Baise-Livres
24Feb/120

La Châtelaine de Vergy, poème d’amour et bain de sang

La Châtelaine de Vergy se lit en quelques minutes, une heure tout au plus. On passe à travers meurtres, adultères, trahisons, suicides et crimes passionnels en l’espace de quelques pages. C’en est essoufflant. Ce texte du XIIIe siècle compte 958 vers en tout et pour tout. Dans ce court roman ou cette longue nouvelle, le poète anonyme semble agencer les uns aux autres tous les éléments qui constituent généralement la dynamique de l’amour courtois. En quelque sorte, à nos yeux de lecteurs du XXIe siècle, ce texte pourrait sembler être une version réchauffée de tous les motifs qui nous fascinent encore et toujours, pourrait-on dire : malgré nous. En ce sens, en le lisant, je me suis demandée si je n’avais pas simplement été confortée dans mes  goûts. Je me suis plongée sans hésitation dans ce livre parce qu’il réitérait, en la transformant, cette dynamique tragique et empreinte de merveilleux qu’est le triangle amoureux de la dame, du seigneur et du chevalier. Un lieu commun que j’adore lire, relire et décortiquer, au travers des infinies modulations que m’offre la littérature médiévale.

La châtelaine de Vergy, l’objet du désir du chevalier, menace de lui échapper s’il dévoile leur amour au grand jour. Cette dame vit dans une tour au cœur d’un idyllique verger. Son nom et son repère, qui semble hors de notre monde, ne font qu’un. Tout au long du récit, ce personnage nous parait dépourvu d’épaisseur, se réduisant au simple fantasme du chevalier qui se meurt d’amour pour elle. Comme il est permis de s’y attendre, cet amour attise la jalousie d’une femme qui aimerait être cet objet de désir, femme, rêve, fantasme et fantôme dans l’esprit du chevalier. Cet homme est lui aussi présenté comme un idéal, une incarnation de toutes les qualités chevaleresques.

Jusqu’ici, rien de nouveau sous le soleil. Or, l’intrigue se clôt sur une action qui s’apparente ni plus ni moins à la violence conjugale, au crime d’honneur. Dans un remarquable tour de force, le poète présente au lecteur ce crime insigne sans le condamner, mais sans l’endosser tout à fait. Cette histoire d’amour prend fin dans un immonde bain de sang. Les protagonistes ne survivent pas à leurs destins tragiques. La déchirure entre leurs idéaux et le réseau de leurs obligations conflictuelles se prolonge dans leurs corps. Les sermons qui les lient les uns aux autres ne trouvent d’issue que dans la mort, ou dans un exil se soldant par une mort certaine, et violente.

En un éclair, ce texte entraine le lecteur dans les méandres d’un amour tragique, l’attire sur la périlleuse pente que dévalent les protagonistes jusqu’au point où se dévoilent leurs destinées : la culmination des amours intrinsèquement liés à la mort, dans un emboîtement lexical que le français moderne ne rend plus, entre « mort » et « amor » : la fin’amor jusque dans la mort.

La Châtelaine de Vergy, traduction de Jean Dufournet et Liliane Dulac, Gallimard, 1994, édition bilingue, 106 pages

14Feb/120

La Saint-Valentin chez les chevaliers

copyright tshirthell.com

Si, comme moi, vous passez un peu trop de temps sur les internets à éplucher blogues et agrégateurs de facéties, il y a des chances que vous ayez déjà vu passer ce t-shirt, qui énonce crânement : « If I had balls, they would be bigger than yours », un vêtement d’un goût indiscutable, il va sans dire, dans la même veine que celui-ci, où on lit : « Who needs big tits (au devant) / when you have an ass like that (au derrière… on s’en doute) ». Loin de moi l’idée de vous proposer une interprétation des t-shirts pour adolescents geeks, mais j’aimerais, en ce mois de février, vous suggérer des lectures d’un érotisme comique, tissées autour de fourberies où tous les renversements sont permis, et j’aurai nommé… les fabliaux médiévaux.

 

 

Ici, je ne m’attarderai pas à un recueil en particulier. Ces petits bijoux de textes, qui ont pour la plupart vu le jour au XIIIe siècle, sont souvent édités sous forme de recueils bilingues, où on trouve le texte en ancien français et sa traduction en regard. Les textes dont j’aimerais vous entretenir sont disséminés dans trois recueils : Le chevalier paillard – quinze fabliaux libertins de chevalerie (Babel, 2008); Fabliaux érotiques (Le Livre de Poche, 1992) et Chevalerie et grivoiserie – Fabliaux de chevalerie (Champion, 2003). Avec des titres aussi évocateurs que La Dame Émasculée, Béranger au Long Cul, La Saigneuse, Celle qui fut foutue et « défoutue » pour une grue ou Le Sot Chevalier, on est en droit d’être à la fois perplexe, dégoûté ou – que sais-je – terrorisé à l’idée d’en entamer la lecture, et ces sentiments ne sont pas tout à fait injustifiés…

Le Sot Chevalier met en scène un pauvre chevalier qui, faute de savoir s’y prendre, ne sait comment dépuceler sa femme… jusqu’à ce que sa belle-mère finisse par lui expliquer de visu où se trouvent le con et le cul. Elle lui conseille de foutre le plus long (orifice) et de battre le plus court (avec ses couilles). Ce conseil ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd… Dans Béranger au Long Cul, une femme se rit de son mari et prend les habits d’un redoutable chevalier. La Saigneuse met également en scène un travesti retors, de sexe masculin cette fois, qui aide une femme à se venger de son mari qui, malheur à lui, prenait sa femme pour totalement acquise. Dans Celle qui fut foutue et « défoutue » pour une grue, un jeune homme astucieux réussit à charmer une jeune fille en lui faisant miroiter l’idée qu’il lui offrira une grue si elle se prête à quelques galipettes érotiques. Par mégarde, la jeune fille perdra et sa grue et son pucelage…

Je vous gardais le meilleur pour la fin, mon fabliau préféré : La Dame Émasculée. C’est ici que ma référence aux t-shirts édifiants prend tout son sens. Dans l’œuvre susmentionnée, une dame se plaît à contredire son mari en tous points, à remettre en cause la moindre de ses décisions. Au moment du mariage de sa fille, elle lui prodigue force conseils sur la vie conjugale. Elle enjoint celle-ci à porter les culottes au sein du couple, à ne pas s’en laisser imposer, à contrarier son mari à toutes les occasions qui se présenteront. Le mari de cette jeune fille s’avèrera toutefois être un adversaire féroce… il décidera d’employer les grands moyens. Il fera appel à un médecin pour que celui-ci retire à la belle-mère sa paire de couilles, par le biais d’une étonnante et sanglante chirurgie.

En gros, si vous aimez le gore et les travestis, le kitch et les quiproquos, Tristan et Iseult et Hosanna, une petite part de vous sera très certainement interpellée par ces textes. Si vous trouvez vaseuses ces associations d’idées que je vous balance en rafale, un peu à la va-comme-je-te-pousse, vous avez partiellement raison, mais elles représentent précisément ce qu’évoquent pour moi ces textes.

Le chevalier paillard – quinze fabliaux libertins de chevalerie, traduction de J.-L. Leclanche, Babel, 2008, 327 p.
Fabliaux érotiques, traduction de Luciano Rossi, Le Livre de Poche, 1992, 529 p.
Chevalerie et grivoiserie – Fabliaux de chevalerie, traduction de J.L. Leclanche, Champion, 2003, 234 p.

À lire pour changer des lectures thématiques de la Saint-Valentin, tels de courts romans à l’eau de roses salées, qu’on aurait cultivées dans des marais salins, genre.

6Jan/120

La fausse Guenièvre : de jolies mains griffues plantées dans de puissants cœurs

Arthur, Guenièvre, Lancelot, Gauvain… à force de lire leurs aventures qui se poursuivent de livres en livres, sans début ni fin marquée, je me prends à croire que tout un chacun les connaît, qu’ils surnagent à la surface de l’imaginaire collectif de l’Occident, qu’ils n’ont pas coulé encore, que leurs images restent pour tous aussi vives que celle de Blanche-Neige, de Belle… ou même de Batman. Or, je me rends compte qu’il n’en est rien : dans un dîner de famille, il me faut expliquer qu’Arthur et Merlin sont deux personnages distincts… je me vois mal donner pareille explication au sujet de Harry et de Ron, de Bilbo et de Gollum. Des remarques d’autrui me font souvent réaliser à quel point je creuse au fond des âges en lisant ces aventures datées.

Le mannequin Guinevere van Seenus, photographiée par Jeff Burton dans le cadre d'une séance photo d'inspiration arthurienne

Bien souvent, lorsqu’on lit de la littérature médiévale, on ne peut en lire un seul livre, car presqu’aucun n’a d’existence indépendante. Commencer par tel ou tel roman arthurien équivaudrait à débuter la série des Harry Potter ou d’À la croisée des mondes par le deuxième ou le dernier. Dans tous les cas, on arrive alors que les personnages ont déjà été introduits : nombre d’entre eux ont fait connaissance dans un autre livre, on ne sait où, et nulle explication ne nous viendra en aide. Le cycle du Lancelot-Graalne risque pas de vous causer de tels tracas. On y rapporte les aventures des chevaliers de la table ronde dans les plus menus détails, de l’enfance de Lancelot jusqu’à la mort d’Arthur. Rien n’est omis. Si on surmonte l’écrasant constat que ce cycle compte une dizaine de volumes, on a devant soi une lecture formidable. Il est évidemment possible de se perdre un peu dans ce dédale narratif, mais il m’a semblé que le risque en valait la chandelle.

Ce long préambule nous emmène donc dans le tome III du Lancelot en prose, c’est-à-dire La fausse Guenièvre[1]. Le roi Arthur y est confronté à une nouvelle venue à la cour, qui prétend être la vraie et l’unique Guenièvre, l’autre n’étant qu’une opportuniste s’étant substituée à l’épousée quelques instants avant la nuit de noces… Cette révélation scandaleuse mettra les chevaliers de la table ronde dans tous leurs états. Les barons de Carmélide, la terre où sont nées les deux Guenièvre, tenteront de tirer leur épingle du jeu en appuyant les dires de la nouvelle Guenièvre. La volonté d’Arthur est mise à rude épreuve, il tombe sous le charme de cette dernière. Lancelot s’oppose à son roi et s’exile. Bien que le titre nous porte à croire que les Guenièvre sont au cœur du récit, il n’en est rien. Tout se joue dans les cœurs de Lancelot et d’Arthur, qui sont déchirés entre leurs désirs et leurs devoirs, leurs propres décisions et celles imposées par leurs dames. À travers les mots qu’emploient les personnages pour se désigner les uns les autres, dans la rancœur, l’envie, le désir et l’ambition de chacun, on aperçoit la fragilité de la cohésion de la cour royale. Nombre de ses membres devront se faire violence pour le bien du groupe, chaque individu perdra beaucoup, seule la communauté persistera. Bref, ce roman est tout sauf prévisible. Bien que des œuvres iconiques de la culture pop et du roman arthurien nous aient déjà apprêté ces personnages à toutes les sauces, cette lecture m’a imperceptiblement sortie de ma zone de confort.

***

Note sur la langue :
Depuis l’automne dernier, je m’applique, non sans quelques jurons, à lire les textes médiévaux directement en ancien français. Lorsque ceux-ci sont écrits en dialectes issus de régions un tant soit peu éloignées de l’Île-de-France, la lecture peut se montrer assez ardue. Toutefois, il se peut que vous tombiez sur un texte dont les nombreux manuscrits qui nous sont parvenus ont permis aux éditeurs d’en choisir un dont la langue est moindrement éloignée du français actuel. La lecture en ancien français est alors étonnamment aisée. C’est heureusement le cas du Lancelot en prose. Si vous souhaitez le lire, je vous invite à le faire dans une édition bilingue, mais de lire la partie originale, quitte à osciller entre les deux versions. Les traductions tendent à aplanir le texte, ou à lui prêter des reliefs qui sont loin d’être siens.

 


[1] Il s'agit du titre du livre paru dans la collection Lettres gothiques des éditions Le Livre de Poche, présenté, édité et traduit par François Mosès.

5Oct/110

Brethren before wenches

Bros before hoes

Un "meme" qui a pas mal circulé : la traduction médiévale de "Bros before hoes"

Ce que j’aime dans les romans médiévaux, c’est l’excès : cette absence totale de limites sociales, qui permet aux chevaliers de faire appliquer leurs propres lois, et aux dames de pousser ceux-ci à mener des quêtes inimaginables. D’ailleurs, on perçoit souvent la figure du chevalier comme un modèle de courage et de virilité. Cette image a été cent fois parodiée, mais qu’en est-il dans les romans médiévaux ? Personnellement, je ne m’attends pas toujours à ce que ces derniers jouent avec leurs propres codes. Est-il admissible pour nous, lecteurs, que Lancelot pleure comme un veau et que sa cotte de maille en soit trempée jusqu’aux genoux ? Dans le tome II du Lancelot en prose, le héros se permet toutes les violences, mais dispense ses larmes par litres, embrasse ses amis-pas-de-e sur la bouche et partage sans gêne leurs lits. En lisant ces passages très ambigus, j’avais d’abord cru qu’il s’agissait d’un choc culturel dû à mon appartenance à une époque où les codes régissant la sexualité diffèrent de ceux ayant cours au Moyen Âge. Or, après avoir risqué un : « Il me semble que Lancelot et Galehaut sont très proches… ne trouvez-vous pas ? » à mon directeur de maîtrise, je me suis rendue à l’évidence : entre Lancelot et Galehaut, c’est un peu plus qu’une bromance. Bref, le deuxième volet du Lancelot présente la sexualité des chevaliers de la table ronde sous un jour assez surprenant.

Ainsi, Gauvain, personnage lubrique s’il en est, occupe justement une place centrale dans cette partie du Lancelot. Pour des raisons nébuleuses, Lancelot s’est éloigné de la cour du roi Arthur et voyage incognito en changeant constamment ses armes pour ne jamais être reconnu. La trame se concentre donc sur les chevaliers de la table ronde dont la quête consiste à débusquer Lancelot. Gauvain profite de cette occasion de parcourir la Bretagne pour y multiplier les conquêtes amoureuses. Un passage étrange du livre nous présente même une jeune pucelle qui refuse de se marier avec quiconque tant qu’elle n’aura pas offert sa virginité à Gauvain… Contrairement à ce que j’ai lu dans le Haut Livre, Gauvain est ici au zénith de sa puissance.

Qui plus est, le deuxième volet du Lancelot surprend parce qu’on y voit le roi Arthur sauter la clôture. Il n’est plus tout à fait représenté comme une victime qui pleure du matin au soir parce que rien ne va plus au royaume de Logres. Comme par hasard, le soir où Guenièvre invite Lancelot à partager son lit est celui qu’Arthur choisit pour aller fricoter avec une jeune demoiselle du camp ennemi. Voilà un timing bien hollywoodien ! Les incartades conjugales sont au centre de ce livre, qui prête aux chevaliers de la table ronde une sexualité tantôt muselée, tantôt débridée, mais qui ne trouve jamais place au sein du mariage.

Ma quête personnelle du Lancelot-Graal va donc bon train et j’espère vous faire part sous peu de ma lecture du tome III de ce cycle romanesque riche en rebondissements insolites. À l’instar des bestsellers d’aujourd’hui, les succès du XIIIe siècle regorgent d’intrigues tirées par les cheveux, composées d’un noyau sulfureux recouvert de multiples couches de glaçage kitch. Or, quelle ironie que les romans pop bonbon du XIIIe siècle trouvent aujourd’hui place dans la bibliothèque de la Pléiade ! Petit sondage : pensez-vous que dans 800 ans le Da Vinci Code sera édité dans une collection prestigieuse ?

 

Lancelot du Lac II, éditions Le livre de poche, 1993, 685 pages, édition bilingue (ancien français et français moderne)

14Apr/110

Le Lancelot sal

On ne parle que trop rarement des origines aquatiques de Lancelot du Lac. Parfois, Chrétien de Troyes y fait un petit clin d’œil en mentionnant le frère de Lancelot, qui se nommerait Hector des Mares. Le pauvre, même son nom de famille est moins glorieux que celui de son frère. Outre cette petite blague moyenâgeuse, dans les romans arthuriens que j’ai parcourus jusqu’à ce jour, on n’explique pas pourquoi Lancelot a été élevé par la mystérieuse Dame du Lac. Voilà l’intérêt du Lancelot propre [1] : on apprend tout des nébuleuses origines de Lancelot.

Dans ce premier livre, les personnages de la Dame du Lac, de Lancelot et de Guenièvre ne sont pas exactement blancs comme neige. En effet, la Dame du Lac n’a pas recueilli un jeune Lancelot abandonné… elle l'a kidnappé ! Sa mère a perdu, en une même journée, son enfant et son mari. Elle finit ses jours dans un couvent et le narrateur ne la mentionne plus par la suite, si ce n'est pour nous expliquer que, malgré son désespoir, elle ne sombre pas (complètement) dans la folie. Lancelot est alors élevé à la cour de la Dame du Lac, qui est entourée des demoiselles du Lac et de leurs nombreux amants. La mère croira son fils noyé, car le château de la Dame du Lac est caché par enchantement sous les apparences d’un lac.

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Lorsqu’il touche à la fin de l’adolescence, Lancelot désire évidemment être adoubé par le roi Arthur. Une fois chevalier, la première quête qu’il entreprend est pour le moins saugrenue et sanglante : il s'engage à venger un chevalier qui le requiert de tuer tous les hommes qui affirment être des amis de son ennemi. Au final, Lancelot tue la moitié des chevaliers qu’il rencontre. Souvent, il est hébergé et nourri chez ces derniers et ce n'est qu'après s'être rempli la panse qu’il leur révèle sa mission vengeresse.

Par la suite, il doit passer par l’inévitable quête du nom. Ce type de quête revient dans d'innombrables romans de chevalerie, mais son occurrence me surprend toujours. Lancelot a été baptisé Galaad de Benoïc par ses parents, mais c’est lors d’une de ses quêtes qu’il découvrira le nom auquel il répondra toute sa vie. Le nom de celui qui réussira à conquérir le château de la Douloureuse Garde est inscrit sous une trappe en pierre, que seul Lancelot peut soulever : c’est ainsi qu’il apprend son nom. En tant que lectrice contemporaine, ce type d’aventure me fait un peu rire, bien que la quête du nom soit en fait une allégorie (grosse comme le bras, j’en conviens) de la quête identitaire.

Lancelot fait ensuite la connaissance de la suave Guenièvre. Les futurs amants échangent de nombreux regards enflammés dignes des meilleurs romans savons, ou de cette scène fantastiquement cheesy (et lourde de sous-entendus) de First Knight, où Lancelot est joué par Richard Gere :

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Ce premier livre se termine sur une manigance de Guenièvre qui m'a étrangement rappelé Quatre filles et un jeans ou je ne sais quel roman pour adolescentes... Pleine de bienveillance, elle promet l'amour de sa meilleure amie, la dame de Malehaut, à Galehaut, le meilleur ami de Lancelot. Elle orchestre de multiples double dates où « la matière de leurs entretiens ne fut qu’embrassements et baisers, dont ils avaient le plus ardent désir. » De plus, il est étonnant de constater que Lancelot est toujours à un cheveu de commettre une trahison, mais qu’il use suffisamment de stratégie pour que, bien qu’il ait combattu dans le camp de son ennemi puis baisé sa femme, le roi Arthur le considère toujours comme le meilleur chevalier qui soit. Merci Lancelot pour cette leçon de fourberie médiévale ! Depuis la parution de Don Quichotte, on ne peut plus lire les romans de chevalerie d'un œil naïf, ils nous font immanquablement sourire d'un air un peu moqueur. Bref, ce roman m'a généralement plu, malgré quelques passages on ne peut plus clichés.

 

Lancelot du Lac – Tome I, éditions Le Livre de poche, collection Lettres gothiques, 924 pp. [2], édition bilingue


[1] Le titre de ce cycle romanesque ne réfère pas à l’hygiène du chevalier mais il désigne la version officielle, en propre, de l’histoire de Lancelot, celle qui circulait le plus largement à partir du 13e siècle. Étant donné que le Lancelot propre est édité en cinq tomes qui comptent plusieurs centaines de pages, je rédigerai un article pour chaque tome.

[2] Comme 'il s'agit d'une édition bilingue (français moderne et ancien français), on lit en réalité 400 pages.

7Apr/110

Le livre préféré de tous les temps d’Élisabeth : Le conte du graal

Dans la vie, je me sens comme un remake de Perceval à la sauce 21e siècle, j'ai de la difficulté à en verbaliser la raison — quelle surprise — mais je sais que ce personnage m'obsédera toujours.

Chrétien de Troyes est le premier auteur de tous les temps à avoir mentionné la quête du graal. Il est un peu mon héros. Son Conte du graal est à la fois subtil et parodique, c'est un livre sur la parole, sur la pertinence de poser les bonnes questions, sur la filiation et sur l'importance de l'interprétation.

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27Feb/110

Le Haut Livre du Graal, conte fantastique

Avez-vous déjà écouté Kaamelott ou The Monty Python and the Holy Grail ? Cette série et ce film sont hilarants, peu importe que l’on connaisse les personnages à l’avance ou non. Toutefois, vous êtes-vous déjà demandé d’où venaient toutes ces blagues qui, outre leur caractère comique, sont aussi des clins d’œil à des personnages qui prennent leur origine dans les premiers balbutiements de la littérature française ? En écoutant Kaamelott pour la première fois, je ne comprenais pas pourquoi Perceval n’était pas capable d’énoncer clairement une idée et que personne ne saisissait jamais ce qu’il voulait dire. Et, le Lancelot de Monty Python, comment se fait-il qu’il soit à ce point sanguinaire et que le Gauvain de Kaamelott soit une sorte d’adolescent écervelé ?

Prenons par exemple cet épisode de Kaamelott :

et ce passage du Conte du graal de Chrétien de Troyes :

«
—   Jeune homme, […] je t’en pris, apprends-moi de quel nom je t’appellerai.
—   Seigneur, je vais vous le dire : je m’appelle Cher Fils.
—   Cher Fils, c’est ton nom ? Je suis persuadé que tu as aussi un autre nom.
—   Seigneur, par ma foi, je m’appelle Cher Frère.
—   Oui, oui, je te crois, mais si tu acceptes de me dire la vérité, c’est ton vrai nom que je veux savoir.
—   Seigneur, je peux bien vous dire que mon vrai nom est Cher Seigneur.
—   Grand dieu ! Voilà un beau nom ! En as-tu un autre ?
[…]
Aussitôt, le chevalier partit au galop : il était fort impatient ».

Puis, cet extrait de The Monty Python and the Holy Grail :

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et ce passage du Haut Livre du Graal :

« Lancelot ne put s’empêcher de les attaquer, l’épée tirée, et ils lui coururent sus de toutes parts, mais lui, il se défendit vigoureusement, tranchant les tisons enflammés, si bien que les charbons ardents en volaient partout, et les frappa de l’épée en plein visage. »

Tous ces personnages ont un passé inscrit dans les livres et vous verrez que ces derniers, loin d’être cérémonieux, montraient déjà les chevaliers de la Table Ronde dans tous leurs états, aussi ridicules puissent-ils être !

Je vous propose donc la lecture du Haut Livre du Graal, une œuvre majeure (ainsi qu’anonyme) du Moyen Âge français. Ce livre se présente comme une réécriture et une continuation du Conte du graal de Chrétien de Troyes, que ce dernier n’a pas pu terminer, probablement parce qu’il s’est éteint avant. Le Haut Livre du Graal reprend tous les motifs typiques de l’œuvre originale mais en accentuant l’aspect fantastique et monstrueux de tous les personnages. Imaginez un livre qui créerait une atmosphère qui rappelle à la fois celles des films de Tarantino et des longs métrages d’Aronofsky. Comme le dit si bien Armand Strubel dans l’introduction du Haut Livre : « le vertige de la violence semble constamment mis en balance avec l’appel du sens. La violence n’est pas seulement un moyen, elle est comme une ivresse ».

La scène d’ouverture montre un roi Arthur en pleine torpeur et une reine Guenièvre qui sanglote parce que la cour du roi est totalement vide. Tous les chevaliers ont déserté ce roi sans volonté ni courage, qui ne poursuit plus aucune aventure. Le roi décide donc de se rendre à une chapelle merveilleuse qui est censée redonner aux hommes le cœur d’accomplir des faits d’armes et des actions honorables. Juste avant le départ, un de ses écuyers reçoit une blessure en rêve et meurt en se réveillant tout ensanglanté.

Le ton est immédiatement donné. Tout au long du roman, les personnages font face à d’incroyables aventures et ne savent qu’en penser. Tiraillés entre stupeur, folie et rêve éveillé, Perlesvaus (il s’agit du personnage de Perceval, dont le nom a été légèrement modifié), Lancelot, Gauvain et Arthur partent à la recherche du Graal.

Perlesvaus réussit à entrer au château du Graal et, afin que se résorbe la malédiction qui s’abat sur le royaume de Logres, il doit s’enquérir à propos de l’usage qu’on fait du Graal. Cependant, chaque fois que Perlesvaus voit passer le Graal, il est tellement impressionné qu’aucun mot ne sort de sa bouche.

Lancelot tente à son tour d’entrer au château du Graal et de poser les bonnes questions, mais le Graal ne sera pas montré en sa présence, parce qu’il n’est pas assez pur, étant donné sa liaison passionnée et adultère avec la reine Guenièvre.

Gauvain aussi prétend au titre de héros du Graal. Il voudrait se rendre au château du Graal, cependant il sera entravé dans sa quête par des demoiselles très entreprenantes, des nains mesquins, des maris jaloux et des dames sanguinaires. Et, lui non plus, ne pourra pas voir le Graal, en sa qualité de séducteur libidineux et, de ce fait, impur.

Les personnages sont donc montrés dans toutes leurs contradictions et sont sans cesse mis à l’épreuve par des opposants polymorphes et insaisissables. Leurs réputations les précèdent et on leur impute des intentions qu’ils n’ont parfois pas. Ils voyagent à travers des contrées où des chevaliers enflammés et maudits s’enfuient au simple son d’une cloche et où des demoiselles belles et charmantes tenteront de leur couper la tête. Rien n’est jamais acquis et les apparences cachent toujours un secret insoupçonné. Les ennemis sont barbares, sanguinaires et parfois même cannibales.

Au fil des aventures, un des chevaliers finit pas conquérir le Graal et tout semble rentrer dans l’ordre… jusqu’au jour où un des personnages clés de la Table Ronde assassine l’héritier du trône. S’ensuivent alors batailles d’égos et quiproquos où les chevaliers s’entredéchirent sans relâche.

Bref, je vous conseille ce livre si vous avez envie de lire une histoire du Graal où toutes les certitudes sont renversées et où la réalité est toujours en tension avec le rêve, la folie ou l’illusion : un des premiers romans fantastiques de l’histoire de la littérature française ! Maupassant et son Horla peuvent aller se rhabiller.

Le Haut Livre du Graal, (anonyme), éditions Le livre de poche, 2007, 1053 pages, édition bilingue

À lire si vous avez aimé

- Le Horla de Maupassant et le fantastique en général
- Le film The Monty Python and the Holy Grail
- La série Kaamelott
- Les films Reservoir Dogs et Natural Born Killers de Quentin Tarantino
- Les films Requiem for a dream et Black Swan de Darren Aronofsky

Petit conseil : Pour apprécier au maximum la lecture du Haut Livre du Graal, je vous recommande de lire d’abord le Conte du graal de Chrétien de Troyes, qui est très court : il compte environ 160 pages. Vous serez alors à même de savoir quels passages sont des parodies et quels enjeux de l’intrigue ont été inventés de toutes pièces par l’auteur.

5Feb/112

Comment et pourquoi tomber dans la marmite du Graal

Quand je dis aux gens que j’aime la littérature médiévale, ces derniers, soit intrigués ou repoussés, répondent toujours par une phrase qui ressemble à peu près à l’une de celles-ci : « Moi aussi ! As-tu lu Le Seigneur des Anneaux et Les Rois maudits ? C’est vraiment bon! » ou « Euh, ok… C’est spécial…  Est-ce que tu joues aussi à Donjons et Dragons le dimanche avec les weirdos sur le Mont-Royal…? ».

Chaque fois que je discute livres avec de nouvelles connaissances, je dois leur expliquer pourquoi est-ce que je me plonge dans ces horreurs gore issues de la sombre période barbare et obscure qu’est le Moyen Âge.

Il m’est donc venu à l’idée de vous raconter comment j’étais tombée dans la marmite des histoires de chevaliers quand j’étais adolescente. Voyez ce petit itinéraire livresque comme un trajet d’initiation qu’il vous sera libre de parcourir si vous êtes, comme je l’étais, curieux de savoir qui a eu l’idée saugrenue d’écrire une histoire basée sur un vulgaire plat de service destiné au poisson et de camoufler cette bizarrerie sous un mot impressionnant : le Graal.

***

Mon premier contact avec l’imaginaire médiéval a eu lieu lors de ma lecture de la fameuse histoire de Tristan et Iseult (1). J’avais 15 ans et j’aimais les romans à l’eau de rose. J’ai donc été servie en lisant la réécriture contemporaine de cet amour impossible par René Louis. Si vous adorez les Harlequin et autres Danielle Steel, je vous redirigerais vers ce livre, qui vous permet à la fois de satisfaire votre soif d’intrigues sentimentales et de vous la jouer jeune érudit. Dans mon souvenir, ce roman est très beau et mille fois mieux écrit que les romans douteux vendus dans les épiceries.

Durant l’été de la même année, 2003 pour être précise, ma meilleure amie est partie se dorer sur les plages froides du Nouveau-Brunswick pendant que moi j’essayais d’avoir l’air occupée afin que mon père ne m’enjoigne pas à me trouver un emploi d’été, idée qui me semblait inconcevable. J’ai donc décidé de lire Les Rois Maudits (2) de Maurice Druon. Si vous vous interrogez à savoir si vous aimerez lire Les Rois Maudits, demandez-vous si vous avez la patience de lire un recueil de romans de 1000 pages, imprimées en papier-bible où s’entrelacent mille et une intrigues de cour entrecoupées de batailles épiques. Si vous avez du temps devant vous, ce sera une très agréable lecture. — Pour la petite histoire, j’ai fini par être obligée de postuler comme fleuriste au marché Jean-Talon et les vieux clients lubriques m’ont tellement répété que j’étais « la plus belle des roses » que mes amis ont cru bon d’inclure cette phrase dans la description sous ma photo dans l’album de finissants.

L’année suivante, en 2004, j’ai terminé le secondaire et entamé des études collégiales en sciences de la nature. Malgré tout le plaisir que j’avais à faire des blagues de chimie et fumer la shisha avec mes camarades, je sentais qu’il manquait un petit quelque chose à ma culture. Je me suis donc dirigée vers la librairie la plus proche et j’ai enjoint très fermement la libraire de me conseiller des livres de littérature médiévale mais « pas des réécritures cheesy, là, des vrais de vrais romans écrits entre le 10e et le 15e siècle ! ». Je suis retournée chez moi avec Les Romans de la Table Ronde de Chrétien de Troyes (3) et La Chanson de Roland (4) . Le soir venu, plutôt que d’écrire mon rapport de labo, j’ai lu les romans de Chrétien de Troyes toute la nuit et je considère, encore à ce jour, qu’il s’agit de l’un des meilleurs livres que j’ai lu de ma vie. La flamme était allumée, ça y était, à 17 ans, je pouvais affirmer crânement que j’adorais la littérature médiévale. Par la suite, j’ai eu à lire, dans mon cours de français, La Chanson de Roland. Outre le fait que j’ai pu affirmer à mon prof sexy que, moi, j’avais déjà lu le livre, « par moi-même et pour mon simple plaisir », je n’ai pas tiré un grand bénéfice de cette lecture. À lire seulement si vous êtes friand de littérature médiévale, et encore.

Ensuite, après un bref égarement dans la faculté de sciences de McGill, j’ai fini par retrouver la trace de ma principale passion : la littérature. Je vais donc vous faire un petit topo des livres coups de cœurs et coups de gueule que j’ai rencontrés au fil de mon parcours académique.

Le conte du Graal (5) de Chrétien de Troyes (inclus dans Les Romans de la Table Ronde)

Pour lire le premier roman de l’histoire de la littérature française où est mentionné le Graal ; l’origine du mythe qui a inspiré le Da Vinci Code de Dan Brown, The Monty Python and the Holy Grail et bien d’autres œuvres centrales de notre culture populaire occidentale !

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Le Haut Livre du Graal : la version funky et gore du Conte du Graal

Je vous recommande chaudement de lire Le Haut Livre du Graal (6) ! Ce livre est riche en rebondissements qui mettent en scène des princesses nymphomanes qui obligent les chevaliers à satisfaire leurs désirs sous peine de leur couper la tête, un roi barbare qui donne en communion le fils de son ennemi, une princesse chauve qui se promène avec un chariot rempli de crânes en or et une myriades de petites et grandes intrigues toutes plus surprenantes les unes que les autres !

Les Fabliaux

Ce sont de petits contes coquins (7) où il n’est pas surprenant de voir un homme se retrouver avec le corps en entier recouvert de pénis et de voir des femmes imposer par la force à des chevaliers de leurs embrasser le derrière. À la première lecture, ça surprend un peu…

Les Farces

Ce sont de petites pièces de théâtre qui mêlent subversion politique et blagues de pipi-caca. Si ces deux éléments vous plaisent, je vous conseille La Farce du Maître Pathelin et Le Jeu de la Feuillée d’Adam de la Halle (8), sinon, laissez tomber, ce n’est pas si drôle.

Les versions dévotes et moralisatrices du Conte du Graal

Vous allez à l’Église chaque dimanche et vous déplorez la morale dépravée du 21e siècle? Lisez l’Histoire du Saint Graal de Robert de Boron (9) suivi de La Quête du Saint Graal (10) et vous vous sentirez subjugué par une vague de foi chrétienne… ou d’ennui.

Voici donc l’ordre dans lequel je vous suggère de procéder si vous voulez vous lancer dans une quête de découverte de la littérature médiévale !

 

Si vous souhaitez retrouver ces livres, voici les notices bibliographiques :

(1) Tristan et Iseult, renouvelé en français moderne d'après les textes des XIIe et XIIIe siècles par René Louis, éditions Le livre de poche, 1972, 302 pages

(2) Les Rois Maudits, Maurice Dron, éditions Omnibus/Plon, 1990, 1620 pages

(3) Romans de la table ronde, Chrétien de Troyes, éditions Le livre de poche, 2002, 734 pages

(4) La chanson de Roland, (anonyme), éditions Le livre de poche, 1990, 259 pages, édition bilingue

(5) Perceval ou le Conte du graal, Chrétien de Troyes, éditions GF Flammarion, 1997, 501 pages, édition bilingue

(6) Le Haut Livre du Graal, (anonyme), éditions Le livre de poche, 2007, 1053 pages, édition bilingue

(7) Fabliaux érotiques, (textes de jongleurs des XIIe et XIIIe siècles), éditions Le livre de poche, 1992, 527 pages, édition bilingue

(8) Le Jeu de la feuillée, Adam de la Halle, éditions GF Flammarion, 1989, 228 pages, édition bilingue

(9) La légende du graal dans les littératures européennes, anthologie commentée, éditions Le livre de poche, 2006, pp. 304 à 357

(10) La Quête du Saint Graal, (anonyme), éditions Le livre de poche, 2006, 655 pages, édition bilingue

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À suivre…

Je publierai sous peu un article uniquement sur Le Haut Livre du Graal, qui est tellement renversant qu’il mérite qu’on lui accorde bien plus qu’un petit paragraphe.

Ensuite, je vais me lancer dans la lecture du cycle du Lancelot-Graal, qui comprend les livres suivants :

1. L'Histoire du Saint Graal (lu)
2. L'Histoire de Merlin
3. Le Lancelot dit propre (en cours de lecture)
4. La Quête du Saint Graal (lu)
5. La Mort d’Arthur

et rédigerai un article chaque fois que je complèterai une étape de ma propre quête du Graal.

Finalement, je vous présenterai mes parodies littéraires préférées, qui reprennent les thèmes médiévaux avec humour et cynisme, renouvelant le genre en vous faisant mourir de rire !