Baise-Livres
23Apr/120

La tourmente philosophique d’un promeneur de chiens

Posted by Joseph Elfassi

On ne construit pas un ascenseur à l'intérieur d'un immeuble. On construit l'immeuble autour de l'ascenseur. C'est la vérité étonnante que découvre graduellement Paul Sneijder. Paul est marié à Anna, sa seconde épouse ambitieuse, froide et infidèle qui l'empêche de ramener chez eux Marie, sa fille issue de son premier mariage. Il doit la voir à l'extérieur de son propre domicile. Ils passent un dernier moment ensemble dans un ascenseur dont la chute accidentelle et aberrante sera fatale pour sa fille et les autres passagers, mais de laquelle il sortira vivant. Vivant, et complètement détruit.

Le cas Sneijder présente une quête de liberté originale et pleine d'humour noir, un petit mélange entre l'épanouissement tardif de Lester Burnam dans American Beauty et l'insomnie productive et dangereuse de Jack dans Fight Club. La liberté de Paul se résume à accepter l'infidélité ponctuelle de sa seconde épouse, passer du temps avec l'urne de sa fille, démissionner de son poste de négociateur à la SAQ, devenir promeneur de chiens à l'Île des Sœurs, ignorer ses fils jumeaux fiscalistes (qu'il a eus avec Anna) et s'informer, des nuits durant, sur la nature, le fonctionnement et la signification des ascenseurs dans notre société. Il essaie de tout savoir sur ces bêtes au centre de tout fonctionnement social, mais sa connaissance approfondie ne le rapproche pas d'une possible acceptation ou compréhension de l'accident mortel qui lui a volé sa fille devant ses propres yeux, incapables d'oublier le drame.

Le Cas Sneijder est un brillant roman philosophique, une attaque à la modernité, à l'ambition démesurée de certains qui parlent d'eux-mêmes comme des projets chez Bell. C'est également une attaque à la démesure des hommes et des sociétés, qui se façonnent à la verticale et dont les étages de nos nombreuses tours sont synonymes de l'importance de notre place en société. Le roman peut tantôt être très drôle, comme lorsque Paul Sneijder affirme que la vie est un sport individuel qui aurait pu être inventé par un Anglais bipolaire, mais il est généralement très triste: le deuil et la culpabilité sont palpables chez Sneijder et tous ses gestes, irrationels et désespérés, en sont le reflet parfait. Son antipathie envers son épouse et ses deux jumeaux devient rapidement source de confrontation. Leur mépris, à peine masqué par un souci envers son état le détruira.

Il se lie donc d'amitié avec des personnages improbables: un chypriote obsédé par les chiffres qui l'engage, un client psychanalyste ex-vendeur de voitures, et Wagner-Leblond, l'avocat de la compagnie d'ascenseur qui a mené à l'accident mortel, un homme cultivé et poli. Alors que ce dernier pourrait en réalité être son adversaire juridique, il existe entre les deux hommes une complicité telle que les deux iront à l'encontre de leurs intérêts personnels grâce à leur sympathie mutuelle. Et ces chiens, qu'il promène, dont il ramasse les crottes, deviennent les seuls moments de réelle liberté qu'il vit.

Le roman de Jean-Paul Dubois est écrit d'une main de maître: les phrases sont de petits bijoux bruts, capables de faire interrompre une lecture dans le but de s'en laisser imprégner du sens et de la portée. Des phrases courtes, mais pleines de sens, hyper-chargées et honnêtes, des reflets intelligents et effrayants de notre ère et de ses conséquences sur la nature humaine. À lire, absolument.

 Dubois, Jean-Paul, Le Cas Sneijder, Éditions de l'Olivier, 2011, 218 pages.

20Mar/120

12 hommes 12 livres: Martin Forgues et le monde étrange de D’Ormesson

Posted by Joseph Elfassi

J'ai demandé à 12 hommes de me recommander des livres importants pour eux. Mon but final est de réévaluer mon rapport avec eux et avec les hommes en général. Lors d'une journée particulièrement chaude de Mars, je rencontre Martin Forgues, journaliste indépendant, pour discuter de “C'est une chose étrange à la fin que le monde”, roman philosophique de Jean d'Ormesson, de l'Académie Française.

J'avoue que c'est un changement agréable par rapport à nos rencontres habituelles: je salue généralement Martin à 5h30 du matin tandis que je prépare ma co-animation pour les Oranges Pressées à CIBL, et s'il y a à boire, c'est du café, non pas des pintes de bière blondes que nous partageons dans ce pub typiquement irlandais sur Crescent. L'atmosphère est plus détendue, Martin aussi bavard et pertinent, et je suis beaucoup plus disposé à l'écouter maintenant que lorsque je prépare une brève sur un accord économique entre la Chine et le Canada ou sur la politique municipale.

J'étais surpris que Martin me suggère ce livre. C'est un journaliste indépendant ambitieux et débrouillard. Le journalisme est à peu près le principal sujet de conversation entre cet homme d'une intelligence et d'une culture surprenantes et moi-même. Le contrat qu'il a reçu pour parler d'une pizzeria de luxe à Québec, son ambition d'aller au Moyen-Orient parler à des réfugiés Syriens, son implication en tant que vice-président de l'Association des Journalistes Indépendants du Québec; le travail de Martin est basé sur le compte-rendu du réel. Qu'il me suggère un roman dont un des narrateurs, le Vieux, est en fait un Dieu omnipotent qui regarde avec un certain amusement l'évolution de l'Homme, ça me semblait incohérent, contraire à l'image que j'ai d'un homme dont la réalité est ancrée dans les faits observables et quantifiables.

En fait, c'est la capacité d'Ormesson d'explorer une philosophie alternative aux deux courants dominants (le théologisme des extremistes religieux d'une part et les athées agressifs à la Onfray et Dawkins, d'autre part) qui a charmé Martin, qui s'enorgueillit de sa propre capacité à penser différemment, outside the box: dans sa carrière de 12 ans dans l'armée, il a appris, par exemple, à ne pas s'aliéner les populations locales en Afghanistan en commençant par ne pas les voir en tant qu'ennemis, contrairement à certains de ses confrères. Et lorsqu'il donnait des formations à des recrues, il a essayé d'abandonner l'angle hyper autoritaire propre à l'armée et d'adopter un ton plus professoral, plus sympathique.

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La conciliation semble être l'approche favorisée par cet ex-soldat désormais journaliste: est-ce que Jean d'Ormesson essaie de concilier deux visions? Martin me mentionne l'insigne “Dieu est mort”, signée par Nietzsche que le narrateur avait aperçu dans une université. Une main avait écrit par dessus “Nietzsche est mort”, signée par Dieu. Cela traduisait, selon Martin, l'éternité du débat entourant la question divine. Personne ne saura jamais. Certains ont l'arrogance de prétendre offrir une réponse définitive, mais personne ne sait. D'Ormesson, vieillissant, sage, conciliant même, décide de laisser en héritage philosophique la possibilité d'un Dieu bienveillant et générique, seule piste de réponse (aussi complexe soit-elle) à cette question classique de l'existence: Pourquoi sommes-nous là, et qu'y avait-il avant le temps, avant le Big Bang, avant le mur de Planck?

Le mur de Planck est un concept scientifique qui définit un très, très court instant juste après le Big Bang: scientifiquement, nous ne sommes pas capables d'aller plus loin dans le passé. Pourtant, si D'Ormesson s'attarde au mur de Planck, il ne se heurte pas à un mur littéraire ou philosophique: sa plume est particulièrement riche et étonnamment humble pour un membre de l'Académie Française, un littéraire consacré, finalement. Mais comme dirait Jacques Parizeau par rapport à lui-même, "he's on his way out," et peut-être qu'il n'a que faire des chicanes et des affirmations absolues, pour le peu de temps qu'il lui reste sur cette terre dont les origines s'arrêtent à cet infiniment petit instant où le monde, tout simplement, a commencé à être. Bel héritage pour un homme qui bientôt rejoindra Neitzsche, ou Dieu, c'est selon.

21Jul/110

Je lis Le Clézio dans le métro

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?

L’été de mes 17 ans. Ma copine de l’époque et moi sommes installés sur un drap posé sur la pelouse des résidences du cégep. Elle porte un bikini jaune, à la fois innocemment mignon et violemment sexy. Allongés, l’un contre l’autre, nous lisons à haute voix, tour à tour, des paragraphes de La Lenteur de Milan Kundera.

Jamais plus aucune lecture de Milan Kundera ne me fera le même effet, même assis sept ans plus tard à lire L’insoutenable légèreté de l’être au Parc Lafontaine, cette fois-ci, seul. Aussi, à cause des goûts musicaux de cette ancienne copine, je ne peux plus vraiment écouter du Sublime sans ressentir une pointe de nostalgie pour une époque absolument et terriblement révolue. Cependant, c’est une toute autre histoire.

Mes lectures actuelles se font dans un contexte moins romantique. N’étant pas détenteur de permis de conduire, je lis principalement dans les transports en commun.

On s’en fout, n’est-ce pas?

En fait, je propose cette réflexion aujourd’hui parce que j’ai éprouvé un sentiment bizarre en lisant Ritournelle de la faim de J.M.G Le Clézio, récipiendaire du Prix Nobel de littérature en 2008, l’année même de la publication du susmentionné roman. Le sentiment? L’indifférence. Complètement incapable de me captiver. Mes yeux scannaient les mots, mes doigts tournaient les pages, des bribes d’information s’enregistraient dans mon cerveau, mais sinon, presque rien. Et je me suis demandé si c’était une question de contexte.

Était-ce à cause de la chaleur accablante des derniers jours, subsie en coexistence forcée avec des trentaines de voyageurs, au milieu d’un Montréal congestionné et lent? Était-ce ma charge de travail qui, pour la première fois, semblait tellement lourde qu’elle me faisait oublier la littérature, supposée me permettre une certaine fuite vers un monde autre, dans lequel je ne suis que spectateur?

Ou était-ce le roman? Ici et là, quelques phrases du roman traitant d’une jeune femme qui vit à Paris pendant la Seconde Guerre Mondiale me marquent, surtout vers la fin. Les cinquante dernières pages racontent la fin de la guerre, et la triste nostalgie qui habite les lignes me plaît. Reste que si le livre était une piscine, j’y aurai mouillé mes pieds, mais l’eau n’aurait jamais été suffisamment attirante pour que j’y plonge complètement.

J’ai toujours détesté ces images d’une femme dans la quarantaine assise confortablement dans un sofa au milieu d’un salon stylisé en train de lire un roman, arborant un petit sourire niais. Pour moi, la lecture a toujours été quelque chose de plus intense, vrai, presque dangereux, mais je me demande, aujourd’hui après la lecture de Ritournelle de la faim : y a-t-il un contexte de lecture idéal que je devrais trouver? Vous, où lisez-vous?

 

 

Ritournelle de la faim, J.M.G Le Clézio, publié chez Gallimard, 2008, 205 pages.

23May/111

La nuit des temps

L’intrigue de La nuit des temps de Barjavel éclate en mille étincelles aveuglantes qui s’écartent puis se rejoignent pour consolider la trame du roman. Celui-ci est à la fois un des plus prenants thriller de science-fiction que j’aie lus et l’une des plus émouvantes histoires d’amour que l’on m’ait racontées. Barjavel situe les personnages de son roman sur une base scientifique en Antarctique, où des savants de tous acabits étudient la calotte glacière, qui n’offre, semble-t-il, aucune aspérité particulière, un désert de glace, toujours le même… jusqu’à ce que – vous l’aurez deviné – un signal insolite apparaisse sur le radar des instruments.

 

Un ultra-son d’une régularité effarante, un battement, semblable à celui d’un cœur, fait imperceptiblement vibrer la glace sous leurs pieds. Au départ, personne n’y croit, il doit y avoir erreur. Les puissances mondiales envoient leurs instruments de fine pointe pour démystifier cette incroyable ligne droite, ce signal parfait, géométrique, qui bouleverse toutes leurs spéculations. La technologie la plus avancée confirme les résultats des machines plus rudimentaires… il y a sous la glace une construction artificielle qui émet un ultra-son à une fréquence implacablement régulière.

 

Les scientifiques d’une multitude de nations s’affaireront à pénétrer cette structure, et y découvriront un abri à l’épreuve de tout, une sorte d’œuf ayant traversé les âges, qui contient deux humains, préservés du temps par une incompréhensible technologie qui maintient leurs corps au zéro absolu, empêchant toute dégradation de leurs tissus. Dans la narration omnisciente sont intercalées les interventions de Simon, un médecin qui tombe éperdument amoureux d’Éléa, la jeune femme conservée dans l’œuf mordoré. Sa beauté et celle de l’homme à ses côtés deviendra l’obsession des médias et d’une population mondiale qui se sentira, en tant qu’humanité, comme une vieille femme flétrie qui contemple une adolescente sublime : jalouse et honteuse.

 

L’œuf n’abrite pas qu’un couple d’humains : ses parois sont gravées d’étranges symboles qu’une traductrice électronique finira par déchiffrer : ce sont des équations mathématiques complètement révolutionnaires. L’abri contient également les effets personnels des deux survivants, notamment une arme. Les services secrets, les organisations véreuses, les nations belliqueuses intrigueront frénétiquement, tenteront désespérément de s’emparer de l’arme et des connaissances scientifiques que recèle l’œuf. Or, pendant ce temps, Éléa s’essouffle et se chagrine, se morfond et se lasse de cet univers étranger qui la considère comme un animal de foire. Elle se laisse dépérir, le regard vide. Les médecins peinent à réanimer l’homme, sa santé ayant été beaucoup plus entamée par son séjour dans l’abri que celle d’Éléa… Je cesse ici de vous relater les événements de ce livre, car la chute est trop belle, vous n’aurez droit à aucun spoiler.

 

Ce roman ne remettra pas en question votre conception de la vie et de la mort, il n’est pas travaillé par deux-cent couches de sens. Il s’agit d’une lecture d’été, mais d’une fascinante et magnifique lecture d’été. La nuit des temps se lit comme une Utopie[1] moderne, un Roméo et Juliette contemporain, écrit d’une main de maître.

 

La nuit des temps, René Barjavel, Presses de la Cité, Paris, 1968, 381 p.


[1]Utopie, Thomas More, 1516

13May/110

L’attrait inéluctable des Trois Mousquetaires

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Dans cet article, je fais un peu une Joseph de moi et je vous parle d'un livre que j'ai d'abord lu à cause d'un garçon qui me l'a offert pour la Noël lorsque j'avais 17 ans. À ce livre était joint un disque de Catch 22... dès lors les cuivres endiablés de Point the Blame sont devenus indissociables des coups d'épée, des coups de bassin et autre coups d'état orchestrés par d'Artagnan, mon modèle de jeune ambitieux par excellence, ex-aequo avec Eugène de Rastignac.

D'ailleurs, j'ai bien hâte de voir comment Orlando Bloom (ne) sera (pas) à la hauteur du personnage d'Aramis... quoique je sais très bien que je vais aller voir ce film au cinéma, d'autant plus qu'il est tourné en 3D.

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9May/110

S’inscrire parmi les morts

J’ai tendance à mettre entre moi et ce qui me touche trop une certaine distance pour éviter d’être entrainée dans des sentiments qui m’aspirent : voilà sans doute pourquoi je suis passée plusieurs fois à la librairie Olivieri devant Corps mêlés, de Marvin Victor, déposé en évidence sur une table, sans me résoudre à l’acheter. Marvin Victor a tout juste trente ans, me disait la quatrième de couverture, il est Haïtien et a écrit ce roman, qui porte sur le tremblement de terre qui a ravagé Port-au-Prince. Pas un témoignage, comme l’a fait Dany Laferrière (Tout bouge autour de moi), pas un essai, comme a publié Osner Fevry Jr (Haïti n’est pas maudite, le 12 janvier n’est pas une punition) mais bien un roman, un vrai.

Il faut du courage pour oser aborder le traumatisme au travers de la fiction puisque loin de travestir notre relation au réel, elle nous oblige à entrer dans une relation intime avec lui. Cette relation, qui vient animer d’affects la réalité, bien plus que ne le fera jamais aucun article de journal,  rend impossible l’oubli : pour que l’Holocauste reste à vif dans les mémoires de générations d’écoliers, on leur fait lire Si c’est un homme, de Primo Levi et non les comptes-rendus du procès d’Eichmann… Ainsi, toute à demi-haïtienne que je suis, moi non plus, comme nous tous (sauf quelques saints peut-être),  je ne pense pas chaque jour aux rues de Port-au-Prince chargées des blocs de ciments des maisons détruites, j’oublie volontiers les camps de fortune et le choléra qui ravage ce pays dont pourtant ma chair est faite et que m’importent les 250 000 victimes si je peux continuer à boire un rhum and coke dans mon bar préféré le jeudi soir, n’est-ce pas ? Il me fallait sans doute le ressort d’un roman pour que me reviennent en tête ces morts. Un soir, alors que je m’ennuyais au travail et que je surfais d’article en article sur Internet, je suis tombée sur le visage de Marvin Victor. Il était trop beau et avait l’air trop triste et j’ai senti que son regard me hanterait longtemps, son regard que j’imaginais peuplé par ce pays que nous partagions. C’est donc en me racontant des histoires sur son physique que je me suis décidée à céder au poids de sa beauté, non parce qu’il avait réalisé l’exploit d’être un illustre inconnu publiant son premier livre chez Gallimard, ce qui est pourtant un tour de force.  J’ai acheté Corps mêlés le lendemain.

 L’histoire est celle d’Ursula Fanon, qui vient de perdre sa fille dans le tremblement de terre, et qui retrouve, par un curieux hasard, Simon Madère, un vieil ami. Elle en profite pour lui raconter toute sa vie. Simon Madère est un tel confident que l’on se demande très vite s’il n’est pas un fantôme, tant son écoute est attentive et ses interventions inexistantes. Ou peut-être est-il tout simplement une projection d’Ursula ? Et Ursula est-elle bien vivante ? Il n’existe aucune réponse aux contours bien circonscrits à ces interrogations, puisque dans le pays que décrit Victor, vivants et morts s’entremêlent continuellement, et le lecteur ne saura jamais qui des deux a le sort le plus profitable. Ursula, en remontant le fil de sa vie pour les lecteurs, creuse une tombe symbolique pour sa fille, afin de la replacer dans une certaine généalogie : Ursula s’étant enfuie de sa campagne sordide pour rejoindre Port-au-Prince, sa fille n’aura jamais connu l’endroit d’où elle vient.

Ayiti est esquissé comme un monde où le sang, la sueur, les détritus, les poils, les défécations règnent, où l’humain ne laisse sa marque qu’au travers des résidus qu’il laisse malgré lui dans les lieux où il passe. La seule élévation possible, dans ce monde où tout est désacralisé, est sans doute dans les rapports humains, aussi bancals soient-ils : l’amour lucide de la mère pour sa fille transcende le récit, bien que celle-ci était cruelle, ingrate, presque nigaude, se prostituant au plus offrant pour des blue jeans et du parfum de mauvaise qualité.

Corps mêlés devient un roman hanté, non seulement par les fantômes de gens décédés, mais également par les vivants qui traversent le récit, puisque tous les personnages portent en eux une part de mort. Ainsi, cette lecture est tout sauf une lecture d’été : on ne peut déceler aucune légèreté dans les phrases longues et étouffantes de Victor. Le Canada venant d’élire un gouvernement qui nous promet quatre ans de Grande Noirceur, la lecture de ce roman vient tout à propos nous plonger jusqu’à plus soif dans celle d’un autre pays, une noirceur poisseuse mais pas exempte d’une certaine lumière. Cette lecture ne vous fera pas de bien, elle ne vous pansera pas de quoi que ce soit, ce n’est pas une lecture qui pardonne, mais je crois au pouvoir des mots terribles qui nous permettent de tous ensemble se ranger dans la file des spectres qui arpentent Haïti, ce pays aussi médiocre et magnifique que le décrit Victor, ce pays qui ne cesse de mourir depuis 1804. De mourir pour ressusciter encore, toujours plus faible parce qu’alourdi des strates de ses précédentes mues, mais bien vivant.

Corps mêlés, Marvin Victor, Collection Blanche, Gallimard, 248 pages, 2011.

17Apr/110

Inscrire sa place : L’Autre fille, le nouvel Annie Ernaux

Grande adepte de l’auteure, dont j’ai parcouru à peu près tous les livres, j’ai cru, après Les Années, un peu bêtement sans doute, qu’Annie Ernaux pouvait se permettre de cesser de publier. Pas que je ne croyais plus en son talent d’écrivaine, au contraire : ce livre me paraissait être la somme de ces précédents, c’est-à-dire qu’il rassemblait le dénominateur commun de son œuvre, sa vie à elle, pour la replacer dans un contexte historique, et plus encore, peut-être, dans un temps humain. Comme à chaque lecture d’un Ernaux, j’avais été fascinée par la maîtrise de son inimitable écriture, mais jamais encore je n’avais eu autant la certitude de cette chance, rare peut-être, pour une lectrice : j’étais moi-même la contemporaine d’une œuvre qui ferait date.

Trois ans après Les Années, elle vient de publier L’autre fille, chez NIL, dans la collection Les affranchis où on demande aux écrivains, en prenant exemple sur La lettre au père de Kafka, d’écrire une lettre à quelqu’un. Ainsi, Ernaux a choisi comme destinataire une sœur qu’elle n’a jamais connue, décédée deux ans avant sa naissance, et dont ses parents ne lui ont jamais parlé. S’adressant à elle au « tu », elle lui explique qu’elle a toujours eu l’impression de l’avoir remplacée. Ce texte n’est pas une biographie ni un éloge post-mortem : il circonscrit plutôt les contours de l’absence, les soupèse. C’est un récit impossible, qu’elle a reconstitué à la manière d’un puzzle, au travers des bribes d’informations sur sa sœur reçues d’autrui, et dont elle fait résonner les échos contre ses propres souvenirs d’enfance.

Dans La Place (prix Renaudot 1984), qui est sans doute son œuvre la plus connue, elle faisait le récit d'ascension sociale qui l’avait éloignée de ses parents, épiciers provinciaux alors qu’elle est devenue professeure. C’est de sa « place » qu’il est question ici aussi, mais de celle qu’elle a volé au sein de la cellule familiale : « tu étais leur chagrin, je savais que j’étais leur espoir, leur complication, leurs évènements, de la première communion au bac, leur réussite. J’étais leur avenir », dit-elle, tout en marquant bien qu’elle ne sera jamais, comme sa sœur, sacralisée par la mort dans l’imaginaire de ses parents, désormais décédés également. L’écriture devient donc une manière de reprendre une place, une autre, et de devenir l’héroïne de sa propre histoire. C’est du grand Ernaux, encore une fois, mais c’est sans aucun doute Ernaux qui est une grande, j’ai envie de dire.

L’autre fille, Annie Ernaux, NIL, 2011, 77 pages.


Quelques clefs pour aborder l
’œuvre d’Annie Ernaux

L’écriture comme couteau, une série d’entretiens réalisés par Frédéric-Yves Jeannet, publiée  chez Stock. D’une manière fascinante, elle explique entre autres comment elle en venue à cette écriture appelée « blanche »,   si particulière, et possédant un projet avoué : celui de particulariser sa propre existence, d’en faire ce qui pourrait devenir un objet d’études sociologiques, en écrivant d’une manière  impersonnelle.

La Place, mentionné ci-haut, qu’elle dit en entrevue considérer comme sa plus grande réussite. Si vous avez envie de commencer à lire son œuvre, je vous suggère de commencer par ce livre-ci, puisqu’il énonce très clairement son projet d’écriture. Et qu’il est magnifique.

L’évènement, un livre assez difficile à lire – j’en ai fait des cauchemars, et je l’ai ressenti jusque dans ma moelle, en ayant mal au corps. Il raconte son avortement, à l’époque où la pratique était encore illégale et milite, du même coup, pour la réappropriation des femmes de leurs propres corps.

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Clin d'œil : au moment même où j'écrivais cet article, une amie française a posté cela sur mon mur Facebook. Comme quoi, parfois les astres s'enlignent joliment. 

 

 

27Mar/110

Houellebecq me fait penser à un baiser par -25°c.

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, Houellebecq!


Parfois, les choses s’enchaînent bien. Pendant deux semaines, j’étais amoureux d’une jolie française en visite à Montréal, que j’ai fini par embrasser, un peu par surprise, dans un petit bar anglophone sur Sherbrooke. C’était une surprise parce que la fille, gagnée par la fatigue d’un voyage rapide qui se terminait ce soir là, était au départ plutôt indifférente à mes avances romantiques. C’est lorsque je me suis affirmé un peu plus fermement que je me suis mérité un baiser.

Je raconte cette anecdote personnelle parce que c’est cette même fille, charmante, drôle, névrosée, musicienne, honnête (« franchement, Joseph, on s’en fout de savoir combien de livres t’as lu ! ») qui m’a guidé vers la lecture de Houellebecq.

Après le terrifiant livre sur la science, je me demandais ce que j’allais lire, et la fille m’a raconté, par courriel, qu’à son retour en France, elle avait fait la file une heure et demi pour que Michel Houellebecq signe sa copie de La Carte et le Territoire. Finalement, arrivée devant l’auteur, il s’est dit trop fatigué et a annulé l’exercice.

Il a peut-être gagné le Prix Goncourt en 2010, mais La Carte et le Territoire ne vaut pas, selon moi, une heure et demi d’attente. L’auteur la vaut, cette attente, certes, enfin je crois. Je n’en suis pas certain. Je suis très ambivalent concernant Houellebecq.

Un soir, tandis que je tentais de draguer une fille aucunement intéressée par mes avances, un ami avait jeté La Plateforme au bout de ses bras,  affirmant que l’auteur était « plate ». J’ai essayé de défendre le livre et l’auteur, mais j’ai réalisé que je le faisais avec peu de conviction. Au mieux, je crois, j’essayais de prouver à la fille en question qu’il fallait respecter ce qui m’appartenait. Fondamentalement, je crois qu’elle s’en foutait pas mal.

J’admets que Michel Houellebecq est un auteur doué, intelligent : dans les quatre romans que j’ai lu de lui, le contexte social semble apporter un aspect inéluctable aux histoires de ses personnages, qui sont légèrement stoïques, souvent très ennuyeux, et ne trouvent de confort que dans l’exaltation sexuelle (je m’identifie beaucoup avec des personnages ennuyeux mais obsédés sexuellement). D’ailleurs, disons que les descriptions plutôt crues de scènes sexuelles m’ont mis dans des états plutôt inappropriés dans le métro, debout à coté de dames en pleine heure de pointe…

Cependant, si Houellebecq peint un tableau impeccable, voire irréprochable, de la société dans laquelle on vit, ce n’est pas une œuvre qui m’interpelle tellement. Il m’a séduit avec son parcours inexorable des deux frères dissemblables dans Les Particules Élémentaires, et j’ai bien aimé suivre les petites décadences de Michel dans Plateforme, mais le parcours de l’artiste stoïque Jed Martin dans La Carte et Le Territoire m’a vraiment laissé froid.

Est-ce que je lirai tout Houellebecq? Oui, certainement, mais ce ne sera pas avec le même enthousiasme que celui avec lequel je dévore du Roth. Contrairement à ce que je fais lorsqu’un nouveau roman de Palahniuk est publié, je n’interromprais pas mes lectures du moment pour lire un nouveau Houellebecq. Houellebecq fait partie de mes auteurs essentiels, mais il ne me sera jamais primordial.

7Mar/110

J’ai lu tout Beigbeder. Bravo, Joseph!

Posted by Joseph Elfassi

Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?

Frédéric Beigbeder peut-il être aussi délicieux que lorsqu’il porte un veston cravate et dénonce le système dans lequel il excelle, en faisant du name-dropping? L’image populaire de cet auteur est un peu figée autour de celle qu’il projetait lors de la publication de 99 francs. Dans ce livre, la pub, la mondanité, la violence, la richesse excessive et le cynisme sont rois. Mais Beigbeder, comme il devient évident pour un lecteur qui s’attaque à sa bibliographie, est capable de bien plus.

J’ai tout lu de Beigbeder et pourtant je ne pourrais pas m’arrêter à une définition précise de l’œuvre ou de l’auteur. J’ai commencé avec 99 francs, dans lequel il nous traite tous de gros cons influencés par la publicité omniprésente: j’ai été séduit par la force du message. Mais Beigbeder va tellement au-delà!

Prenons Marc Maronnier, par exemple. Ce personnage récurrent dans l’auto-fiction de l’auteur, fan des soirées mondaines et des amours impossibles, habitué des raves et des soirées DJ, cet alter ego de l’auteur me fait tellement rire! Quand il met Maronnier en scène, en répétant d’ailleurs mille fois son nom, Beigbeder a recours à un humour résigné à travers lequel il dévoile, avec légèreté, les tristes absurdités de notre société.

Dans son émouvant Windows on the World, Beigbeder m’a complètement ébranlé. Carthew Yorston est au 107ème étage de la Tour Nord du World Trade Center avec ses deux fils. Il prend le déjeuner et un avion s’écrase en dessous d’eux. Les deux prochaines heures du roman se passeront entre les décombres brûlants de l’avion et le toit inaccessible de la tour, c’est-à-dire en Enfer.

Comme s’il savait que la douleur qu’il y décrit est insoutenable, Beigbeder alterne entre la narration de Carthew et la sienne, racontant comment il rédige ce roman dans la Tour Montparnasse, pour tenter de s’imaginer le drame, en sachant bien sûr ne jamais y parvenir totalement. Mais quand Carthew essaie d’égayer ses deux garçons bien conscients de la catastrophe et qu’il s’aperçoit que ses semelles sont en train de fondre, j’ai eu l’impression d’y être, ne serait-ce que pendant une seconde insoutenable.  Ce petit détail m’a terrifié, comme mille autres dans ce roman qui raconte la tragédie du 11 septembre 2001, que l’auteur interprète comme la destruction des années 70.

Le retour d’Octave dans Au Secours Pardon est un délicieux mélange entre Lolita et Fight Club : sorti de prison, Octave est à la recherche de la plus belle femme du monde, c’est-à-dire de la plus jolie adolescente russe qui deviendra le nouveau visage de l’Idéal, une compagnie de cosmétiques. Il croisera beaucoup de fillettes sur son passage (il fera plus que les croiser, cependant) avant de rencontrer la bonne, celle qui le rendra (encore plus) fou et lui fera commettre l’irréparable. Au Secours, Pardon, c’est comme quand Wolverine accepte d’entrer dans sa rage berseker : ça fait mal mais ça fait tellement de bien!

Et puis Un Roman Français a eu sur moi le même effet que beaucoup d’œuvres visant l’universalité: il m’a fait penser à moi. Beigbeder le jeune garçon calme et peu stimulé, qui ne se développera que tard, et qui gardera quelques souvenirs épars d’une jeunesse qu’il valorise plus ou moins, m’a vraiment rejoint. Comme avec Roth, et A.J. Jacobs, je me suis vu. En bon narcissique ça m’a fait plaisir même si ça confirme pour la millième fois que je ne suis pas unique.

Pour ce qui est d’une conclusion définitive qui engloberait l’œuvre de Beigbeder, je préfère m’abstenir. L’auteur est doué, capable de diversité, et je l’adore. Bonne lecture!

25Feb/110

De la littérachiure : pour ne (surtout pas) en finir avec l’autofiction

L’autofiction est sans doute l’un des genres qui a le plus mauvaise presse. Qu’est-ce que l’autofiction, d’abord ? La définition même reste problématique. C’est l’auteur et critique littéraire Serge Doubrovsky qui a inventé le terme, en 1977, avec la publication de son roman Fils. Et the rest is history, comme on dit : ont déboulé une pléiade d’auteurs se revendiquant du genre. Si Christine Angot en France ou Nelly Arcan ici ont revendiqué le statut d’auteures autofictionelles, de nombreux autres se sont fait accolés l’étiquette sans l’avoir demandé. Parmi eux, ou plutôt, elles, puisque ce sont majoritairement des femmes, Marguerite Duras ou Violette Leduc. L’autofiction, contrairement à l’autobiographie, en plus d’impliquer un contrat de lecture où le nom de l’auteur équivaut à celui du personnage principal, demande une fictionnalisation des évènements vécus par l'écrivain qui sont racontés à l'intérieur du livre.

Dans l’avant-dernier ouvrage de la prolifique Chloé Delaume, Les règles du Je (2010), elle répond aux détracteurs du genre. À pourquoi l’autofiction, elle réplique : pour survivre aux évènements traumatiques de sa vie. La sienne relève, en effet, du drame : elle vu son père assassiner sa mère avant de se suicider. Cet évènement, elle l’étire, le modifie sans cesse au travers de la fiction, comme dans Le Cri du Sablier (2001). D’entrée de jeu, elle refuse le nom qu’on lui a attribué à la naissance, Nathalie Delain, pour préférer adopter dans la fiction un pseudonyme, emprunté à Vian et à Artaud. Devenue adulte, maniaco-dépressive, la langue devient un prétexte pour se forger une nouvelle identité, cette langue qu’elle cisèle, dont elle détruit la syntaxe. L’écriture, ainsi, devient une catharsis, une manière de purger le réel, de déconstruire la fatalité : « ce que je redessine, c’est mon ombre sur la pierre après Hiroshima », nous dit-elle.

Elle rajoute : « l’autofiction implique un acte extrêmement particulier entre l’auteur et le lecteur. L’auteur ne s’engage qu’à une chose : lui mentir au plus juste. Lui transmettre, par le ressenti, concrètement, sa propre expérience, "hors sagesse et hors syntaxe du roman, traditionnel ou nouveau". Du vrai, du faux, de la parole. La sienne et celle du monde. Cette dernière par nature se déploie cacophonique ».

Dans Les règles du Je, en repassant par sa vie, par ses ouvrages publiés, elle marque le caractère arrogant de l’autobiographie traditionnelle : en effet, ne faut-il pas être démesurément sûr de soi pour aspirer à rendre sans faille sa propre réalité ? Ne sommes-nous pas quotidiennement en train d’interpréter ce qui nous arrive ? L’autofiction, dans son cas, tient donc davantage de la résilience, d’un acte concret pour travestir la fatalité, d’une  « renégociation », pour reprendre les termes de Delaume. Je chante ma pluie est ainsi le titre très évocateur de l’un des chapitres. Et écrire aussi proche de soi devient nécessairement un geste militant, voire politique.

On dit souvent que les auteurs d’autofiction ne font pas de littérature. Ils sont taxés d’exhibitionnisme (peuh !), de manque de travail (pah !). Deleuze, qui pourtant, en faisait, lui, de la littérature, nous sommes tous d’accord, disait qu’on avait le droit de parler de soi tant qu’on sortait du journal intime pour se rendre jusqu’à l’art. Les frontières entre ce qui en est ou ce qui n’en est pas sont sans doute ténues. Pourtant, Chloé Delaume, si elle ne fait pas dans la dentelle, sait assurément faire des livres, des vrais. Et creuser à l’intérieur d’elle-même, à sa manière, ne peut être qu’un geste relevant de la rigueur, et non du narcissisme.

Pour en savoir plus :

- le site internet de Chloé Delaume, au design charmant, et qui est mis à jour régulièrement : http://www.chloedelaume.net/

- un court vidéo où elle explique son rapport à Vian et à littérature

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 (Et en guise de conclusion, une dédicace : c’est mon ami JM qui m’a offert ce livre, dans un moment où je doutais de la littérature, à savoir si j’avais ma place, dans ce monde-là, à l’intérieur des mots des autres et des miens. Sur la page de garde, il m'a écrit « de toute façon, la littérature, de toute façon, Chloé, c’est permis». Je dis cela comme ça (ou pas)).