Christine Angot, ou le devenir-chienne
Nous avons toujours vu Baise-livres comme un projet communautaire, où la voix des autres serait accueillie. Voici donc celle, vociférante, de notre première collaboratrice, Valérie Lebrun, dont la biographie suivra sous peu. Elle signera, dans les prochaines semaines, une série d'articles sur le pouvoir parallaxique du clitoris. Vade retro, les masculinistes ! (csb)
Elle est seule. Et elle n’est pas organisée, et l’arme c’est elle. Pas la marchandise, l’arme. La bombe humaine. [1]
J’ai envie de m’angotiser et de faire la guerre à tous les René Homier-Roy de la terre qui ne comprennent pas [2]. J’ai envie de leur dire que l’incompréhension ne doit jamais être le chemin le plus facile vers l’incompétence. Que la littérature n’est pas facile, et qu’il faut accepter de saigner, de laisser quelques bouts de soi entre les pages. J’ai envie de leur couper la langue et de dire et redire à l’infini qu’il ne suffit jamais de différencier le vrai du faux. La littérature ne s’offre pas au tribunal. Elle en a que faire de notre jugement. Et tant qu’à y être, j’ai envie de me la jouer vicieuse en leur chuchotant suavement à l’oreille qu’ils ne gagneront pas contre Christine Angot. De ce débat entre la glaire et le verbe, elle l’emporte déjà haut le crachat. Pourtant, aujourd’hui, c’est à vous, communauté des baiseurs de livres, que je m’adresse. À vous qui croyez à la transgression des limites, au débordement de ce que doit être la littérature. Il faut se faire chienne. Réintégrer la meute. Celle menée d’une main armée de femmes à la plume tranchante, au clavier nucléaire.
J’ai envie de célébrer avec vous le carnage de Médée, la force d’Antigone, la contagion de Duras, la langue incestueuse d’Angot, la psychose de Sarah Kane, l’irrévérence de Jelinek et la terrible tendresse de Mavrikakis. J’ai envie de souffler avec vous les bougies d’une littérature sans limite, portée par des voix de femmes qui me font peur. J’ai envie de trembler et refuser le réconfort. J’ai envie de propager la honte, de vous inviter à faire de notre sang le dripping le plus tragique de l’histoire. Je crois en la démesure d’une littérature dont la vérité provient de l’exclusion.
Ensemble, nous cuisinerons la tragédie au goût du jour. Nous lui laisserons le temps de mijoter doucement dans l’écorchure de nos plaies vives, dans notre sexe pillé par l’Histoire.
Ensemble, nous continuerons de croire en une littérature jamais excisée parce que « la langue doit rester un lieu d’inquiétude vive, un engin de destruction massive, un missile de courte ou de longue portée, une plainte trop stridente, une mélopée trop triste, un chant de sirènes ou un fou rire contagieux, incontrôlable.» [2]
** J’aimerais remercier Martine Delvaux, auteure et professeure à l’UQAM, dont le séminaire Les femmes et la terreur a été une véritable révélation! Sa confiance m’a permis de ne plus croire aux limites.
[1] Christine Angot, « Meinhof/Angot » dans Lexi/textes 6, TNC, L’Arche Éditeur, 2002.
[2]La grande Catherine Mavrikakis. « Les silences logorrhéiques de l’hystérique» dans Contre-jour, no 15, 2008.
Le Baise-Livres de Chloé Savoie-Bernard
Dans les couloirs du Département des Littératures Françaises de l’Université de Montréal, je jure avoir déjà entendu, et plus d’une fois, «moi, j’n’aime pas la littérature québécoise», du ton que l’on utilise pour affirmer que l’on n’aime pas le céleri. Que les gens qui formeront un jour une institution qui s’octroie le pouvoir de faire rayonner une littérature préfère une littérature qui ne lui appartient pas en propre, une française, une étrangère, bref, une littérature ciselée par une autre identité que la nôtre me semble symptomatique d’un fait plus englobant : au Québec, il est mal vu d’apprécier ce que l’on est et ce que l’on crée, au risque de paraître imbu de soi. Pédant. Fra chié.
Ici, nous nous autoriserons à déborder de l’institution. Nous revendiquerons ce que nous sommes, en regardant dans le blanc des pages ce qui se fait de mieux et de pire au Québec en littérature. Nous nous regarderons en face. Nous produisons une littérature qui mérite que l’on s’y attarde. Qu’on la lise. Qu’on la critique. La littérature québécoise vit encore. Elle n’est pas morte après La nuit de la poésie de soixante-dix, que l’on ressasse dans nos Cégep, en omettant la poésie contemporaine. Elle a survécu à Aquin, à Miron. Elle est chez Dany Laferrière, chez Michel Tremblay, mais pas chez Marie Laberge. Surtout, elle est ailleurs, dans ces livres qui s’empoussièrent sur les tablettes de librairies indépendantes que nous aimerions vous faire connaitre. Elle n’est pas chez Renaud-Bray. Elle vit en vous ; vous le savez peut-être, ou peut-être pas, et nous aurons la prétention de la mettre à jour, avec insolence, dignité, sans provocation ni tape-à-l’œil, sans élitisme mais avec rigueur.
Bienvenue chez Baise-Livres, là où la littérature s’embrase.
Le Baise-Livres de Joseph Elfassi
J’ai commencé à lire dans le seul but de mieux draguer. N’ayant pas l’équipement nécessaire pour séduire des jeunes demoiselles saoules au Café Campus, les dimanche soirs, je me suis tourné vers la littérature parce que les universitaires que je voulais fréquenter étaient intelligentes et scolarisées. Je voulais, donc, quand il m’arriverait de parler de La République, au moins avoir réellement lu Platon : ainsi, j’impressionnerais la fille avec qui je partage un café au bar Auprès de ma blonde, possiblement, je la séduirais.
Cinq ans plus tard, j’ai bien compris qu’une bibliothèque garnie n’allait pas mener à un achalandage accru de mon lit, mais à une conséquence différente, un dommage collatéral causé par mon graduel bombardement littéraire est survenu : l’amour de la lecture. La liste exhaustive de tous les livres que j’ai lu en témoigne.
Quand je lis Philip Roth, je suis ébahi par sa manière de me montrer le monde tel qu’il est. Les développements narratifs de Palhaniuk me surprennent toujours. La poésie des Versets Sataniques de Salman Rushdie m’a bouleversé, le narcissisme de Nothomb m’a charmé, le force brute et l’intelligence élégante de Laferrière n’ont cessé de me frapper…J’ai séduit des filles depuis que j’ai quitté les résidences de l’Université de Montréal : à quel point ces moments sont liés à Marquez, Vonnegut ou Beigbeder, je ne sais pas. Ce n’est pas mesurable.
Mon désir de baiser vient du même endroit que mon désir de lire, de prendre des photos, de réaliser des films, de manger (à la question que je me pose parfois, à savoir si je choisirai la lecture ou le sexe, la seule réponse que j’ai pu trouver, c’était que ça dépendait de la fille. Et du livre.) C’est donc extrêmement à propos que je me greffe tardivement à ce blog, Baise-Livres. J’ai l’impression que Chloé et Élisabeth sont nourries par une passion similaire. Alors voilà, je débute cette aventure avec scepticisme, espoir et la même poussée aveugle que manifestent les templiers en croisade. Sauf que moi, je suis accompagné de bien jolies filles. Et c’est bien pour ça que j’ai commencé à lire, non?
Me reste juste à lire La République.
Le Baise-Livres d’Élisabeth de Niverville
Pourquoi Baise-Livres ? La littérature se conjugue en de si fines nuances, qui portent si loin qu’elles savent atteindre même les cœurs les plus cyniques… Pourtant, jour après jour, elle est présentée dans notre espace public comme un ramassis gnangnan destiné aux hydrocéphales ou alors elle est montrée telle une intouchable forteresse, blindée, où seuls quelques initiés universitaires peuvent entrer, sur la pointe des pieds, le dos courbé. Est-ce vraiment ça, la littérature ? Une insulte à l’intelligence ou bien un vain exercice de masturbation intellectuelle ? Non. Il est absolument nécessaire de dire non à ces deux regards biaisés et aveugles.
Avec Baise-Livres, il est question de créer une expérience hors du commun avec des auteurs et des livres qui remettent en question l’ennui général dans lequel notre culture s’enlise. Il y en aura pour tous les goûts car il existe d’excellents livres de tous les genres. Romans contemporains, contes médiévaux, poésie, théâtre et slam… Les mots rythment notre vie, à tous, englobent jusqu’aux gestes les plus inusités que nous posons. Et ces mots n’ont nul besoin d’être ennuyeux et ne doivent pas vous prendre pour des caves. Non à l’ennui. Oui au plaisir par les mots. Pensez-vous vraiment résister à cette vague déferlante de palabres enivrantes? Je ne le crois pas.
Vivement l’élitisme pour tous !




