Paul et la crise d’Octobre
Deux ans après le désormais célèbre Paul à Québec, Michel Rabagliati fait paraître Paul au parc, toujours aux éditions de la Pastèque. Il faut dire qu’il était très attendu, ce dernier tome, après les louages et les prix reçus pour le précédent roman. En quelques années, Paul est devenu, selon plusieurs critiques et journalistes, le Tintin des Québécois. Force est de constater que Paul est partout : il lit des livres les librairies Renaud-Bray, encourage les jeunes à l’exercice avec le programme Ma santé au sommet et participe même à une exposition au Musée des Beaux Arts de Montréal. Bref, Michel Rabagliati a créé un personnage emblématique bien ancré dans la culture et la société québécoises. Né à Montréal au début des années 1960, Paul incarne toute une génération qui a grandi avec et dans un Québec en ébullition. Michel Rabagliati explore l’histoire culturelle, politique et sociale québécoise dans chacun de ses romans, et ce, toujours de façon très personnelle, tout près de l’autofiction. Chaque tome donne lieu à un épisode de la vie de Paul, toujours de façon humaine, amusante mais souvent tragique.
Dans Paul au parc, Paul est âgé d’environ 9 ans, soit plus jeune que dans les autres bandes-dessinées de la collection. Il se découvre une passion pour le dessin et la bande dessinée, la guitare, la belle Hélène et, surtout, pour le scoutisme. Paul devient louveteau et s’épanouit en l’espace de quelques mois en compagnie de sa meute et de ses animateurs, véritables guides spirituels et culturels. Nous assistons au premier baiser de Paul, à son premier camp d’été et sa nuit en forêt. Tout l’album est présenté comme un récit d’apprentissage, Paul se révèle à lui-même au fil des pages.
Ce tome, plus politique et historique que les précédents, plonge dans la crise d’Octobre; les parents de Paul s’inquiètent des actions du FLQ, Daniel Sabourin, l’apprenti animateur scout, se reconnaît dans les propos des felquistes contrairement à ses collègues, Guy Montreuil livre d’une voix incertaine le manifeste du FLQ à la télévision, la Loi des mesures de guerre effraie Hélène et le « Just watch me » de Pierre Elliot Trudeau est décontenançant, la découverte du cadavre de Pierre Laporte indigne tout le pays, Pauline Julien, Serge Mongeau, Gaston Miron, Gérald Godin se retrouvent dans les paniers à salade lors du vendredi noir, etc. Les évènements rapportés par Paul enfant s’inscrivent en trame de fond et accentuent la curiosité et l’incompréhension de ce dernier. Michel Rabagliati insiste, particulièrement ici, sur le devoir de mémoire et sur la notion d’héritage social.
Paul au parc est à la fois un témoignage et un hommage. Michel Rabagliati présente les animateurs scouts comme des hommes engagés et dévoués dans leur milieu et auprès des jeunes et cela transparait entre autres grâce aux quatre courtes captations qui sectionnent l’album et qui mettent en avant-plan le dévouement de chacun des animateurs. Certes, le portrait du scoutisme réalisé au fil du roman baigne dans la nostalgie et apparaît surtout comme une ode à l’enfance et à l’humanisme. C’est qu’il y a, dans Paul au parc, les séquelles de la crise d’Octobre, mais aussi celles d’une tragédie survenue sur la route 54, dans le parc des Laurentides. Michel Rabagliati tisse ici une toile empreinte de sensibilité et de nostalgie. C’est à partir de drames politiques et sociaux qui ont marqué le Québec des années 1970 que cet album prend ses assises et cherche à archiver la douleur d’une époque.
L’innocence de Paul s’efface peu à peu, ouvrant ainsi la porte à une fin dramatique. Paul incarne, cette fois-ci, l’image d’un Québec au seuil de son apprentissage de la vie réelle. C’est le Québec des années 1970 qui est porté ici au premier plan, un Québec qui tente de trouver sa voie et qui doit faire face à la violence et à la peur. Michel Rabagliati parvient, une fois de plus, à saisir la nation québécoise et sa culture. Si la popularité de Paul est sans cesse grandissante, c’est bien parce qu’il réussit à nommer les lieux communs québécois sans donner dans les grands discours, mais simplement en témoignant à échelle humaine du drame et des enjeux qu’aurait à affronter une génération. Paul rend hommage à son enfance, mais aussi à une époque qui fut frappée par la Loi des mesures de guerre et celle de la mort ingrate d’une jeunesse qui passait gaiement par le parc des Laurentides.



