’anglais, beaucoup de références au cul et des tas de blagues hilarantes un peu autoréférencielles, comme celle-ci : « Je me lève sur le divan avec le torse bombé et chante Jean Leloup qui chante Nelligan : Ah ! comme la dèche a déché ! Ma verge est un jardin de grive ».  « J’ai juste voulu écrire comme mon entourage parlait, faire un vrai portrait », précise Alexandre. Ainsi, on flirte parfois avec la poésie, avec une invention langagière qui fait de la dentelle au revolver, avec des perles comme « je prie, je crie, je chain-smoke».

Ali se défend d’être « sociologue ». Et de toute façon, dans notre monde où, comme on se le fait répéter ad nauseam, tout va si vite, il est bien difficile de cadrer un portrait exact d’une période, de surfer avec exactitude sur l’instant présent. Si maintenant, grâce à aux iphone et autres ipad, on peut documenter notre vie en temps réel  via les médias sociaux, on ne peut pas encore tout à fait faire de même avec la littérature, me semble-t-il. Ainsi, Charlotte Before Christ, dit Ali, est un roman « emo ». Il la compare à « une toune de Bright Eyes », chanteur qui a eu une apogée vers 2004, et non aux Bon Iver ou The Weeknd en vogue aujourd’hui. Myspace est mort, comme vous le dirait à peu près n’importe qui, mais il en est question à de nombreuses reprises, plutôt que de Bandcamp ou de Viméo, qui font pourtant la pluie et le beau temps. Ainsi, Charlotte Before Christ vient se placer comme un artefact du contemporain, d’un moment proche mais déjà révolu, qui nous montre « d’où on vient », affirme Ali.

Il y a quelque chose de proche de la fin du monde, dans Charlotte Before Christ, dans ces personnages qui squattent des maisons pour les détruire, dans cette méchanceté consciente, dans ce terrorisme sans autre revendication que de se faire un peu de fun, de se sentir vivant pour quelques secondes : « la maison est aseptisée et nous on y apporte notre pourriture », dit Sacha, lui qui pourrit d’ailleurs littéralement de l’intérieur, atteint d’une maladie rare. À tout moment, on s’attend à voir surgir des zombis et la mort, le meurtre planent, menaçants. Ainsi, si Charlotte Before Christ est le portait de ma génération, est-ce qu’il y a un peu d’espoir ? Qu’est-ce qui va nous arriver ? En refermant le livre, je me suis sentie comme lorsque je pars d’un bar toute seule vers quatre heures du matin après une soirée avec autant d’épiphanies que de déceptions, quand on se sent à la fois vide et saturé de tout ce qui nous entoure. Et bien, il va falloir apprendre à vivre avec tout ça, croit Ali, la culture ambiante qui nous étouffe, celle qu’on construit à l’ombre de La Presse et de Radio-Can, les amours réels et ceux qu’on espère vivre et peut-être, qui sait, au travers de tout ça, devenir juste un tout petit peu adulte.

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Pour en savoir plus :

- Alexandre est également le « chef spirituel », dixit son Twitter, d'un groupe appelé Montoire qui fait de la bien bonne musique.

- Il blogue également sur Scène 1425, où il a signé il y a peu un billet sur les influences musicales derrière son roman. Ça m'a rendu nostalgique, encore.

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Photo : Mathieu Fortin

 

27Feb/120

Les sœurs de Nelly

J’avais rencontré Nelly lorsque j’étais en troisième ou quatrième secondaire, dans le cadre du Festival de littérature Metropolis bleu. Quelque part dans mon vieux compte hotmail existe encore un courriel avec, en pièce attachée, une photo d’elle, de moi et de quelques uns de mes camarades de classe de l’époque. J’avais les cheveux rouges, je me rappelle que je portais une veste Miss Sixty, que je me savais relativement jolie, que ça ne me faisait pas plaisir. Je crois que j’étais la seule à avoir lu tous ses livres dans le petit atelier d’écriture, j’avais levé la main à de nombreuses reprises, je voulais que Nelly me voit, que Nelly m’entende. Je voulais que Nelly me reconnaisse comme l’une des siennes, Nelly qui nous apparaissait avec le visage pas très maquillé, une nervosité dans la voix, pourquoi était-elle anxieuse de rencontrer des gosses de quinze ou seize ans, je ne sais pas, elle portait une jupe en jeans trois-quarts alors que tout le monde sait que les jupes en jean trois-quarts n’avantagent personne, me disais-je, ça m’avait surprise, je l’avais scrutée tout le long de la rencontre. Elle nous avait distribué le tapuscrit de L’enfant dans le miroir[1]. J’aurais voulu qu’à la fin, parmi tous les autres, elle me choisisse, qu’elle m’offre d’aller prendre un café, qu’elle me donne son numéro de téléphone, qu’elle m’avoue avoir trouvé mes interventions brillantes, qu’elle admette avoir bien vu ce lien qui nous unissait, notre sororité, notre ADN analogue malgré nos physiques qui affirmaient le contraire, et évidemment, elle ne l'avait pas fait.

J’ai pleuré quand Nelly s’est suicidée – je ne l’appellerai jamais Isabelle – même si je n’ai pas été surprise. Elle reste un fantôme à la silhouette parfaite qui fait de l’ombrage sur ce que j’écris, sur ce que je suis : elle est toujours là, même si ça fait trois ans qu’elle s’est pendue dans son appartement du Plateau. Cette semaine, j’ai finalement lu Burqa de chair, et à la toute fin de la préface de Nancy Huston, celle-ci, également, l’appelle « ma sœur ». Je sais pourtant que ni moi, ni Nancy Houston, ni personne d’entre ses sœurs n’aurait pu la sauver, que c’est même ridicule de même penser à une solidarité qui aurait pu l’empêcher d’écrire que « [mourir] est une chose qui se développe et qui arrive lorsqu’on est mangé par son propre reflet dans le miroir[2] », que « se suicider, c’est refuser de se cannibaliser davantage[3] » ; je crois au fatum, c’est mon côté désuet, c’est mon penchant tragédie grecque. Je crois qu’on peut aussi le dénouer, le défaire, le déconstruire, parce que j’ai toujours choisi la vie alors qu’elle qui a « choisi de mourir[4] ». Plus encore, elle enchâsse l’idée de la mort à celle de « juger[5] », de ne pas avoir de compassion pour les autres femmes.

En effet, et c’est là toute la question, comment être la sœur d’une femme qui affirme que  « (…) oui, une femme c’est tout ça, ce n’est que ça, infiniment navrante, une poupée, une schtroumpfette, une putain, un être qui fait de sa vie une vie de larve, qui ne bouge pour que pour qu’on la voie bouger [6]», oui, être une femme, pour Nelly, ce n’est toujours qu’être modulée dans le regard de l’homme, être jaugée, être une femme, c’est ne jamais s’appartenir, toujours être en compétition pour être la plus belle, la plus désirable, la plus putain : il n’y a aucun lien possible entre femmes chez Nelly. Ainsi, comment expliquer notre lien de parenté, notre filiation, puisque je ne serai être sa fille, puisqu’elle se fait brutalement avorter dans À ciel ouvert, puisqu’elle martèle son « défaut de progéniture[7]». Pourtant, nous devons bien, je le sais, être liée d’une quelconque manière. 

Dans la pièce Correspondances (rester ou partir?)[8], présentée aux Écuries l’hiver dernier, le personnage incarné par Emmanuelle Jimenez reprochait à Nelly sa mort, lui disant, comme moi j’avais eu envie de lui dire à quinze ans, qu’elles auraient pu aller prendre un verre ensemble, parler de ce désir de mort, et s’en sortir, peut-être, qui sait. Elle lui en voulait, lui disait-elle, d’avoir mis fin à son œuvre, d’avoir foutu en l’air – ou pendu au bout d’une corde – son talent. Je ne sais pas si j’en veux à Nelly de ne pas m’avoir vue comme je l’aurais voulu lorsque j’étais adolescente, je ne sais pas si je lui tiens rancune de m’avoir abandonner ensuite, quelques années plus tard, en se fichant en l’air. Je sais par contre que si nous n’avons jamais pu être véritablement sœur ni nées de mêmes parents ni même sœurs-meilleures-amies-qui-s’élisent, nous sommes sœurs tout de même, sœurs dans la fiction. Je suis la sœur de Nelly parce que, comme Nancy Huston l’a fait, je l’ai voulue comme telle. Nelly, tu détesterais sans doute l’image, mais tu n’as plus voix au chapitre, tu t’es tue par exprès et sache que ta dévastation a créé un jardin de femmes comme toi, un jardin rempli de plantes mortes-nées, d’avortons, un jardin à même nos angoisses où le terreau est notre chair même et la tienne aussi, Nelly, dans la décomposition de ton corps, de ta burqa de chair se promène une communauté de femmes qui t’entoure, qui prennent soin de toi, que tu le veuilles ou non, nous entretenons ta stèle avec application, avec tout l’amour de celles qui partagent le même sang. Nelly, sache qu’en me baladant dans les allées, je réciterai toujours des incantations pour te rappeler à nos mémoires.



[1]  Arcan, Nelly, L’enfant dans le miroir, 2007, Éditions Marchand de Feuilles. On retrouve également une version longue du même texte dans Burqa de chair.
[2]  p. 39 , Arcan, Nelly, Burqa de chair,  2009, Seuil.
[3]  idem
[4]  idem,  p.44
[5]  idem
[6]  p.43, Arcan, Nelly, Putain,  Éditions du Seuil, Paris, 2001.
[7]  Burqa de chair, p.42
[8]  Les Porteuses d’Aromates, Correspondances (rester ou partir ?),  Théâtre Aux Écuries, pièce présentée à Montréal du 1er au 19 mars 2011.

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