Baise-Livres
18Jun/120

« On ne peut pas tout avoir, mais on peut tout donner » : Geneviève Desrosiers

L’année passée, en 2011 soit, la très belle maison d’édition L’Oie de Cravan a procédé à la troisième réédition d’un recueil de poésie. Ce recueil circule, depuis 1999, grâce à un bouche-à-oreille aussi confidentiel qu’intarissable. En effet, dès qu’on a lu Nombreux seront nos ennemis de Geneviève Desrosiers, on ne peut s’empêcher d’avoir une irrémédiable envie de le filer aux copains, en leur disant, « oui, il faut que tu lises cela, absolument ». D’entrée de jeu, la présentation du livre, rédigée par Benoît Chaput, abonde dans le même sens, statuant  qu’ « une légende s’est créée autour de ce livre, comme une piste de poudre d’or à peine visible, que l’on ne détecte que sous certaines lumières favorables[1] ».

Lorsque vos copains vous demanderont de quoi « ça parle », il vous suffira de répondre que Nombreux seront nos ennemis ne fait que cela, parler. En effet, une voix y émerge, d’une élégance indiscutable, une voix forte, dysphonique, drôle et terrible, ludique, qui fait bégayer des expressions figées dans la langue pour mieux les détourner : « Passe vite, vite, cannelle, et étouffe-toi d’un pruneau qu’on puisse s’épanouir en paix, tout en jetant une vague condescendante sur ton écume à peine esquissée, très vite oubliée »

Ici, on recycle tout : le politique, les ritournelles de l’enfance, le bonheur comme la mélancolie puisque l’un et l’autre s’interpénètrent sans que l’on arrive à décider lequel des deux sentiments triomphe : « Tes festins et tes fêtes auront tous le même goût, le même fade./Plus rien ne te résistera. / Même pas la tristesse. / Tu ne connaîtras plus jamais l’ennui  ». Chez Geneviève Desrosiers, les images surgissent à une vitesse folle et sont associées entres elles avec des procédés qui rappellent le surréalisme, voire l’enfance. Pourtant, nulle naïveté par ici. Bien au contraire. Il y a une ironie latente qui sous-tend des passages comme « Nombreux serons nos ennemis / Tu verras comme nous serons heureux » ou encore  « Devenir frénétiques et tout à la fois d’un calme de splendeur / Car nous sommes tous des splendeurs », caractéristiques, oserais-je dire, d’un certain mode de vie d’une certaine jeunesse. Les voix de son recueil vont un peu trop souvent au Parc Laurier, enchaînent les amants, tournent tout au ridicule « posez-lui une question, elle vous kunderisera, vous rilkerisera, vous ridiculisera ». Un peu comme mes copains, oui, ceux à qui, si vous suivez un peu, je prêterais assurément ce livre.

Pourtant, ce livre a été rédigé en 1995, par une toute jeune Desrosiers qui mourra l’année suivante : était-elle voyante, dis-je avec un peu de facilité rimbaldienne ? Peut-être bien que oui, ou alors a-t-elle saisi l’essence de quelque chose qui ne meurt jamais. Car ce livre est aussi celui de ce drame, annoncé, comme le souligne Étienne Lalonde dans son billet de la revue Estuaire[2]. Pourtant, nul plaisir de voyeurisme face à ce décès d’une infinie tristesse, à la lecture de ces pages. Si elles sont habitées par une mort spectrale, elles n’en dévoilent pas moins une extraordinaire vitalité, voire une grâce, que d’aucuns ont déjà souligné par le passé[3]. « Ce qui force la vie, c’est que la lumière est indélébile », et effectivement, ce livre trace en nous des chemins qui ne s’effaceront pas.

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Geneviève Desrosiers, Nombreux seront nos ennemis, L’Oie de Cravan ( 1999, 2006) 2011.



[1]
                 En matière de bouche à oreille, il faut aussi souligner que Mathieu Arsenault, en 2010, lors de son Gala de la vie littéraire au tournant du siècle, a délivré un prix à Geneviève Desrosiers, soulignant son apport à la poésie québécoise en quelques mots bien tournés.

[2]
                 Étienne Lalonde, Estuaire, n®101, mai 2000, pp.80-81. Billet repris en guise de postface dans la seconde édition de Nombreux seront nos ennemis.

[3]
                 Je pense ici à Pierre Landry, entre autres.

 

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