John Ralston Saul, mon penseur préféré
Le 31 décembre, j’achète 34 livres grâce à une généreuse carte-cadeau du temps des fêtes. Je relate, dans ce blog, ma quête pour lire les 34 livres aussi rapidement que possible. Dans quel but? Qui sait? Cette semaine, le penseur canadien John Ralston Saul!
Pendant la période électorale, je lisais un essai de John Ralston Saul publié en 1997. Le livre se veut, en grosse partie, une réaction au referendum de 1995. Malgré la lourdeur du sujet, il me faisait plaisir de retourner à ce penseur. Suite à l’élection de Harper, mon mur Facebook était parsemé d’appels à la souveraineté plus ou moins gracieux, plus ou moins convaincants, et je craignais la mort du débat, situation probablement souhaitée par les Conservateurs. John Ralston Saul était ma lanterne de rationalité parmi ce torrent émotif marqué par l’amertume.
Ceci dit, ce n’est pas uniquement la rationalité qui peut nous sauver, comme Ralston Saul l’a laissé comprendre au travers de ses essais. Il en fait un redoutable procès de 700 pages dans Voltaire’s Bastards, expliquant entre autres comment la rationalité bureaucratique a permis à des colonels d’agir en comptables pendant la Seconde Guerre Mondiale et d’ainsi causer une de plus grandes boucheries de l’humanité* . La rationalité, selon Saul dans On Equilibrium, fait partie de six qualités humaines très importantes, dont le bon sens, l’éthique, l’imagination, l’intuition, la mémoire et la susmentionnée raison. Individuellement, ces traits peuvent être érigés en dogmes dangereux. Leur interaction peut permettre une société harmonieuse, voire même un individu sain.
Ceci dit, John Ralston Saul n’est pas uniquement un penseur, c’est un penseur canadien, c’est-à-dire qu’il pense le Canada. Ainsi, un de ses plus récents ouvrages, A Fair Country, explore le mythe canadien. L’auteur affirme que nous sommes un pays aux triples influences : anglaise et française, comme nous l’avons toujours prétendu, mais aussi amérindienne (aboriginal, en anglais, ou aborigène), et que ces trois facettes nous ont formé politiquement, socialement, culturellement, etc. Une pensée de colonisés nous empêche d’apprécier pleinement l’influence amérindienne sur notre vie quotidienne, mais celle-ci est là, résultat d’une coexistence (aussi tumultueuse et imparfaite soit-elle) qui date de plusieurs centaines d’années.
En fait, selon l’auteur, le Canada est une des plus vieilles démocraties et sa particularité réside dans le fait que ceui-ci est une idée d’un pays infiniment perfectible, non pas statique et accompli comme prétendent l’être d’autres nations (faussement, d’ailleurs). Bref, le Canada est surtout une idée, comme le répète l’auteur dans A Fait Country et comme il l’avait fait auparavant dans Reflections of a Siamese Twin. Dans ce dernier, il fait une critique virulente du mouvement souverainiste qui, malgré sa lourdeur (après 300 pages, on comprend), soulève quelques points intéressants, notamment sur tous ces monstres sacrés de l’Histoire québécoise officielle.
Il y fait mention de ces noms intouchables, éternellement laminés dans leur rôles historiques, comme Parizeau, Lévesque, Crise d’Octobre, Trudeau, l’accord du lac Meech, Mulroney, et ose poser la question : et si on les voyait autrement? Que révèle une histoire statique, sinon un pays en crise profonde? Le but n’est pas de sanctifier les démons ou de diaboliser les martyrs, mais plutôt de permettre le débat et la discussion quant à notre histoire commune.
Ce qui me saisit chez Saul, c’est sa capacité à rester calme mais cohérent dans la tempête, de ne pas se laisser aller aux réponses faciles, au populisme ou à la piste romantique et confortable. Tandis que mes concitoyens se réfugiaient dans un camp ou dans l’autre, caricaturant l’ennemi à outrance, John Ralston Saul était un compagnon de route intellectuel inestimable, me rappelant quotidiennement qu’il était possible de penser autrement, et de ne pas céder aux nationalismes négatifs qui me sont présentés, d’un coté ou de l’autre.
--
* Voir un article intéressant de Foglia sur cette rationalité ordinaire et destructrice
De la laideur
Qu’est-ce que la beauté ? À cette question universellement problématique, durant toute mon adolescence, comme sans doute les trois-quart des filles, ma réponse a été : « surtout pas moi ». Je me suis trouvée laide avec un acharnement clinique. L’âge aidant, j’ai appris à me convaincre de n’avoir cure d’être belle ou hideuse. Si j’aime bien les petits pots et les robes, c’est toujours en ayant l’impression de construire ce qui ne m’appartient pas : puisque je ne posséderai jamais mon image, puisque mes regards, mes mimiques, mon attitude appartiennent fondamentalement aux personnes qui me regardent (ou pas), autant m’en détacher, et chercher à cultiver ce que je peux moduler, c’est-à-dire mes relations aux autres et mon intellect.
Évidemment, en préférant l’être au paraître, j’ai choisi une posture comme une autre, plutôt qu’une panacée : l’aliénation collective autour de la beauté, personne, à mon sens, ne peut l’éviter complètement. Elle est chez mes amies qui sont atteintes de troubles alimentaires, dans les miroirs qui nous entourent jusqu’à l’étouffement et dans la grande obsession collective du siècle, la séduction. Puisque personne ne peut parfaitement définir ce qu’est la beauté (et que toutes les campagnes publicitaires de Dove de ce monde arrêtent de déconner : non, elle n’est pas qu’intérieure, come on guys), Umberto Eco a choisi de la définir par son opposée. Dans son passionnant essai Histoire de la laideur, dont la traduction française a été publiée en 2007, il s’attache à chercher les représentations de la laideur en arts visuels et en littérature, de la Grèce Antique jusqu’aujourd’hui. Sont évoqués, pêle-mêle, Picasso, Aristote, Sartre, Shakespeare, la guérilla congolaise et les punks des années quatre-vingt. Ainsi, il s’inscrit dans la lignée de l’historisation de phénomènes précis, en vogue depuis une vingtaine d’années, comme en font foi le succès d’ouvrages comme Bleu, de Michel Pastoureau, qui circonscrit l’évolution historique de la perception de cette couleur, ou Le miasme et la jonquille, d’Alain Corbin, qui retrace l’histoire de l’odorat au travers des âges.![quentin,_metsys,_vieille_femme_grotesque,_1525,30[1]](http://www.baiselivres.com/wp-content/uploads/2011/03/quentin_metsys_vieille_femme_grotesque_15253011-204x300.jpg)
Et qu’apprenons-nous au travers de cet impressionnant panorama ? Nous nous faisons confirmer ce que nous savions déjà, c’est-à-dire que la laideur se définit par des normes culturelles, historiques, sociales et que ce qui est considéré comme laid à un siècle ne l’est plus au suivant pour le redevenir trois cent ans plus tard. Que ce qui est considéré comme laid dans les rues de Tokyo ne l’est pas nécessairement dans les rues de Montréal, mais nous apprenons, du même coup, une foule d’informations passionnantes qui nourriront les plus curieux d’entre vous. On étudie le satanisme, les romantiques, les queer studies comme les physionomistes du seizième, qui croyaient pouvoir déterminer la personnalité d’un individu par rapport à la forme de son nez. On se rend compte que, mise à ban au Moyen Âge, plus tard cachée dans des prisons ou des asiles, la laideur devient, avec le romantisme, un outil de revendication, une marque identitaire comme une autre. Et que comme la satanée beauté intérieure qu’on nous assène vient avec un double bind : bien avant d’être extérieure, la laideur est également considérée comme intérieure et c’est seulement parce qu’elle est tentaculaire qu’elle peut étendre sa putréfaction et son abjection jusqu’au monde extérieur. Du coup, on se sent tout de suite un peu moins moche !
Ironiquement, Histoire de la laideur est ce qu’on appelle communément un beau livre : un ouvrage d’assez grand format, aux pages en papier glacier, copieusement illustré, de ceux qu’on a envie de laisser sur la table du salon ou de la table à manger, pour le feuilleter à l’envi en guise de memento mori. Gare à l’ouvrir durant votre petit déjeuner, par contre, parce qu’il se peut bien que vos Cheerios vous paraissent nettement moins savoureuses en lisant, par exemple, la description de Ian Fleming, d’une minutie terrible, d’un homme dévoré par les requins.
À lire, pour en savoir plus
- Histoire de la beauté, supervisée par le même Eco, existe également, et est disponible en coffret avec Histoire de laideur, moyennant quelques bidous.
- Garance Doré, l’une des bloggeuses mode les plus lues au monde a récemment consacré un édito aux nouvelles tops models en vogue : en 2011, les grands designers préfèreraient s’attarder aux beautés imparfaites, qui ont des défauts discernables, plutôt qu’aux physiques sans aspérité.
- Cinq méditations autour de la beauté, de François Cheng, où il s'interroge à savoir si la beauté peut sauver le monde de la laideur.
- Le numéro 40 du magazine Philosophie, qui cherche à diffuser cette discipline sans entrer dans un vocabulaire jargonneux, a constitué un dossier passionnant et très bien documenté sur la beauté.
- La Presse a récemment consacré un dossier à la laideur, mais en le lisant, je suis restée sur ma faim. Jugez par vous-même.
À voir, si la question vous intéresse
- J’aime d’une passion démesurée l’artiste visuelle Cindy Sherman, qui s’applique à moduler son corps au travers d’une série de clichés, modifiant son physique afin de personnifier les archétypes voulus. Ainsi, elle déconstruit l’idée que la beauté ou la laideur sont figées dans un type physique.
- L’artiste française Orlan interroge toujours, dans chacune de ses œuvres, les frontières entre beauté, art et laideur, en se faisant faire de multiples chirurgies esthétiques qui sont loin de l'embellir.





