Baise-Livres
8Sep/110

Tractations entre banal et sublime

Toute personne ayant déjà fréquenté les bureaux d’un optométriste a déjà vécu un moment similaire : assis dans un fauteuil raide, on change devant vos yeux différents verres qui modifient votre vision jusqu’à temps que l’on en trouve un possédant la force adéquate vous permettant de lire une série de lettres. Ainsi, année après année, au moment de ces tests de routine, tout en sachant que ni ma myopie ni mon astigmatisme ne sont très accentués, je ne peux m’empêcher de sentir une inquiétude sourdre en moi. Et si je ne voyais plus jamais les choses clairement autour de moi ? Je ne crains non pas de devenir aveugle, mais plutôt d’avoir une vision des objets éternellement faussée. Les personnages de Janet Frame, dans le recueil de nouvelles Le Lagon, me semblent atteints de cette affliction, celle de posséder une vision éternellement altérée du réel. 

Le Lagon, c’est une multitude de petits récits, souvent guère plus longs que trois ou quatre pages. Une nature inquiétante, à la fois luxuriante et dévorante, celle de la Nouvelle-Zélande, y prend place, tout comme une multitude de personnages. Des enfants, souvent. Des adultes, parfois. ll ne s’y passe pas grand-chose, pourrait-on dire. Une jeune fille demande aux merles quelle mélodie ils chantent. Un gamin croit qu’il possède les plus belles billes de la Terre, qu’elles lui permettent de ne plus aller à l’école et de remporter tous les honneurs. Une jeune fille sort de l’hôpital psychiatrique et sa mère, qui vient la chercher, lui semble étrangère. Cette sensation d’étrangeté face au monde qui les entoure, de das unheimliche[1] comme dirait l’autre, est au cœur des nouvelles de Janet Frame, considérée par plusieurs comme l’une des écrivains les plus importants de Nouvelle-Zélande. En effet, elle traque dans le quotidien des moments qui semblent anodins mais où pourtant quelque chose déraille, sans que l’on puisse trop l’identifier : « Pourquoi je suis petite et gênée et impotente pourquoi il y a des journaux par terre et pourquoi je ne me suis pas rappelé de nettoyer la saleté, où est-ce donc que je vis que je ne suis pas proprette avec une permanente. Oh et si seulement toute l’existence étaient bleuie et lavée et pendue dehors dans le soleil lointain. »

Ainsi, l’auteure cadre ses nouvelles sur les détraquages internes de ses personnages, suivant de manière minutieuse les fluctuations de leurs fragiles univers. Pour ce faire, elle utilise une langue particulière que rend à merveille la traduction de Jean Anderson et Nadine Ribault : les dialogues sont souvent inclus dans le corps même du texte, au même niveau que les voix intérieures des personnages. La ponctuation utilisée, qui comporte peu ou pas de virgules, déphase le lecteur pour le rendre plus à même de capter tout le doux-amer de la vie néo-zélandaise des années cinquante. 

Bien sûr, ai-je envie de dire, il est question ici de folie. Difficile de ne pas faire le lien entre les nombreuses références à celle-ci et la vie de Janet Frame, qui a fait plusieurs séjours en hôpital psychiatrique[2]. Or, Le lagon dépasse de loin cette thématique pourtant riche pour rendre ce sentiment bouleversant et profondément humain, celui de ne pas être à sa place. « Je crois que je n’ai pas la bonne façon de regarder la Vie », affirme la narratrice de la dernière nouvelle ; ce sont également les derniers mots du livre. Si les personnages de Janet Frame n’arrivent pas à ajuster à leurs mains le réel afin de l’atteindre par l’angle adéquat, l’auteure, elle, arrive pleinement à esquisser des moments de leurs existences, à la fois banals et cruciaux. Et au travers de leurs glissements, de leurs craquages, il ne jaillit rien de moins que le sublime.

Le lagon et autres histoires, Janet Frame, 1951 (2006 pour la traduction française ), Éditions Des Femmes

[1] Concept freudien qui définit une brèche angoissante dans le train-train rassurant du quotidien. 

[2] Voir à ce sujet le film de Jane Campion, An angel at my table (1990), inspiré de l’autobiographie du même titre de Janet Frame.