Au travail!
La chanson acadienne dit que «travailler c'est trop dur, mais voler c'est pas bien», tandis que Richard Desjardins et, plus tard, Dany Laferrière (dans L'Art Presque Perdu de Ne Rien Faire) rappelleront que le terme «travail» vient du latin tripalium, un instrument de torture. Certes, le boulot quotidien a souvent été synonyme d'aliénation et d'oppression: quand Gregor Samsa se réveille en tant qu'insecte géant dans le célèbre ouvrage de Kafka, il se demande comment il pourra faire pour aller travailler. Ceci dit, le philosophe anglais Alain de Botton s'est penché sur la question du travail dans le contexte de la mondialisation.
Le début du livre est une illustration poétique de cette chaîne de consommation qui nous unit tous: Alain de Botton observe nos biens de consommation arriver par bateau de tous les coins de la Terre, et s'émerveille devant la complexité d'une telle collaboration collective. Il se permet même quelques commentaires tellement simples et beaux qu'ils sont presque kitchs: il donne en exemple un responsable de réception qui ne demande pas à l'équipage d'un bateau comment était le soleil en Malaisie, alors qu'ils le sauraient.
Ce que Botton fait, tout le long de l'essai, est de s'intéresser au travail, dans sa forme la plus banale, mais dont les détails techniques et les processus peuvent être plus grands que nature. Par exemple, il explore les usines qui fabriquent les friandises pour United Biscuits, une compagnie dont les revenus dépassent toutes les richesses des rois africains réunis depuis la découverte du feu. Il accompagne un équipage d'un petit bateau en Asie tandis qu'ils tuent brutalement le thon que leur gros client exige quotidiennement. Il s'immisce dans une tour de comptables, intègre des réunions d'inventeurs espérant chacun trouver une solution inusitée et rentable à des problèmes qu'eux seuls voient, et passe son temps avec un artiste qui peint le même arbre depuis presque vingt ans.
Ce qui m'intéresse chez Botton est l'absence de jugements: face aux centaines de comptables rationnels dans cette tour impersonnelle, il constate les effets secondaires d'une politique sévère envers le harcèlement sexuel (dont le résultat est une prolifération de pornographie mis en scène dans des bureaux sur le web). Ensuite, il applaudit la résignation des innombrables comptables dans le monde qui s'affairent d'un dossier à un autre en ayant abandonné pour toujours la possibilité de laisser une trace sur cette terre. Bon, peut-être qu'il juge un peu.
Le constat reste le même pour tous, le rapport au travail est, finalement, universel. C'est la distraction la plus utile face à la mort inévitable. Comme ces carcasses d'avions dans le désert qu'il visite, il restera peu, sinon rien, de nos tribulations quotidiennes qui nous semblent si importantes lorsque nous sommes en plein dedans: ces rencontres à 10h15, ces pauses cafés, ces deadlines... Travailler. C'est par notre métier que nous nous identifions désormais («Alors, que fais-tu, dans la vie?»), c'est le mal de notre existence, c'est notre gagne-pain, bref, c'est ce qui occupe la plupart de notre vie.
Alain de Botton jette un coup d'oeil original et moderne sur ce qui fait sonner les cadrans à travers le monde, cause des burn out et permet parfois un épanouissement personnel important: le travail. Un essai qui produit un cliché précis et lucide sur un phénomène global. L'image peut donner le vertige. Et c'est une drôle de lecture pour quelqu'un à la recherche d'un emploi.
Graal, profs d’université et révolution sexuelle
Small World compte parmi les livres les plus drôles que j’ai lus. Par moments, je m’esclaffais toute seule devant mon livre et mon copain rappliquait dans le salon : « Tout va bien, Élisabeth ? » Je n’étais pas en train de virer marteau, je lisais du David Lodge.
Small World de David Lodge met en scène Persse McGarrigle, un jeune universitaire qui débute dans le monde de la recherche littéraire et qui tente d’y faire sa place. Il doit contrecarrer ses rivaux et poser les bonnes questions lorsqu’il réussira à participer au congrès le plus prisé de l’univers de la littérature anglo-saxonne, celui où tous les universitaires désirent briller : le Modern Language Association Convention.
La parodie du Conte du graal est à peine cachée :
« ‘‘Hallo, what’s your name? […]’’
‘‘ Persse McGarrigle […] ’’
‘‘ Perce? Is that short for Percival? ’’ »
Chaque personnage tente d’accomplir sa propre quête, cherche son propre graal. Tous souhaitent triompher lors du congrès du MLA, présidé par l’illustre professeur Arthur Kingfisher. Pour les néophytes : le roi du château du graal est appelé le Roi Pêcheur et nul besoin de mentionner l’immense clin d’œil au roi Arthur. Persse, lui, poursuit la femme de ses rêves de congrès en congrès, à travers le monde.
« ‘‘ Looking for a girl, ’’ said Persse indistinctly.
‘‘ Looking for the Grail? ’’
‘‘ No I’m looking for a girl, her name is Angelica. ’’ »
L’intrigue se compose des entrelacs des quêtes de tous ces universitaires assoiffés de gloire qui n’hésitent pas à se mettre des bâtons dans les roues. Tous font figures de chevaliers errants. Une certaine Fulvia Morgana rappelle étrangement la Fée Morgane. Un auteur vogue de quiproquo en quiproquo lorsqu’il tente d’expliquer à son traducteur japonais les rouages de la langue anglaise. Ce dernier l’interroge sans cesse sur la signification de certains passages de son livre :
« ‘‘Bugger me, but I feel like some faggots tonight.’’ Does Ernie mean that he feels a sudden desire for homosexual intercourse? If so, why does he mention this to his wife? »
Ces dialogues de sourds qui font le charme du roman sont très drôles mais représentent également une allégorie de la relation du lecteur contemporain au texte médiéval. Celui-ci ne peut que comprendre la langue hors contexte, à des siècles de distance, s’il ne lit pas une traduction en langue moderne. Et encore, ne dit-on pas que traduire, c'est trahir ?
***
Bref, ce livre est burlesque, fantasque et hilarant. Plaisant à lire que l’on reconnaisse ou non les références au graal.
P.S.: Je tiens à remercier mon professeur Francis Gingras de nous avoir présenté ce livre en classe et à mentionner la contribution de mon coéquipier Olivier A. Savoie dans l'élaboration de l'exposé oral que nous avons conçu ensemble à ce propos. Ce cours et cet exposé ont inspiré le présent article.
Small World - An Academic Romance, David Lodge, éditions Penguin Books, 1984, 339 pages
Little Bee : A bloody good book
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait?
Je n’ai pas envie de tomber dans le piège de l’envolée lyrique douteuse pour valoriser un excellent roman. Parfois, le livre est tellement envoûtant qu’on a envie de se surpasser, d’écrire de manière très stylisé pour vanter les mérites du récit, tandis qu’on essaie, dans le fond, d’illustrer ses propres prouesses littéraires. Pas de ça aujourd’hui.
Little Bee, c’est fucking bon. Ce genre de livres, c’est la raison pour laquelle je lis. C’est mon coup de cœur des 34, jusqu’à maintenant, parmi les 11 ou 12 que j’ai lus jusqu’ici.
Ça raconte l’histoire d’une Nigérienne de 14 ans (Little Bee) qui fuit son pays natal après le violent meurtre de sa sœur sur une plage sur laquelle se trouvait également un couple de touristes anglais (l'oeuvre à droite m'a rappelé le rapport entre les deux soeurs nigériennes). Le couple, en quelque sorte, ne survit pas à cet après-midi fatidique et la vie de Sarah, l’épouse, est profondément bouleversée par l’arrivée de Little Bee dans sa vie, deux ans plus tard.
Est-ce que je vous ai dit que c’est fucking bon? Que la double narration, tantôt celle de Little Bee, tantôt celle de Sarah, rend le récit encore plus fort, encore plus poétique, authentique, impressionnant? Que rien n’est si noir ou si blanc dans ce roman? Que le fils de Sarah a quatre ans, s’habille constamment en costume de Batman, et n’accepte pas la mort de son père?
Le style de Chris Cleave est impeccable : on y sourit tristement, on s’enrage avec impuissance, et parfois, souvent, je me suis arrêté de lire dans le métro, juste trois ou quatre secondes, le temps d’absorber la puissance de la phrase que je venais tout juste de lire.
Little Bee, c’est fucking bon. Je vous implore de le lire, et si vous ne le faites pas, eh bien, tant pis pour vous.
Cleave, Chris, Little Bee, publié chez Anchor Canada, en 2009, 266 pages.







