Baise-Livres
16Oct/110

Promesses et prouesses poétiques

11 septembre 2001

Les adolescents s’engouffrent par dizaines dans l’autobus. Ce matin, nous ne crions pas des insanités, ne parlons pas de la dernière chanson des Vulgaires Machins ou de Britney… Les mots « avion » et « tours jumelles » fusent de toutes parts. Tout au long du trajet vers l’école, on me réitère cette histoire invraisemblable. La radio, les passagers, le chauffeur ânonnent les mêmes syllabes improbables. Je refuse d’y croire, je suis convaincue qu’il s’agit d’un canular.

 

11 septembre 2011

Il y a déjà quelques jours que j’ai terminé ma deuxième lecture de L’automne promet d’Abdellatif Laâbi. Je l’avais d’abord lu d’un trait, en août dernier, ne gardant aucune trace écrite de cette lecture. Je ne savais tout simplement pas comment je pourrais narrer, à mon tour, mon trajet à travers l’œuvre.

La première chose qui m’a frappée, c’est le ton employé dans ce livre. Celui-ci est parfois très intime, comme on s’y attend pour de la poésie lyrique, mais au fil des pages, le « je » donne de plus en plus l’illusion d’un « nous ». Non, je n’étais pas en face d’une Odyssée ou d’une Chanson de Roland… cependant, l’écriture de Laâbi aurait pu m’en faire douter à maintes reprises. À l'instar des épopées, ce texte véhicule une parole qui prend son sens dans la sphère collective plutôt qu'individuelle.

Le livre se subdivise par dates, et les poèmes tiennent lieux d’entrées de journal intime ou de carnet de voyage. Son écriture s’échelonne entre novembre 1999 et octobre 2002, entre les villes de Créteil et d’El-Harhoura. La narration est prise en charge par un homme tiraillé entre deux identités, entre la haine des uns et l’incompréhension des autres. On trouve même dans ce livre un passage qui sème le doute en nous :

« Bon sang, nous sommes au XXIe siècle ! Vous l’a-t-on dit ? Marchez ou crevez ! Moi, j’avance, et ce ne sont pas les sloughis de vos caravanes déboussolées qui vont m’arrêter. […] Et je ne veux même pas parler de ce que vous faites subir à vos femmes, tant la cause est entendue. » (p.109)

Qui est donc l’énonciateur de telles paroles ? D’où parle-t-on, lorsqu’on élève la voix pour se prononcer sur les barrières qui séparent les hommes ? Que penser d’un homme arabe qui reconduit les préjugés qui sont le fardeau de son peuple ?

Ne trouvant pas les mots pour rendre compte d’une œuvre aussi puissante, je conclurai avec un souvenir drôle et malaisant qui date de mon premier voyage en Europe, moins d’un an après la catastrophe du 11 septembre. J’avais 14 ans. Les professeurs de mon école avaient sous leur responsabilité une quarantaine d’adolescents excités. Au moment de plier bagage, le directeur a inspecté chacune de nos valises, pour arriver finalement à celle d’un de nos camarades, d’origine égyptienne. C’est autour d’un verre, dix ans plus tard, que nous discutions tout récemment de cette anecdote et les paroles du directeur provoquent encore chez moi une sorte de rire nerveux. Ouvrant la valise de notre ami, il s’était exclamé : « Quoi ! T’es mineur, t’as une gueule d’arabe, on est juste après le 11 septembre et tu rapportes une cargaison industrielle de pétards et une épée… ?!? » Le cliché était simplement trop gros. Or, c’est un peu le sentiment que laisse la fin du livre. Comme si j’avais l’impression que les derniers chapitres n’étaient pas nécessaires, qu’ils allaient de soi, qu’ils participaient en quelque sorte du non-dit. Mais bon, qui suis-je pour proférer un jugement si drastique sur l’œuvre d’un récipiendaire du prix Goncourt ? Bien peu de choses, évidemment, mais je me permets tout de même cette réflexion, faite sur un ton de confidence. Comme Laâbi le dit si bien : « Il faut parfois malmener les mythes. » (p.15)

En complément de l'article, je vous invite à écouter cette entrevue de l'auteur réalisée par Espace Magh et à consulter le site officiel d'Abdellatif Laâbi : Laabi.net .

YouTube Preview Image

L’automne promet, Abdellatif Laâbi, Clepsydre/Éditions de la Différence, Paris, 2003, 142 pages