Quand les morts hurlent
Je ne connais strictement rien à la littérature africaine. Je déteste dire « africaine » au lieu de « burkinaise » ou « béninoise », comme si l’Afrique n’était constituée que d’un seul grand pays et non pas de dizaines, mais mea maxima culpa, force est de constater que je serais bien mal prise si j’avais à citer de mémoire plus de dix auteurs provenant de ce continent. Ainsi, pour ma dernière session d’université, je suis sortie de ma zone de confort et j’ai choisi, au lieu de prendre un nième cours sur la littérature québécoise ou française contemporaine, un cours sur la littérature africaine. Entre les livres de Ousmane et les romans de Kourouma, je n’ai découvert, je sais, qu’un tout petit peu de ce qu’il me faudra approfondir bien encore, évidemment. 
Surtout, j’ai eu un coup de cœur pour un roman congolais, La vie et demie, de Sony Labou Tansi. Durant ma session, j’ai aussi appris à déconstruire mes propres clichés concernant l’Afrique, ceux à la National Geographic, constitués de grandes savanes et de danses tribales de griots. La vie et demie est à mille lieux de cet univers. Écrit en 1979, le livre est plutôt une satire à la fois drôle et terrible de la politique postcoloniale, où les gouvernements et les élites fricotent avec les puissances occidentales. Loin de choisir une histoire réglée sur le réel, il campe son récit dans un pays imaginaire, la Katamalanasie. Un espace où les dictateurs se nourrissent de chair humaine pour devenir plus forts, où les femmes d’une beauté ravageuse utilisent leur corps comme appât pour empoisonner les membres du gouvernement, où le pouvoir du politique est tel qu’il peut tout interdire aux citoyens, même de porter une couleur. Surtout, en Katalamanasie, « le temps est par terre » (p.11) : en critiquant une certaine Afrique qui est embourbée, année après année, décennie après décennie, dans des problèmes similaires, Labou Tansi sabote la temporalité. Le temps devient donc spiraltique et métaphorise ce constant retour au même.
« Ceux qui nous ont jeté l’indépendance avaient parié leur tête et leur sang pour dire que nous serions incapables de gérer la liberté. Ce défi-là ! Il devrait bouger dans toute notre manière de respirer. Il devrait être le catalyseur numéro un de notre action. Nous avons un passé qui nous condamne à être plus homme que les autres » (p.163) : en 1979, Labou Tansi considérait manifestement que de cette indéniable réussite, l’indépendance, les gouvernements n’avaient rien fait de bon. Rien de meilleur, du moins, que les colonisateurs eux-mêmes. Pourtant, pour se sortir de cette logique destructrice, infertile, il reste aux personnages de ce roman une chose que personne ne réussit à leur enlever. Ainsi, dans un environnement où le temps n’existe plus, la mort n’est pas une finalité en soi : ici, les morts parlent, hurlent même, tout ensanglantés ou amputés qu’ils sont. Les mots sont invincibles, « les mots qui guérissent. Les mots qui font pleuvoir. Les mots qui donnent la chance » (p.98). C’est ce pouvoir des mots, du dit, qui ressort de la lecture de Sony Labou Tansie, qui disait d’entrée de jeu, dans le préface du livre, qu’il écrit « pour faire peur [ en lui ] ». Pour faire résonner à l’intérieur de lui – et de nous, ses lecteurs – , une parole qui permet de remettre en question bien des choses, y compris un certain rapport à l’Afrique.
Fiction, réalité et suicide social
Avec Verre Cassé, Alain Mabanckou dresse le portrait chamarré d’une taverne de campagne africaine et de ses habitués aux histoires colorées et pathétiques. Le texte se présente comme la transcription d’un cahier que le personnage principal, Verre Cassé, remplit assidument avec les aventures que lui racontent les piliers du bar Le Crédit a voyagé. Son propriétaire, surnommé L’Escargot Entêté, a mandaté Verre Cassé d’entasser toutes ces confessions dans un cahier qu’il lui a promis de remettre à un éditeur dès que la dernière ligne en sera rédigée. Quant à lui, Verre Cassé fait figure de vieil homme bonasse à qui l’on est naturellement porté à se confier.
Au fil de la lecture, il paraît de plus en plus clair que Verre Cassé n’a pas l’intention d’omettre les détails sordides des histoires dont il emplit son cahier. Peu à peu, les modèles vivants de ses personnages prennent peur et s’emportent contre leur narrateur. Ce dernier se sent de plus en plus en plus à l’étroit dans Le Crédit a voyagé, dont les habitués deviennent chaque jour plus véhéments. Or, c’est au fil de ces altercations que jaillira le récit peu reluisant de la déchéance de Verre Cassé. Ce dernier effectue un suicide social, par le simple fait qu’il a le courage de continuer le récit jusqu’au bout, jusqu’à la dernière page du cahier. L’Escargot Entêté le lui arrachera des mains, lui interdisant toute retouche. Finalement, Verre Cassé disparaîtra dans la brousse, et personne ne reverra cet auteur en herbe qui a sacrifié ses liens sociaux au profit de l’achèvement d’une œuvre.
La trame narrative ne subit aucune interruption. Le narrateur s’arrête parfois pour reprendre son souffle le temps d’une toute petite virgule puis reprend le flot incessant de paroles qui caractérise le roman. Les références littéraires défilent les unes après les autres, au point où cet hommage devient évidemment une parodie qui ridiculise la citation à outrance et l’idolâtrie des grands auteurs. D’ailleurs, les chefs politiques de la petite bourgade de Verre Cassé se donnent un mal fou pour que leurs slogans passent à la postérité, rivalisant de locutions latines et de références aux classiques de l’Hexagone.
Somme toute, Verre Cassé m’a laissée sur ma faim, j’avais le sentiment que toutes ces histoires un peu carnavalesques auraient pu être plus approfondies… J’ai eu l’impression de lire une longue nouvelle ou un conte bien plus qu’un roman. Au final, je n’avais peut-être pas les bonnes attentes envers le livre. Je vous dirai donc que Verre Cassé prendra magnifiquement place sur votre table de chevet ou sur votre balcon, le temps d’une lecture rapide et distrayante. Il s’agit d’un feel-good book au goût doux-amer.
Verre Cassé, Alain Mabanckou, Éditions du Seuil, 2006, 248 p.



