Quand il ne reste que les filles
J’ai lu tout l’été avec l’avidité de quelqu’un qui prend un peu trop de plaisir à travailler sur son mémoire de maîtrise. Et ce, malgré les interdictions cordiales de ma charmante directrice. Mais bon, si Angot écrit : « Tueur en série. Ça fait partie de mon charme » je dirais que moi, mon truc, c’est l’obsession. En fait, il vient un temps où on n’a pas du tout envie de partager ses lectures. On a plutôt besoin de les garder bien en soi, de les mijoter doucement sans avoir à rendre de comptes à qui que ce soit. Je me suis donc empiffrée comme une égoïste et là, je reviens, le ventre bien rond et la gorge qui déborde, avec une lecture qu’il me faut partager.
Le premier roman de Carole Martinez a pour titre Le coeur cousu et sa lecture m’a été suggérée par une maîtresse (d’école) à qui je ne peux presque rien refuser. Et, autant le dire tout de suite, contre ce roman, je n’ai pu que m’incliner aussi. Il avait tout entre ses pages pour me séduire. Une lignée tragique, des sorcières, un mec trop con qui joue sa femme et la perd parce qu’il entretient le culte du coq tout puissant, un ogre incompris qui accomplira, malgré les atrocités, son « geste sublime », et tout le reste, dont je préserve le mystère, sur une trame de révolution espagnole qui mêle le sang bien frais des hommes écorchés à celui des parturientes, et où la mort se promène, lancinante, en robe de soie rouge.
C’est la voix de Soledad, la dernière des filles de Frasquita, qui nous transporte à travers une Andalousie mystique et cruelle. Elle écrit: « J’ai grandi au milieu des fables, sans chercher jamais à démêler les fils du temps, le réel du rêvé, mon corps de celui de ma mère. J’ai tout avalé et ce que je vomis aujourd’hui sur le papier, c’est ce noeud, gros de sang et de mots dont les murs de la cour me renvoient l’écho. »
Martinez tisse avec une douceur de sorcière l’étoffe du silence et de la vie qui n’en finit jamais avec la mort. Cette mort est toujours aguichante et se transmet par la fatalité des héritages parce que « n’est-ce pas la douleur de nos mères que nous léguons depuis la nuit des temps dans cette boîte en bois? »
Le coeur cousu imite le cri, le rire tendre et maléfique, et c’est dans cette guerre du pathos que les voix parviennent à se retrouver, dans la réunion quasi impossible de la délivrance et de la douleur. « Savoir que la souffrance est limitée dans le temps aide à supporter la torture. » Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Salvador, l’amant de la Mort.
Le ciel mauve dans la peau
« Je n’aime pas la littérature gratuite ou formelle. Je me sers de la littérature comme d’une arme, car la menace me paraît trop grande. » Ce sont les mots de Charlotte Delbo qui m’ont menée à penser la poésie du langage dans les écrits de femmes qui font mal.
Mais, avant de scalper le sujet du jour, j’aimerais préciser que si mon intransigeance semble provoquer des réactions conservatrices et légèrement retardées, dignes de notre nouveau gouvernement, j’en suis plus que fière. La littérature des femmes (et des autres) ne saurait être incendiaire si elle n’avait pas la force d’attirer les foudres, ou même l’attention de simples pyromanes souffrant de leur propre vacuité.
Revenons à Delbo, ou plutôt à cette langue qui se la joue douce et cruelle. Il y a dans ce pouvoir de faire de la douleur un monument de beauté le secret d’une autre violence, d’une souffrance qui en appelle toujours une autre. Cette souffrance, je la retrouve presque partout dans ces livres
ui me font pleurer ou crier, mais elle m’est apparue de façon assez sauvage[1] chez Nina Bouraoui. Les mots de cette auteure « à la gueule d’ange » ont ce je-ne-sais-quoi qui transmet à son œuvre une force vertigineuse, un élan tragique qui vit de ses propres implosions.
J’ai choisi son roman Nos baisers sont des adieux paru chez Stock en 2010, parce qu’il me semble qu’il forme à lui seul le kaléidoscope de tout ce qu’elle a publié depuis La voyeuse interdite en 1991. Elle y parle de désir, de mort, de la quête d’Amour, de son impossibilité, du deuil de ces amours impossibles qui ont quand même la force d’inventer l’identité, celle d’une femme qui en aime d’autres, mais qui apprend à travers elles un abandon qui ne se noie jamais dans les eaux du désespoir affectif. Les narratrices chez Bouraoui ne semblent former qu’une seule et même identité, fragmentée soit, mais toujours douce dans son intensité. Elles disent avoir « un désir de pardon puis un désir de vengeance [et que leur] tristesse ne répond à aucune logique », elles parlent d’une excitation « animale et mélancolique », de ces désirs « se propageant comme une maladie », de « la certitude que le désir, dans notre cas, constituait une sorte de destin ». Ces voix parlent à partir d’une certaine déchirure, celle d’un silence de soi, de cette volonté de « me sentir vivre à l’intérieur de moi, que cela explose et surgisse, que cela me lave comme un torrent de boue, que cela emporte tout ce que je savais de moi, tout ce que je connaissais jusqu’ici, que cela me dévaste pour enfin devenir une autre ».
Toute cette question de l’altérité hante les récits de Nina Bouraoui qui parvient à transcender les simples constats de ce que nous connaissons déjà en termes de différence sexuelle. L’Autre, c’est surtout elle. Un peu comme Angot, Bouraoui s’élève ainsi de façon dérangeante au-delà d’une certaine convention des « récits de soi ». Elle nous fait croire en ces mots de Charlotte Delbo qui écrivait dans Le Monde en 1981 que « écrire est un acte qui engage tout l’être. C’est un acte grave, dangereux. Il y faut du courage. On y risque parfois sa vie et sa liberté, toujours sa réputation, son nom, sa conviction, sa tranquillité, quelques fois sa situation, parfois ses amitiés. On met en jeu sa sensibilité, ce qu’il y a de plus profond en soi. On s’arrache la peau. On se met à vif. »
Nos baisers sont des adieux est un roman moins dark que certains autres de Nina Bouraoui, mais qui réussit néanmoins à écorcher celui ou celle qui en accepte le pari. Il propose un parcours du temps, au-delà du temps, qui se situe à la fois sous la lueur mélancolique du « ciel mauve » et dans la jouissance ardente de l’instant.
* À lire absolument, ne serait-ce que pour le risque de tomber en amour avec Marie, la narratrice, ou Diane sa plus dangereuse obsession: La Vie heureuse, de Nina Bouraoui paru chez Stock en 2002.
[1] Le nouveau roman de Nina Bouraoui à paraître chez Stock le 11 mai 2011 s’intitule Sauvage.
Christine Angot, ou le devenir-chienne
Nous avons toujours vu Baise-livres comme un projet communautaire, où la voix des autres serait accueillie. Voici donc celle, vociférante, de notre première collaboratrice, Valérie Lebrun, dont la biographie suivra sous peu. Elle signera, dans les prochaines semaines, une série d'articles sur le pouvoir parallaxique du clitoris. Vade retro, les masculinistes ! (csb)
Elle est seule. Et elle n’est pas organisée, et l’arme c’est elle. Pas la marchandise, l’arme. La bombe humaine. [1]
J’ai envie de m’angotiser et de faire la guerre à tous les René Homier-Roy de la terre qui ne comprennent pas [2]. J’ai envie de leur dire que l’incompréhension ne doit jamais être le chemin le plus facile vers l’incompétence. Que la littérature n’est pas facile, et qu’il faut accepter de saigner, de laisser quelques bouts de soi entre les pages. J’ai envie de leur couper la langue et de dire et redire à l’infini qu’il ne suffit jamais de différencier le vrai du faux. La littérature ne s’offre pas au tribunal. Elle en a que faire de notre jugement. Et tant qu’à y être, j’ai envie de me la jouer vicieuse en leur chuchotant suavement à l’oreille qu’ils ne gagneront pas contre Christine Angot. De ce débat entre la glaire et le verbe, elle l’emporte déjà haut le crachat. Pourtant, aujourd’hui, c’est à vous, communauté des baiseurs de livres, que je m’adresse. À vous qui croyez à la transgression des limites, au débordement de ce que doit être la littérature. Il faut se faire chienne. Réintégrer la meute. Celle menée d’une main armée de femmes à la plume tranchante, au clavier nucléaire.
J’ai envie de célébrer avec vous le carnage de Médée, la force d’Antigone, la contagion de Duras, la langue incestueuse d’Angot, la psychose de Sarah Kane, l’irrévérence de Jelinek et la terrible tendresse de Mavrikakis. J’ai envie de souffler avec vous les bougies d’une littérature sans limite, portée par des voix de femmes qui me font peur. J’ai envie de trembler et refuser le réconfort. J’ai envie de propager la honte, de vous inviter à faire de notre sang le dripping le plus tragique de l’histoire. Je crois en la démesure d’une littérature dont la vérité provient de l’exclusion.
Ensemble, nous cuisinerons la tragédie au goût du jour. Nous lui laisserons le temps de mijoter doucement dans l’écorchure de nos plaies vives, dans notre sexe pillé par l’Histoire.
Ensemble, nous continuerons de croire en une littérature jamais excisée parce que « la langue doit rester un lieu d’inquiétude vive, un engin de destruction massive, un missile de courte ou de longue portée, une plainte trop stridente, une mélopée trop triste, un chant de sirènes ou un fou rire contagieux, incontrôlable.» [2]
** J’aimerais remercier Martine Delvaux, auteure et professeure à l’UQAM, dont le séminaire Les femmes et la terreur a été une véritable révélation! Sa confiance m’a permis de ne plus croire aux limites.
[1] Christine Angot, « Meinhof/Angot » dans Lexi/textes 6, TNC, L’Arche Éditeur, 2002.
[2]La grande Catherine Mavrikakis. « Les silences logorrhéiques de l’hystérique» dans Contre-jour, no 15, 2008.







